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Crédits Photo: CARLOS BARRIA / POOL / AFP

Immigration

Allocution présidentielle sur le mur : Donald Trump joue la carte de la dramatisation

Le président des Etats-Unis a également réclamé, à l'occasion de sa première allocution dans le bureau Ovale, 5,7 milliards de dollars pour financer les travaux du mur.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018) ainsi que Et s’il gagnait encore ? (VA éditions). 

Son dernier livre « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » est sorti chez VA éditions en novembre 2019.

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Atlantico : Dans le cadre de la crise actuelle opposant les démocrates et Donald Trump, le président des Etats-Unis a choisi de s'adresser directement à la population au travers d'une allocution diffusée hier soir. Les propos tenus par Donald Trump ont-ils été de nature à changer la donner sur le blocage actuel ?

Jean-Eric Branaa : Donald Trump a tenté de rallier les Américains à sa cause avec un ton grave, présidentiel, qui voulait donc dramatiser un débat qui l’est déjà très fortement. Il a alors évoqué une crise humanitaire et n’a laissé aucune chance aux arguments avancés par les démocrates, qui ne veulent pas de son mur,  en dressant un inventaire à la Prévert de tous les maux qu’une frontière ouverte apporte à l’Amérique. La rhétorique de Trump ressemble très fortement à celle du candidat Trump, qui utilisait les mêmes mots et les mêmes images.  

L’impression générale est qu’il s’est contenté de reprendre ses thèmes de meetings, en se focalisant contre l’immigration illégale : il a alors demandé que chaque Américain se tourne vers le Congrès pour exiger que la frontière soit sécurisée par un mur. Seule différence peut-être, et certains diront qu’elle est de taille, il y a eu un vrai changement dans cette allocution, avec l’utilisation du mot « barrière », plutôt que celui de « mur ». C’est un élément fort car le « mur » a été maintes fois réclamés par lessupporters de Donald Trump durant la campagne, la foule hurlant « le mur, le mur » à chaque fois que le candidat scandait : « et que voulez-vous à la frontière ? » On peut donc prendre ce changement comme une volonté de sortir de la crise et une concession aux démocrates. 

Il a également évoqué qu’il se « contenterait » que cette barrière soit en acier, plutôt qu’en béton, « puisque c’est ce que veulent les démocrates ». Pas sûr pourtant que cela sera suffisant pour fait bouger les choses d’un seul millimètre. Les points de blocage sont en effet toujours là, notamment parce qu’il a persisté à réclamer la même somme –$5,7 milliards–  pour la construction de ce mur ou cette barrière, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Le président américain a multiplié les exemples des maux qui selon lui frappent l’Amérique du fait des frontières ouvertes aux quatre vents. Il a expliqué qu’il n’y a rien d’immoral à construire un mur contrairement à ce que prétendent aujourd’hui les démocrates et fait remarquer que ce sont ces mêmes démocrates qui ont bâti les 1000 kms déjà existant ou qu’ils n’hésitent pas à construire des murs pour sécuriser leurs beaux quartiers, comme dans la Napa Valley en Californie : « ils le font non pas parce qu’ils détestent ceux qui sont à l’extérieur, mais parce qu’ils aiment ceux qui sont à l’intérieur », a-t-il précisé. Il y a aussi eu un mélange un peu grossier dans ses chiffres entre le trafic des narcotrafiquants et du nombre de morts que ces trafics entraînent et celui des morts causés les opiacés, auquel se rapporte plutôt le chiffre de 300 mort par jour qu’il a cité, ou qui peut supporter la comparaison qu’il a faite avec les pertes dans la guerre du Vietnam, alors que les morts par héroïne sont aujourd’hui assez marginaux aux Etats-Unis, en comparaison.
L’ensemble était en réalité assez brouillon et sans logique dans les enchainements, un peu comme cela aurait pu l’être  dans un discours improvisé dans un meeting, alors que ce n’était pas le cas cette fois-ci. On reste donc avec une question unique: pourquoi une allocution présidentielle ce soir? Seule la volonté de la dramatisation du débat l’explique. Le shutdown se poursuit. Peut être l’état d’urgence va-t-il intervenir très vite dans les jours qui viennent?

Que peut-on attendre pour la suite des événements sur cette question, essentielle pour Donald Trump, du mur de séparation entre Etats-Unis et Mexique ? 


La première des conséquences est qu’il ne va pas y en avoir : car rien n’a changé. 
La réaction des démocrates nous l’indique puisque les deux leaders du congrès, à savoir Nancy Pelosi qui est la présidente de la Chambre et Chuck Schumer le leader des démocrates du Sénat, ont refusé l’idée de déloquer des fonds pour ce qu’ils appellent une « solution médiévale ». Chuck Schumer a d’ailleurs réussi à placer la phrase de la soirée en affirmant que le symbole de l’Amérique ne doit pas être un mur mais la Statue de la Liberté. Les deux leaders démocrates ont insisté sur le fait que Donald Trump essaie d’insuffler la peur et qu’il a pris les Américains en otage. Les négociations budgétaire sont donc au point port et 800 000 fonctionnaires ne toucheront pas leur chèque vendredi (on est payé à la fin de chaque semaine aux Etats-Unis)
On remarque surtout que le président Trump n’a finalement pas fait l’annonce que beaucoup croyait voir venir, à savoir le passage à un « état d’urgence », comme il l’a lui-même évoqué dans les jours qui ont précédés. Il a ainsi voulu insister sur l’idée qu’il est un rassembleur et qu’il est aussi en recherche d’une solution, étant certain qu’une telle annonce aurait aussitôt mis le feu aux poudres. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’a pas gardé cette solution en réserve et on peut donc s’attendre à des surprises de ce côté-là. Donald Trump fonctionne quasiment toujours de la même façon, en mettant en scène les événement et en faisant ce que l’on appelle du « teasing », dans le monde du spectacle : il y a une première annonce, qui pourrait être cette allocution, puis une deuxième, qui serait alors son déplacement à McAllen, au Texas, à la frontière même, et qui aura lieu jeudi, puis, peut-être, l’acte final avec l’état d’urgence.
On remarque aussi que, si Donald Trump n’a pas déclenché cet état d’urgence, il a toutefois insisté sur la nécessité impérieuse de ne rien lâcher et d’atteindre son but cette fois-ci coûte que coûte : cela promet donc un blocage total et les accusations mutuelles sur la responsabilité de la crise vont pleuvoir des deux côtés. 
Donald Trump a voulu se placer au-dessus de la mêlée et ce n’est pas complètement réussi. Toutefois il aura certainement réussi dans l’objectif de resserrer ses troupes et de les préparer à une lutte très longue, pour ce qui est en passe de devenir le shutdownle plus long de l’histoire. On comprend aussi que cette bagarre est passée dansune autre dimension : désormais celui qui cèdera le premier perdra très gros : peut-être même la prochaine présidentielle.

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