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Tirs fratricides

Afghanistan : l'armée afghane serait-elle devenue le pire ennemi de l'OTAN ?

Mardi, un septième soldat français est décédé d'un tir fratricide commis par un soldat afghan. Le capitaine Christophe Schnetterle avait été grièvement blessé le 20 janvier dernier au sein même d'une base de la coalition. Depuis début 2012, 17 soldats de l'OTAN ont été tués par des policiers ou des soldats afghans. Ces assassinats sont devenus une menace aussi importante que les attentats suicides ou les bombes improvisées.

Michel Goya

Michel Goya

Michel Goya est colonel et directeur d’études du domaine "Nouveaux conflits" à l’Institut de Recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM).

Il est breveté de l’enseignement militaire supérieur et docteur en histoire contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV).

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Atlantico : Depuis le début de l’année 2012, 17 soldats de l’OTAN ont été tués par des soldats ou des policiers afghans. En trois mois, cela fait près de 20% des pertes. Après les engins explosifs improvisés et les attentats suicides, assiste-t-on à l’émergence d’une nouvelle menace ?

Michel Goya : Depuis le début de l’intervention en Afghanistan, il y a toujours eu ce type d’attaques. Elles représentaient jusqu’ici 6 à 7 % des pertes de l’OTAN. Ce phénomène devient plus visible parce que les autres menaces ont tendance à se réduire. Il s’agit d’une méthode montante qui risque d’être de plus en plus utilisée.

Les auteurs de ces attaques sont-ils proches de l’insurrection, des Taliban ou même de groupes terroristes ?

Il y a plusieurs options. Il peut effectivement y avoir une politique d’infiltration organisée sciemment. Il est beaucoup plus facile de tuer des soldats occidentaux à l’intérieur des bases où ils sont moins sur le qui-vive. L’inconvénient, c’est le coût de ce procédé : les attaquants sont systématiquement abattus ou arrêtés. Pour les rebelles, il est à priori plus intéressant d’utiliser des agents infiltrés pour récupérer du renseignement.

Une deuxième possibilité relève de stratégies sociales familiales ou individuelles. Par exemple, dans le cas de l’attaque du 20 janvier dernier au cours de laquelle quatre soldats français ont été tués, des pistes évoquaient une piste familiale. L’auteur de l’attaque avait déserté, était revenu, certainement sous la pression de ses proches qui craignaient d’être marqués comme proches de la coalition. En anticipation d’une victoire talibane, ils pourraient avoir cherché à offrir un gage de fidélité aux insurgés.

Il y a également un risque de loups solitaires. Des individus isolés peuvent réagir de manière très forte à des événements isolés : les corans brûlés, les marines qui ont uriné sur les corps d’Afghans ou même la tuerie de Kandahar perpétrée par un GI fou le 11 mars. Dans la culture afghane, ce type de vendettas est parfaitement compris, sans que ces personnes ne soient guidées par qui que ce soit.

Dernière possibilité : des accrochages ou des inimitiés allant jusqu’à l’échange de coups de feu.

C’est effectivement ce qui se serait passé lundi dernier : un officier afghan aurait abattu deux soldats britanniques qui refusaient de lui ouvrir l’entrée d’une base militaire. Le niveau de tension entre Afghans et étrangers en est-il arrivé à ce stade ?

Il faut relativiser cette situation. Ces attaques restent marginales à l’échelle du nombre de combattants présents sur ce théâtre, Afghans et étrangers. Néanmoins, ces attaques sont devenues la deuxième cause de mortalité au sein de l’OTAN après les engins explosifs improvisés.

Les difficultés sont cependant nombreuses : il peut exister des rancunes, des tensions entre des individus qui, ne l’oublions pas, sont systématiquement armés. Une situation explosive, d’autant plus que la culture afghane est prompte à encourager de tels règlements de compte. Il est possible que la proximité prolongée entre ces soldats très différents arrive à un stade où les gens ne se supportent plus.

Attention cependant de ne pas oublier la bonne entente qui existe entre de nombreux étrangers et Afghans. Les conseillers militaires présents au sein des forces afghanes ont de très bonnes relations avec leurs homologues. Ce phénomène est cependant moins visible que les accrochages, qui interpellent, mais qui cachent peut-être une réalité générale plus positive.

Ces attaques ont-elles des conséquences sur la manière de mener les opérations sur le terrain ?

Il y a eu des conséquences sur la vie commune à l’intérieur des bases : ces attaques ont entraîné des mesures de sécurités supplémentaires. Dans les bases opérationnelles avancées, les Français restent entre eux et appliquent des mesures plus restrictives. Cela peut d’ailleurs contribuer à amplifier la défiance entre Afghans et étrangers.

Sur le terrain par contre, au cours des opérations, il n’y a pas eu beaucoup de changement. Il est difficile de prendre plus de précautions que par le passé, le maximum est déjà fait. Les conseillers et les mentors qui accompagnent les soldats afghans sont toujours présents.

Que les forces afghanes soient prêtes à prendre le relais des armées étrangères est la condition au départ de ces dernières. Cela implique qu’elles soient suffisamment nombreuses, formées et fiables. Ces attaques remettent-elles le calendrier de retrait en question ?

Des demandes ont été faites pour que des mesures de filtrage plus sévères soient effectuées au moment du recrutement. Reste à prouver l’efficacité de ces méthodes. Je ne pense pas que ces attaques influentes sur les politiques de recrutement. Les motivations de l’engagement des Afghans au sein de l’armée et de la police sont soit économiques, soit politiques. Les actions de certains étrangers, comme cette tuerie de 16 Afghans début mars, a potentiellement eu beaucoup plus d’influence.

On retrouve dans ces actions, d’un côté comme de l’autre, la notion connue des militaires du « caporal stratégique ». Il s’agit d’un individu seul qui a un impact stratégique de par son comportement. Un Américain qui brûle des corans cause d’importantes évolutions stratégiques. Même chose pour l’Afghan qui mitraille des soldats occidentaux. La preuve : un seul homme qui tue cinq soldats le 20 janvier entraîne un avancement d’un an du calendrier de retrait des forces françaises.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

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