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Attaque sur le parvis de Notre-Dame : après Londres, les Champs-Elysées ou Orly, la stratégie de terrorisme auto-franchisé de Daesh est-elle en train de gagner des parts de marché ?
©AFP

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Attaque sur le parvis de Notre-Dame : après Londres, les Champs-Elysées ou Orly, la stratégie de terrorisme auto-franchisé de Daesh est-elle en train de gagner des parts de marché ?

Après toutes les autres répliques européennes et particulièrement anglaise, l'attaque de Notre-Dame nous rappelle à quel point l'Etat Islamique compense ses pertes de terrains en Irak et Syrie par une un réseau de cellules qui se constituent chez nous autour de foyers salafistes et d'internet.

Pierre Conesa

Pierre Conesa

Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.

Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l’ennemi : ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Ed Robert Laffont, septembre 2011). 


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Atlantico : Après les attaques des Champs Elysées, de Londres, Manchester, Orly et peut-être, depuis mardi après-midi, d'un policier sur le parvis de Notre-Dame, peut-on encore considérer que les principales mouvances terroristes de l'Islam sont sur le reculoir ?

Pierre Conesa : Il ne faut pas conclure trop vite. Les différents attentats qui ont frappé la France, l'Allemagne, La Suède, la Grande Bretagne ... montrent au contraire les incroyables viviers qui se sont constitués dans les démocraties depuis une vingtaine d'années  et qui peuvent fournir des candidats à des actions suicide.

Deuxième remarque : ces candidats ne sont pas des exclus ou des déshérités sociaux mais aussi souvent  des gens qui avaient du travail et des familles...

Troisième remarque : toutes les enquêtes faites après attentats ont montré les connexions entre le ou les auteurs de l'attaque violente avec les cellules souches qui se sont constitués dans les quartiers salafisés aussi bien en France qu'en Grande Bretagne. Internet ne fait que fournir du matèriel de propagande, le véritable facteur déclenchant est l'environnement humain. .Ces cellules dormantes se conduisent de façon à toujours rester dans la légalité. et à fournir des coups de mains qui les rendent difficilement associables à l'acte terroriste (logement, prêt d'un véhicule,, fourniture de papiers de mariage...  Pour l'attentat de Manchester on en est à une douzaine de personnes arrêtées. 

Ceci pour dire qu'on est entré dans une seconde phase du terrorisme qui ne se passe plus en Syrie ou en Irak mais sur le territoire de l'UE.

Et que le retard pris dans la lutte contre la radicalisation (et pas seulement contre le terrorisme) explique la multiplicité des candidats présents à l'intérieur des frontières. Je rappelle que les divergences de conception juridique et judiciaire entre les différentes démocraties européennes rend extrêmement difficile une politique unifiée dans la lutte contre la radicalisation.

Le constat de recul de l'Etat Islamique est un constat territorial et non un constat politique et stratégique. La formidable idée stratégique de l'Etat Islamique est d'avoir constitué un territoire et rétabli un horizon mythologique pour les musulmans, celui du califat. Il s'agit de la véritable rupture par rapport à Al Qaïda. Pour la première fois, se concrétise un Etat islamique absolu. La propagande de Daesh consiste à dire "Revenez donc dans le premier Etat islamique de la planète et si vous ne pouvez pas venir, massacrez les mécréants partout où ils sont".

L'Etat territorial recule mais l'idée mobilisatrice n'est pas morte. Il y aura bien évidemment des attentats de même nature que celui d'Orlando ou des Mureaux. Certains individus fichés S savent qu'ils ne peuvent pas se rendre en Syrie et réalisent leur martyr dans leur pays de nationalité.

La capacité de mobilisation de Daesh est supérieure à celle d'Al Qaïda : pour Al Qaïda, les instructions venaient du centre tandis que pour Daesh, tout individu peut choisir le martyr, partout où il est.

La stratégie de terrorisme de l'EI est-elle en train de monter en puissance ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? En quoi cette stratégie se distingue-t-elle de celle d'Al-Qaïda ?

La matrice théologique commune d'Al-Qaïda et de Daesh est le wahhabisme saoudien (ou salafisme). Le salafisme a été défini par un théologien musulman de mes amis comme la version "la plus raciste, sexiste, homophobe,misogyne, antisémite et sectaire de l'islam". Sur le plan des idées politiques, le salafisme est un totalitarisme religieux qui prépare à la violence. Le salafisme est une posture politico-religieuse et non religieuse.

Daesh a atteint quatre des objectifs stratégiques qui étaient les siens : premièrement, il a marginalisé Al-Qaïda (des combats ont même opposé Daesh et le front Al Nosra, la branche d'Al-Qaïda en Syrie) ; deuxièmement, les militants de Daesh ont réussi à se poser comme les véritables défenseurs des sunnites opprimés par les chiites ; troisièmement, ils sont devenus l'ennemi numéro 1 des Occidentaux, et enfin, ils ont proclamé le califat (Al Bagdadi s'est mis à la tête de la communauté musulmane). Leur objectif suivant est de renverser les Saoud et de prendre les lieux saints car Daesh considère que les Saoud n'incarnent pas la véritable légitimité du chef de la oumma sunnite car ils ne descendent pas du prophète et ne sont pas califes.

Après l'attentat d'Orlando, la réaction immédiate de Trump a été de dire qu'il faut accentuer les bombardements contre Daesh. Hollande a eu exactement la même réaction après les attentats du 13 novembre. Or, il s'agit précisément du genre de piège dans lequel Daesh veut nous faire tomber.

Al-Qaïda n'existe plus vraiment (les talibans en Afghanistan sont des pachtouns qui n'ont pas de vocation missionnaire au-delà du Pachtounistan). La seule branche d'Al-Qaïda qui subsiste est AQPA, qui profite de la guerre au Yémen. Al-Qaïda et Daesh ne boxent plus dans la même catégorie : Daesh est une entreprise mondialisée de 20 000 à 25 000 combattants étrangers venant d'une centaine de nationalités, Al-Qaïda n'est plus rien (en Afghanistan il y a 1000 à 2000 combattants étrangers, ce qui est sans commune mesure).

Quels sont les moyens de lutter contre une telle forme de terreur ? Les moyens mis en oeuvre par les différents gouvernements correspondent-ils à cette mutation ? 

Il n'existe pas de moyens imparables de lutter contre ce genre de phénomène, dans la mesure où ce sont des actes spontanés.

L'une des premières tâches est de désigner le mal : c'est le salafisme (qui est la version exportatrice du wahhabisme saoudien), c'est l'idéologie de la menace. Cela ne veut pas dire qu'il faut l'interdire mais qu'il faut la cibler. Par exemple, toute déclaration antisémite d'un imam salafiste doit donner lieu à expulsion.

Par ailleurs, il y a trois catégories de gens dangereux :

1) Les étrangers condamnés pour fait de terrorisme en France qui doivent faire l'objet d'expulsion. Mais en général, ils saisissent la Cour européenne des droits de l'Homme à Strasbourg et l'expulsion est annulée (le motif étant qu'ils risquent d'être torturés et malmenés lorsqu'ils seront de retour dans leur pays). Ce n'est pas vrai : quand les Britanniques ont voulu expulser Abou Qatada, un des chefs racistes du Londonistan, ils ont négocié avec la Jordanie et cela s'est fait.

2) La déchéance de nationalité des binationaux : la Hollande, la Belgique et le Danemark sont en train d'adopter des lois de déchéance de nationalité. Ce dossier sera très certainement rouvert par la droite quand elle arrivera au pouvoir.

3) Les citoyens français qui ont été condamnés et pour lesquels on a des doutes quant à la suite de leur comportement. Il faut inventer un système de semi-liberté qui permette de les surveiller beaucoup plus longtemps une fois qu'ils sont sortis de prison. L'Etat de droit, ce n'est pas l'immobilisme mais adapter la loi en fonction des circonstances. Les personnes fichées S doivent être mieux surveillées, c'est une nécessité de protection de la population. Après tout, les pédophiles sont surveillés, signalés à l'entourage de l'endroit où ils vivent, etc. Si ces mesures existent dans d'autres domaines, on peut tout à fait les appliquer dans le suivi anti-terroriste.

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