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Crédits Photo: Reuters

Guerre des nerfs

Après l’Ukraine, la pression sur les pays baltes : Poutine pourrait-il réellement tenter de déstabiliser des pays membres de l'UE ou de l'OTAN ?

Après l'Ukraine, les pays Baltes ? Selon le secrétaire d'Etat à la Défense britannique Michael Fallon, Poutine pourrait user des mêmes méthodes pour alimenter le chaos aux marches de l'ex empire soviétique.

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

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Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Atlantico : Le secrétaire d'Etat à la Défense britannique Michael Fallon a estimé que Vladimir Poutine pourrait répéter les tactiques utilisées en Ukraine pour déstabiliser les pays Baltes. Quelle est la stratégie de la Russie ?

Florent Parmentier : Derrière cette déclaration, il faut voir la tension actuelle des relations russo-britanniques, qui sont déjà historiquement tendues. Ces deux pays se sont livré une bataille d’influence féroce au XIXe siècle pour l’Asie Centrale, ce qu’on a appelé le « grand jeu » selon le mot de Rudyard Kipling, ce que les Russes ont appelé pour leur part « le tournoi des ombres ». La réconciliation au début du XX siècle n’a pas pu perdurer, et il n’y a pas, comme en France, de nostalgie pour cette alliance de circonstance. La priorité accordée aux Etats-Unis dans la politique étrangère britannique, au moins depuis la crise de Suez (1956), n’est jamais allé dans le sens d’un rapprochement avec la Russie. En outre, la Grande-Bretagne devait garantir la souveraineté de Kiev à l’occasion du mémorandum de Budapest (1994), à l’occasion de la dénucléarisation de l’Ukraine. Le conflit ukrainien heurte donc profondément les élites britanniques, qui sont sur la même ligne que les durs du Sénat américain. Toutefois, la stratégie russe n’est pas celle-ci : il n’est pas question de proposer aux Baltes de rejoindre l’Union eurasiatique, alors que les Russes souhaitaient y voir rentrer l’Ukraine. Il peut y avoir des tensions internes dans ces pays, mais les Etats baltes sont aujourd’hui solidement ancrés dans l’UE et dans l’OTAN, et les citoyens russophones globalement mieux intégrés. Généralement, la politique russe consiste à distinguer entre la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, en s’appuyant régulièrement sur l’un de ces pays pour stigmatiser les deux autres. Si l’on doit tenir compte de la peur régnant dans les Etats baltes, une intervention militaire russe semble totalement exclue.

Des avions militaires russes ont été observés à la fin du mois de janvier à proximité des côtes françaises et britanniques. Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a fait savoir que la France avait informé ces avions qu'il était "souhaitable qu'ils se retirent". L'événement n'a rien d'exceptionnel. En 2014, la "NATO Air Policing Mission" a relevé près de 144 "incidents de sécurité", soit trois fois plus qu'en 2011, comme l'indique un article publié par Le Monde (voir ici). Quels pays pourraient être la cible de la stratégie du chef d'Etat russe ? La France et la Grande-Bretagne sont-elles les plus visées ? 

Florent Parmentier : On imagine sans peine ce que diraient les nationalistes russes si nous menions une politique comparable. Nous sommes en réalité dans ce que l’on peut appeler la stratégie de la tension : ce sont des provocations à même de maintenir un niveau de nervosité sans pour autant verser dans un conflit ouvert. L’objectif n’est évidemment pas de reproduire la « guerre hybride » que l’on observe en Ukraine, ni dans les Etats baltes, ni en Pologne, et encore moins en France et en Grande-Bretagne. Les manœuvres auprès des deux membres du Conseil de sécurité paraissent d’ailleurs absurdes : aucun des deux pays n’acceptera de perdre la face dans une telle situation. On peut donc supposer que le déterminant de telles provocations n’est pas à usage externe, mais interne, pour l’opinion publique. Dépenser des ressources pour convaincre que la Russie est sur une position défensive via les outils d’influence (le ‘soft power’) et pratiquer ouvertement de l’intimidation à courte vue parait une parfaite contradiction.

De telles stratégies peuvent-elles signifier qu'au-delà de l'Ukraine, le président russe envisage sérieusement de déstabiliser des pays membres comme l'Union européenne et l'OTAN ? 

Cyrille Bret : Les autorités russes cherchent moins à déstabiliser les Etats qui lui sont limitrophes qu’à faire sentir sa capacité de nuisance. L’objectif stratégique de la Fédération de Russie est moins de plonger tel ou tel Etat dans le chaos que d’instaurer, à ses portes, un rapport de force qui lui est favorable parce qu’il consacre indirectement un revers pour l’Union européenne et pour l’OTAN. Le parallèle fréquent avec la période soviétique, notamment des années 1920 et des années 1950-1960 est fallacieux. A ces deux périodes, le but de l’URSS était bien de plonger les Etats frontaliers ou contigus dans un changement de régime. Le Komintern, fondé en 1919, le Kominform, créé en 1947, et le Pacte de Varsovie conclu en 1955, furent les instruments idéologiques, politiques, diplomatiques et militaires pour parvenir à ces déstabilisations. A l’époque, les buts étaient clairement offensifs et positifs : propager la révolution mordre sur les territoires à l’est de la Russie pour accroître la sphère du bloc communiste. Et les interventions militaires sanglantes à Berlin en 1953, à Budapest en 1956 et à Prague en 1968 furent destinées à garantir cette offensive occidentale. Aujourd’hui, l’objectif de la Russie est bien moins ambitieux même s’il est tout aussi meurtrier. La Russie ne dispose plus, à l’heure actuelle, des moyens réels d’un projet impérial, toute rhétorique. Son unique possibilité, pour exister sur la sphère internationale est moins de démontrer sa force que de fragiliser ses voisins comme les Etats baltes et l’Ukraine et d’affaiblir ses concurrents, comme l’Union européenne et l’OTAN. Rendre l’Ukraine ingouvernable est sans doute son but actuel. En ces matières comme en d’autres, le président russe n’a pas une stratégie de long terme mais une série de coups tactiques de court terme.

Cette stratégie sur le plan international est-elle un moyen pour Vladimir Poutine de faire oublier à la population russe la crise qu'elle traverse actuellement ? 

Cyrille Bret : La rhétorique patriotique, l’élan nationaliste et la communion dans la cause russe sont alimentés par les médias russes. L’espace médiatique de la presse écrite, de la radio et de la télévision russes est saturé par le conflit, au point que la télévision publique « Russie 24 » est aujourd’hui surnommée « Ukraine 24 » par les téléspectateurs. Faire passer au second plan la contraction du PIB russe pour 2015, la contraction des réserves de change et le tarissement des financements internationaux est un effet évident de ce phénomène. Toutefois, les déboires économiques et sociaux de la Russie ne sont pas complètement occultés : ils sont généralement attribués aux sanctions et sont assimilés – tout comme la baisse du prix du pétrole – à une agression occidentale. La population russe n’a pas encore ressenti pleinement les effets du ralentissement économique, de sorte que le réflexe légitimiste n’est pas encore érodé.

Cette stratégie est-elle payante pour Vladimir Poutine ? Parvient-il à conserver la confiance de son pays alors que celui-ci s'enfonce chaque jour un peu plus dans la crise? 

Cyrille Bret : La confiance en Vladimir Poutine est massive en Fédération de Russie. Et il ne convient pas de la minimiser en l’attribuant à de purs effets de propagande. Le jour même des négociations à Minsk, les médias russes ont diffusé un sondage qui attribue 75% des intentions de vote aux présidentielles à Vladimir Poutine. C’est que les attentes des citoyens de la Fédération à l’égard des dirigeants portent avant tout sur la capacité à tenir le pouvoir. Les Russes souhaitent par-dessus tout éviter les déboires de l’ère Eltsine : la vacance du pouvoir, la démission face aux occidentaux et la renonciation au statut de puissance militaire. Il faudra sans doute un peu de temps aux Russes pour constater que le « pacte poutinien » de l’obéissance contre une amélioration des conditions de vie est remis en cause.

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