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Après les Kouachi, Salah et Brahim Abdeslam : pourquoi ces fratries djihadistes ?
©Capture Twitter

Frères de sang

Après les Kouachi, Salah et Brahim Abdeslam : pourquoi ces fratries djihadistes ?

Nombre de personnes impliquées dans les attentats qui ont touché la France cette année se sont avérées membres d'une même famille. Ce lien fraternel semble renforcer l'engagement des terroristes.

Malek Chebel

Malek Chebel

Malek Chebel est anthropologue des religions et philosophe. Penseur d'un islam modéré et intégré dans la République, il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages sur la civilisation islamique, il a publié très récemment l'ouvrage Vivre Ensemble avec Christian Godin, qui renouvelle le genre du dialogue philosophique, édité chez les Editions First. Il est l'auteur de Changer l'islam : dictionnaire des réformateurs musulmans des origines à nos jours.

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Atlantico : Pensez-vous que ces similitudes puissent être intégrées dans la prévention contre le terrorisme ? Ce phénomène touche-t-il essentiellement les familles maghrébines ?

Malek Chebel : Je pense que c’est un élément d’appréciation important dans l’évaluation des politiques de déradicalisation. En revanche, il ne faut pas croire que dans la famille maghrébine il y a, plus que dans d’autres, une propension à s’organiser autour des frères. Ce n’est pas le cas. On trouve les mêmes phénomènes dans les bandes maffieuses. C’est un déni de la famille en tant que telle qui est en cause. La grande famille est récusée par ce phénomène, qui est typiquement lié à la modernité précipitée, à la modernité non intégrée, à la modernité non assumée.

Le phénomène des frères est un phénomène schizophrénique. La fratrie est le centre de gravité d’elle-même. Elle ne tient pas compte de l’étagement et de la diversification de la famille. C’est un phénomène nouveau qui est en rupture avec l’idée de famille maghrébine qui a vocation, au contraire, à intégrer, à donner de la chaleur humaine et à donner du sens pour que les enfants ne tombent pas dans la faille intégriste.

C’est non seulement une récusation de la famille mais c’est aussi une récusation d’eux-mêmes. Quand on a un frère, on peut lui faire "porter le chapeau". Il n’est pas là seulement pour être complice. Il est là aussi pour assumer le mauvais côté de celui qui ne peut pas l’assumer.

Ce phénomène de fratries morbides est intéressant car, comme un cancer, ces fratries peuvent se déployer très vite dans la société et donner lieu à des exemples sur lesquels vont se poser d’autres fratries pas très structurées et fragiles, et qui vont considérer que leurs destins peuvent ressembler à ceux des précédents. 

Quelle est l’importance des fratries dans le cadre des attentats ?

La structure de la fratrie a sûrement un effet amplificateur. Dans le cadre des différents attentats faisant intervenir des fratries, on a vu qu’il s’agissait bien d’une récusation du lien familial traditionnel et même d’une dénégation de ce lien. D’après moi, la coalition des frères qui ont commis les attentats de vendredi fonctionne dans une antithèse de la famille traditionnelle. C’est une révolte interne qui s’est traduite par le passage à l’acte.

Même un grand frère qui d’habitude peut jouer un rôle de stabilisateur et de fixateur n’a pas joué son rôle. Il ne pouvait pas jouer ce rôle : les familles n’ont plus d’accès direct à leurs enfants à partir de 18 ans. Du coup on a l’impression qu’il y a davantage un syndrome d’éclatement de la famille qu’une unité induisant un processus d’identification possible.

Comment s’explique ce phénomène d’éclatement de la famille ?

Je pense que l’éclatement vient du fait que la famille elle-même est en but avec tous les thèmes de la modernité : accélération de l’histoire de cette modernité, accélération-même de leur intégration dans l’espace français avec ses règles et ses normes propres, etc. Je pense que c’est aussi une façon qu’ont ces jeunes desperados de s’identifier à une sorte de modèle inversé, comme si la famille devenait un étouffoir dans lequel il ne pouvait plus s’épanouir. Et à leurs yeux, aller chercher la violence leur paraît plus excitant et autrement plus structurant que leur paraît la famille traditionnelle avec son immobilisme, son souci d’arrondir les angles et de maintenir les jeunes dans un filet acceptable.

Ce qui est en cause, c’est une sorte de négation du cadre traditionnel de la famille qui aurait pu jouer un rôle intégrateur beaucoup plus fort que ne l’a été cette famille.

Faut-il considérer qu’il s’agisse d’un échec de la famille ?

C’est très nettement l’échec de la famille traditionnelle. Celle-ci est malmenée car elle ne répond plus aux attentes des jeunes et en particulier des jeunes dans l’adolescence. C’est l’échec de l’intégration et de la famille au sens large.

La fratrie fait pourtant partie de la famille. Qu’est-ce que cette fratrie représente au juste ?

La fratrie est le cercle le plus étroit qui croit avoir une unité singulière étant donné que l’environnement n’est pas structurant. Ni la famille – ni le père, ni la mère – n’ont les outils nécessaires pour encadrer. La fratrie est le degré le plus pauvre de lien affectif qu’un individu peut avoir avec la famille. Après, elle s’oppose à la famille et, plus largement, à la société. Ce faisant, elle renie les structures symboliques de clivage.

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