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©BERTRAND GUAY / AFP

Sagesse

Argent magique : mais pourquoi les milliards que nous découvrons par temps de crise restent-ils introuvables en temps normal ?

Voilà pourquoi le réponse est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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On entend des gens dire que tout est permis puisque les banques centrales font pleuvoir les centaines de milliards d’euros en toute impunité, et d’autres affirmer que rien n’est vraiment possible car les déficits d’aujourd’hui sont les dettes de demain et les impôts d’après-demain. Donc, d’un côté, l’argent est là, illimité, et il suffit de le prendre, et toute dépense conviendra puisqu’il s’agit de redresser la demande agrégée ; d’un autre côté, il faut penser très vite à la rigueur, et la maintenir pendant 10 ou 15 ans pour éponger les deux derniers mois, et craindre tous les jours le retour d’une inflation mythique. Je voudrais dire ici que ces deux visions sont vraies et fausses : il y a bien un Trésor à notre disposition, toujours sous-estimé, mais nous serions bien avisés d’en user avec modération, avec la sagesse du bon usage des deniers publics (même facturés à des taux d’intérêt négatifs) ; et pour cela je vais m’appuyer sur Jacques Rueff en personne, et sur son livre L’ordre social publié en 1945. Un peu à la façon de Jacques Bichot, nous allons éclairer notre débat d’actualité à la lumière du concept de « faux droit », puis s’en dégager un peu, pour tenir compte d’un ordre monétaire/institutionnel qui a bien changé depuis Rueff.

Rueff distinguait entre droit de propriété et droit de créance. Attention, ça va décoiffer : de nos jours cette analyse ne va pas être politiquement très correcte. Un droit de propriété peut être vendu ou  échangé ; il a une valeur intrinsèque, qui est la valeur de la chose qu'il  enveloppe. Ce droit est « …vrai  ou faux selon que son volume est égal ou supérieur à la valeur des richesses qu'il enveloppe ». On se souvient ici par exemple que la crise de 2008 était une crise du collatéral : la valeur de certains titres immobiliers ou basés sur l’immobilier avait disparu, alors que le droit de propriété restait intacte en apparence (les pays les plus pauvres ont le plus souvent le problème inverse : des logements qui servent mais qui, faute d’être enregistrés légalement par un cadastre, ne permettent pas de servir de base pour le nantissement, l’endettement, etc.). Mais disons que, le plus souvent, les faux prix sont ici limités, à moins que la puissance publique n’interfère trop : propriété rime le plus souvent avec responsabilité.

La créance, elle, n'est ni une chose ni un droit de propriété, mais la faculté d’obtenir d'une personne, le débiteur, prestation d'une chose. Or « le meilleur débiteur du monde ne saurait livrer que les richesses  il peut lui-même jouir et disposer, c'est-à-dire celles sur lesquelles il exerce droit  de  propriété. [...] les  droits de créance ne pourront donc être remplis, quelle que soit leur valeur nominale, que des  richesses possédées à l'échéance par le débiteur. Si la valeur des créances échues présentées à  l'encaissement dépasse celle de ces richesses, le titulaire des créances constate qu'à concurrence de  l'insuffisance d'actif, la valeur de sa créance, quel qu’en soit le montant nominal, est nulle. Tout se  passe alors comme si la part de créance qui ne peut être honorée n'existait pas. Elle est qualifiée de  fausse créance ». Et le droit qui enveloppe une fausse créance est un « faux droit ». Pour qu'une  créance soit vraie, il faut que le bilan au passif duquel elle figure en tant que dette, comporte un actif  net. Un emprunt qui sert à acquérir des biens ou services dont l'utilisation ne permettra  vraisemblablement pas de dégager les ressources nécessaires au paiement des intérêts et au  remboursement du principal équivaudra à une créance plus ou moins fausse. Par exemple, si le prêt est destiné à payer du personnel ayant été largement sous-employé, suite à une pandémie, il est probable que la créance du banquier soit fausse pour une part importante.

Jacques Rueff accordait une importance particulière aux faux droits engendrés par les déficits  budgétaires, ceux là mêmes qui sont générés par paquets de 12 tous les jours par Bruno Le Maire et Darmanin. Rueff donnait comme exemple « les emprunts dont le produit est consacré au financement  d'un déficit budgétaire résultant d'un excédent des dépenses de consommation sur les recettes  d'impôts ». La France est depuis longtemps championne de l'accroissement annuel de son endettement  par rapport aux investissements qu'elle réalise (97% de fonctionnement, 3% d’investissement) ; et ne parlons même pas de la dette nette implicite de nos systèmes de retraite par répartition. Revenons donc à Rueff, qui à son époque ne pouvait qu’entrevoir ce hors-bilan effroyable et hypocrite. Selon lui, les déficits publics ont la même nature que ceux d'une entreprise dont les charges ne sont pas entièrement couvertes par les produits. L'État  produit des services et les impôts en constituent globalement le « prix de vente » ; une section de L’ordre social est intitulée « L'État, entrepreneur de services publics » (!!). Comme le notait Jacques Bichot, imaginez un peu si l’on calculait la valeur ajoutée par les administrations en se référant non au coût de leur fonctionnement, mais au montant des impôts qui les achètent... Nous vivons à l’ombre d’un faux PIB, qui finance de faux droits, en direction de faux biens et de faux services, sous le regard de fausses bonnes consciences.

Concrètement, les pouvoirs publics émettent des fausses créances en grande astronomique sous la  forme d’obligations souveraines, ce qui  leur permet de distribuer des revenus nettement supérieurs à la production ; ces revenus servent à payer nos importations en provenance de la Chine qui travaille, ou nos factures pour des services bidons, des loyers effarants pour du haussmannien qui n’a pas évolué depuis plus d’un siècle, des services publics qui incorporent très lentement le progrès technique. Il n’y a aucune chance pour que cela s’arrête spontanément : d’une part, la croissance (la création de richesse susceptible de remplir de vérité l’enveloppe des faux droits) est basse, et de plus en plus baissière, d’autre part (et en lien) la classe parasitaire ne fait que progresser (retraités, spécialistes en prédation de ressources publics en tous genres, et maintenant 10 millions de travailleurs à temps partiel, en plus) ; et comme pour faire durer le plaisir, le consentement à l’impôt reste très fort, quoi qu’on en dise. Mais un Etat qui fonctionne ainsi ne sait pas s’arrêter, toute l’histoire le montre, de Rome à l’URSS. « Attendre qu’il [le gouvernement] puise en lui-même la résistance à sa naturelle expansion, c’est attendre de la pierre qui tombe une énergie qui suspende sa chute » (Frédéric Bastiat).

Donc, au bout d’un certain temps qui est souvent celui de la cristallisation des intérêts corporatistes, les faux droits et les faux prix s’accumulent, partent en spirale, perturbent tous les calculs économiques, jusqu’au jour où la conscientisation arrive (crise, scandales, hyperinflation, peu importe) et il n’y a plus qu’à purger, ou à accepter des prix contrôlés (et au fond l’esclavage). Comment se fait rapidement et efficacement la purge ? Par la monnaie, puisqu’il s’agit au fond de fausse monnaie. La monnaie, qui a pour objectif premier l’apurement des créances (et non pas ces seules trois fonctions qu’on nous rabâche dans cette école républicaine qui fait fi de l’héritage historique et biblique : réserve de valeur, unité de mesure, moyen de transaction). La monnaie qui permet de repartir, et d’oublier. Dans les mots de Rueff (qui est l’organisateur des deux grandes dévaluations réussies de notre pays au XXe siècle : 1928 et 1959) : « obliger la banque d'émission à acheter, pour  les monétiser, ces  fausses créances ». Donc, cantonnement et jeu d’écriture. Milton Friedman était plus explicite encore, et pourtant ce n’était pas un dangereux gauchiste. Les Suédois ont ouvert la voie en 1994, entre autres. En zone euro, le processus est en marche (mais en marche lente) depuis 2014 : le « quantitative easing » ; et les dernières semaines sont celles d’une accélération logique (et encore insuffisante). La BCE détiendra bientôt un gros tiers des dettes souveraines de la zone, ainsi que divers instruments de moindre qualité, et on sait depuis le début que tous ces titres ne connaîtront plus le marché, qu’ils finiront à jamais dans son bilan. De là à les annuler, il n’y a plus qu’un pas, surtout que l’ultima ratio de l’aléa moral ne peut plus guère servir face à des déficits nés d’une pandémie globale.

Les taux de changes sont donc d’un grand secours pour éviter un destin de Sisyphes fiscaux, pour drainer les faux droits, avantager les entrepreneurs sur les porteurs de rentes, et repartir : ce que Rueff nommait l’égout collecteur des droits non gagnés. Ceux qui veulent creuser liront ce texte passionnant, truculent, peu connu et historiquement très important, daté de 1956 : http://herve.dequengo.free.fr/Rueff/AI/AI1.htmMais nous sommes de nos jours très entravés, l’égout est comme bouché : l’euro est un régime de changes nominaux fixes avec 60% de nos partenaires, et de changes pas assez flottants avec les 40% restants (car la BCE en fait toujours le moins possible). L’euro est structurellement trop rigide et trop cher (pour rappel : une monnaie forte permet la stabilité des prix autour de l’objectif des 2%/an, une monnaie chère nous éloigne sans cesse de cette cible, notre monnaie est bien chère et non forte). Et comme la BCE est indépendante, que pour elle dévaluer ou annuler des dettes c’est déchoir, et qu’en face d’elle se trouvent 19 pays très divisés…   

De plus, autre difficulté : pour Rueff, la monnaie est l'égout collecteur des  fausses créances indésirées. Or les fausses créances, à ce jour, restent largement désirées par les agents économiques : l'assurance vie en euros, par exemple, est solide, quoiqu’en disent Charles Gave ou Guy de la Fortelle, dont les business couleront bien avant les fonds généraux. Banques, assurances et fonds de placement accumulent ces créances fausses ou douteuses (qui, même à 0%, leur procurent de nombreux services : canalisation de la volatilité des portefeuilles, réduction du SCR, etc.) en misant sur le fait que cette convention ne s'effondrera pas, qu'il existera toujours assez d'épargnants pour se contenter d'une telle épargne. Et pourquoi les épargnants acceptent-ils donc de détenir ainsi ce qui n'est qu’une promesse assez peu crédible (et d’une rentabilité très limitée) ? Car ils constatent que ces créances peuvent être échangées contre de la monnaie quand ils en ont besoin ; or, comme le notait Jacques Bichot, d'un mistigri qui trouve toujours repreneur, on ne cherche pas à se débarrasser ! Surtout par les temps qui courent, ajouterais-je. Si votre patrimoine est totalement immobilier et que le virus s’incruste pour bloquer les transactions, bon courage : à part la valeur d’usage de votre bien, vous ne détenez rien de très utile en cas de besoin urgent. Même réflexion (en pire) sur l’or, la dette non cotée, le private equity, etc. Fausses créances ou pas, l’épargne d’assurance-vie est imbattable, et aucune personne soucieuse de l’intérêt général n’a intérêt à saboter l’édifice en ce moment. Il serait plus logique de mettre fin au biais fiscal favorable au financement par endettement et défavorable aux fonds propres, et de façon plus générale d’encourager la propriété sur la créance, la responsabilité sur la cavalerie. 

Au terme de son ouvrage, Rueff affirme : « C'est par le déficit que les hommes perdent la liberté (…) Telle est la proposition sur laquelle tout citoyen soucieux de conserver ou de recouvrer sa qualité  d'homme libre doit se prononcer. Si elle est fausse, qu'on la réfute ; si elle est vraie, qu’on la croie,  mais alors qu’on écarte impitoyablement de toute activité gouvernementale ceux qui prétendent donner  sans prendre, gouverner sans prélever et mentir sans expier ». Voilà qui est bien envoyé, et qui fait écho à un autre de ses slogans : « soyez libéral, ou soyez socialiste, mais ne soyez pas menteur ».

Bien que les choses aient fortement évolué depuis 1945, nous sommes toujours dans le même univers. Tous ceux qui disent que la rigidité déflationnaire de l’euro est une chance pour la France sont de fieffés menteurs : en bloquant la dévaluation qui s’impose, ils préparent les révolutions de demain (et en plus ils le font au nom de la prudence, du libéralisme et du conservatisme !). Mais tous ceux qui proposent de « raser gratis » ne font qu’empiler des faux droits sur une montagne déjà bien haute en France de faux droits : d’une part, c’est un peu dangereux en cas d’écroulement soudain, le manque de collatéraux ne signifie pas absence de dégâts collatéraux ; d’autre part, s’ils ne précisent pas dans leurs projets qu’il faudra forcer les gardiens du Temple à monétiser à outrance (tout en créant des règles, pour que cet évènement ne se répète pas avant longtemps), ce sont des menteurs, a fortiori s’ils n’expliquent pas comment ils vont forcer la main des gens de Francfort ; et s’ils projettent en réalité de puiser dans les caisses de l’assurance-vie, ce sont des voleurs (et s’ils visent avec Piketty à rétablir un impôt sur la fortune, ce sont des obsédés, en plus d’avoir un sérieux problème avec les ordres de grandeur).

Les Anciens, juifs et chrétiens, envisageaient des jubilés, partiels ou significatifs, pour ne pas tomber dans l’esclavage, mais tous les 10 ans, 70 ans, etc. Les êtres humains et les agents économiques oublient, et c’est très bien comme ça ; la faculté positive d’oubli, écrivait Nietzsche. Parfois aussi ils pardonnent. Dans tous les cas ils s’adaptent, à tout. Ils ont oublié que des milliers de têtes nucléaires étaient braquées sur eux en permanence ; ils apprendront donc à vivre avec le coronavirus. Ils font semblant de considérer le système social comme pérenne, même si les droits à la retraite seront encore rabotés. Ils pardonneront aux italiens, aux grecs et à bien d’autres, parce qu’il faut bien avancer, et parce qu’ils penseront à leur dette immobilière. Ils savent qu’ils vivent encore plus de faux droits depuis le 17 mars, et que le mieux serait de restaurer l’économie et d’améliorer la productivité des services publics, pour jouir paisiblement de droits vrais et faux sans avoir à remettre tout à plat. Car ils pressentent qu’abuser encore de la création de ces faux droits ne pourra se faire désormais que dans un régime (très différent) de liberté monétaire, ou au détriment de l’accès à cette machine magique pour un bon moment ; le temps de l’oubli.   

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