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Entretien

Amine El Khatmi : “Les fractures sont telles au PS sur la laïcité et la résistance au communautarisme qu’il est impossible d’en discuter.”

Dans son ouvrage "Non je ne me tairai plus", l'adjoint PS au maire d'Avignon, Amine El Khatmi, dénonce notamment l'aveuglement de son parti sur les problèmes posés par l'islam identitaire.

Amine El Khatmi

Amine El Khatmi

Amine El Khatmi est conseiller municipal et communautaire d'Avignon. Il est président du Printemps Républicain et auteur de Combats pour la France, paru aux éditions Fayard.

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Atlantico : Quelle part de responsabilité peut-on attribuer au service public dans ce que l'on pourrait qualifier de "surreprésentation" du "discours outrageusement victimaire et antirépublicain" d'une partie de la population musulmane française ? 

Amine El Khatmi : Le service public de l’audiovisuel notamment porte une responsabilité évidente dans la promotion de musulmans présentés injustement comme des représentants de la "communauté musulmane". Outre le fait que leur légitimité à représenter les musulmans peut et doit être questionnée, c’est surtout leur discours qui pose problème : dénonciation d’un prétendu racisme d’Etat, d’une islamophobie galopante, discours ultravictimaire et parfois même ouvertement antirépublicain comme lorsque la porte-parole du Parti des Indigènes de la République était régulièrement invitée sur le plateau de Ce soir ou jamais sur France 2 pour cracher sa haine des Français. Or, en offrant une surexposition à ces imposteurs, le service public laisse croire que ces courants d’idées sont majoritaires au sein des Français musulmans, ce qui n’est – fort heureusement - pas le cas.

Qu'est-ce qui alimente ce discours selon vous, découlant sur l'idée d'une France "islamophob(e...) terre de toutes les persécutions contre les musulmans" ? 

Il faut dire les choses avec clarté car chacun mesure bien à quel point ces sujets sont sensibles : oui, il y a eu en France, notamment après les différentes vagues d’attentats, des actes antimusulmans ignobles. C’est à la puissance publique et à nous tous – nous qui formons la société – de les condamner avec la plus grande fermeté. Quand deux musulmanes sont attablées dans un restaurant de Tremblay-en-France et qu’elles sont prises à partie par le gérant qui n’hésitera pas à qualifier de terroristes tous les musulmans, ce n’est acceptable et il faut que justice passe. Mais je refuse ce discours qui vise à faire croire que la France serait un pays structurellement islamophobe.

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Alors que nous aurions pu craindre après les attentats des réactions revanchardes dans nos banlieues, des gestes de haine à l’encontre des musulmans, il n’en a rien été. Les Français ont fait preuve d’une admirable dignité, d’une grande tenue et ont refusé de céder aux sirènes de ceux qui flattaient les plus bas instincts. Je souhaite d’ailleurs rappeler à ceux qui passent leur temps à dénigrer notre modèle républicain et laïque tout en regardant le modèle anglo-saxon comme un paradis sur Terre, qu’aux Etats-Unis, un imam a été tué d’une balle dans la tête et que des fidèles qui priaient dans une mosquée au Canada ont été froidement abattus il y a quelques semaines. Nous n’avons pas eu – fort heureusement – à déplorer ce genre d’évènements en France.

Suite à votre réaction, en janvier 2016, après l'interpellation d'Alain Finkielkraut sur le plateau de l'émission "Des paroles et des actes" (France 2) par une jeune femme musulmane présente dans le public animée d'un de ces discours que vous qualifiez d' "outrageusement victimaire et antirépublicain", nombreuses ont été les insultes à votre encontre, notamment celle de "collabeur". Qu'est-ce que cette insulte traduit du climat actuel ?

J’ai effectivement été traité de collabeur… La référence à la collaboration avec l’Allemagne nazie est évidente et je suis resté très choqué et interloqué par cette comparaison… Et puis j’ai compris… J’ai compris que les gens qui m’attaquaient considéraient que j’étais l’un des leurs, membre d’une communauté dont je devais épouser les thèses sans broncher et me solidariser par principe. Elu, j’ai à leurs yeux une responsabilité supplémentaire : celle d’être un porte-parole de la communauté dans le débat public. Mais dès lors que je rejette ce schéma, que je récuse cette assignation à résidence identitaire dans laquelle ils rêvent de m’enfermer et que – ultime outrage – j’en viens à dénoncer certains excès et certaines dérives d’une partie de cette "communauté", alors je deviens le traitre, le harki, le collabeur Je plains ces esprits étriqués et leur vision du monde, si binaire, si manichéenne et si caricaturale…

Outre la violence des insultes à votre encontre, vous avez été également choqué par le temps mis par le PS avant de vous soutenir, et par la tiédeur de ce soutien. Avec le recul, comment expliquez-vous cette réaction ?

Effectivement… Le PS a mis 5 jours pour me défendre. Et encore, un soutien à minima, avec la petite musique du soupçon sur l’air du "il l’a bien cherché"… La vérité, c’est que si j’avais été attaqué par un groupe d’extrême droite, le soutien du Parti socialiste aurait été immédiat et sans réserves. Mais dès lors qu’il s’agit des identitaires musulmans, on réfléchit, on doute, on prend le temps… Comme s’il fallait se prémunir de toute accusation de racisme ou d’islamophobie qui s’abat immédiatement sur quiconque ose un commencement de critique… Or, pour moi, les identitaires d’extrême droite et leurs homologues de la "muslimsphère" sont les deux faces d’une seule et même "tenaille identitaire" qui se resserre sur la France comme l'explique bien mon ami Gilles Clavreul, le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Sauf que la sévérité et la condamnation immédiate qui sont opposées à juste titre aux premiers tranche avec le silence gêné, et parfois même les tentatives de justifications qui entourent les agissements des seconds. Il faut pourtant être clairs ; quand des gens organisent un camp d’été décolonial interdit aux blancs à Reims en aout 2016, les organisateurs ont beau être musulmans, ils sont d’abord et avant tout racistes. Mais de là à ce que le Parti socialiste en vienne à raisonner ainsi, on aura le temps de voir couler l’eau sous les ponts…

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D'après vous, pourquoi "sur des questions aussi fondamentales que celles de la laïcité et de la résistance au communautarisme, les socialistes ne sont toujours pas en ordre de bataille" ?

Les fractures sont telles sur ces sujets au PS – et plus généralement au sein de la gauche – qu’il est quasiment devenu impossible d’en discuter. De fait, on s’en tient à la réaffirmation de grands principes qui ne risquent de fâcher personne en se gardant bien d’aller au fond des choses. Pourtant, l’heure de la clarification finira inévitablement par venir. De quelle idée de la République nous réclamons-nous ? De quelle gauche nous revendiquons-nous ? De celle qui défend le droit des femmes à aller boire des cafés partout ou de celle qui trouve des justifications à leur exclusion de l’espace public ? De celle qui refuse de discuter avec Tariq Ramadan ou de celle qui appelle à des meetings communs avec lui ? De celle qui manifeste derrière les racistes du Parti des Indigènes de la République ou de celle qui condamne ces rassemblements ? De celle qui défend une interprétation de la laïcité fidèle à la loi 1905 ou de celle qui l’imagine "ouverte", "tolérante" et cédant du terrain face aux "accommodements raisonnables" ? De celle qui signe des tribunes avec le rappeur Médine et les représentants du CCIF ou de celle qui refuse de se compromettre avec ces antirépublicains ? Il faudra, le moment venu, répondre à ces questions...

Mais je ne veux pas donner le sentiment d’accabler ma famille politique car en matière de défense de la laïcité, la droite n’a guère de leçons à nous donner. Son candidat à l’élection présidentielle, après avoir confié la direction de sa campagne aux cadres de Sens commun et de la Manif pour tous, a fini par déclarer le 3 janvier dernier sur TF1 : "Je suis gaulliste et de surcroit je suis chrétien, cela veut dire que je ne prendrai jamais une décision qui sera contraire au respect de la dignité humaine, au respect de la personne, de la solidarité". Sans oublier ses propos plus qu'ambigus sur l’IVG… Bref,  il faut être d’une vigilance de tous les instants sur le respect des principes. C’est une des raisons de la création du Printemps républicain autour de Laurent Bouvet et de nombreuses personnalités. Nous en fêtons d'ailleurs cette semaine le premier anniversaire et je ne peux qu’inviter celles et ceux qui se reconnaissent dans nos combats à nous rejoindre pour notre grand rassemblement intitulé "le Printemps de la liberté des femmes" ce dimanche 2 avril, salle Olympe de Gouges à Paris.

Face à la montée du fondamentalisme religieux musulman en France, quels sont les défis à relever ? 

J’avance quelques pistes dans mon livre qui sont tirées de mon expérience d’enfant des quartiers populaires d’Avignon, ceux dont je suis aujourd’hui l’élu. L’une des premières réponses à mon sens – et quitte à surprendre un peu – c’est un investissement massif dans la culture. Oui, c’est la culture qui permet de s’élever et d’échapper à toutes les formes de déterminisme. La culture pour sortir des ravages de l’entre soi qui mine nos banlieues. La culture pour combattre ce despotisme de la pensée victimaire qui ne cesse de diffuser son poison. La culture pour abattre les préjugés qui alimentent un antisémitisme et un complotisme qui n’ont jamais été aussi présents dans ces quartiers.

Mais j’ai bien conscience que cette seule réponse ne suffit pas et c’est pour cette raison que je suis également favorable à l’instauration d’un service civique universel et obligatoire. Combien de jeunes Français de 14 ou 16 ans sauraient aujourd’hui définir ce qu’est la France, donner la signification de sa devise républicaine, de ses valeurs, de ses symboles ? Il manque, j’en suis convaincu, ce temps de cohésion avec le pays, cette possibilité offerte d’un engagement au service de la Nation. J’espère que la prochaine législature sera l’occasion d’un tel débat.

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