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Alerte au retour du FOMO : la peur que la vie des autres soit meilleure que la nôtre fait son retour en force
©Olivier Douliery / AFP

Réseaux sociaux

Alerte au retour du FOMO : la peur que la vie des autres soit meilleure que la nôtre fait son retour en force

Pendant le confinement le syndrome FOMO (Fear of Missing Out, la peur de passer à côté de sa vie) s’était évaporé, car tout le monde était logé à la même enseigne. Mais la pression de l’image et des réseaux sociaux est réapparue. Comment est-il possible de ne pas retomber dans la même maladie des réseaux sociaux ? Comment arrêter de se comparer sans cesse ?

Vincenzo Susca

Vincenzo Susca

Vincenzo Susca est maître de conférences en sociologie à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, directeur éditorial des Cahiers européens de l’imaginaire et chercheur associé au Ceaq (Sorbonne). Ses derniers livres sont Les Affinités connectives (Cerf, Paris 2016) et Pornoculture. Voyage au bout de la chair (Liber, Montréal 2017, avec Claudia Attimonelli). Il a aussi publié, entre autres, A l’ombre de Berlusconi (L’Harmattan, Paris 2006), Transpolitica (Apogeo, Milan 2010, avec D. de Kerckhove) et Joie Tragique (CNRS éditions, Paris 2010).

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Atlantico.fr : Pourquoi le syndrome FOMO, fear of missing out, est-il de plus en plus répandu dans nos sociétés ? Qui sont les personnes les plus touchées par ce phénomène ?

Vincenzo Susca : Nous vivons dans un environnement où les flux culturels et communicatifs se multiplient de manière exponentielle. La vie numérique et les identités numériques désormais précèdent et excèdent nos existences physiques. Cela implique que nous sommes d’une certaine manière dépassés. C’est pourquoi l’on peut considérer notre époque en tant qu’achèvement de l’humanisme, là où l’individu a perdu sa centralité dans le monde. Avec les algorithmes, la prolifération des réseaux dont on fait partie, la multiplication des contacts et des demandes que nous recevons, nous sommes de plus en plus en difficulté car nous n’avons plus la possibilité de répondre à tout, d’être présents et d’être à la hauteur des défis. Maurizio Ferraris utilise à cet égard la métaphore de la « mobilitation totale ». Selon lui, nous vivons une espèce de guerre dont les armes sont les dispositifs communicationnels, les moyens de communication. Dans ce contexte, les personnes atteintes de la FOMO sont celles qui sont les plus fragiles, qui souffrent de fracture numérique, limites culturels, ou bien ayant choisi de ne pas être « branchées ». Souvent, un tel scénario s’accompagne d’anxiété et est suivi par une course forcenée à l’information, via des multiples posts, des tentatives d’élargir ses réseaux, des cours de motivation… C’est un véritable enfer qui éloigne l’individu de soi-même en le mettant à « disposition » de l’autre, d’une machine techno-sociétale qui le dirige plus qu’il ne puisse la diriger. Toutefois, tout cela n’est pas vraiment nouveau. Plusieurs auteurs en parlaient déjà pendant le siècle dernier : Martin Heidegger, Marshall McLuhan, Gunter Anders, Jean Baudrillard, Michel Maffesoli. 

Ils n’ont pas été lus ?

Pas vraiment, car il s’agissait de penseurs hétérodoxes, loin du pouvoir académique, distants des élites. Toutefois, même si on les avait lus, on n’aurait pas pu empêcher ce que nous vivons, car au moins à partir de la moitié du XXème siècle l’être humain a fait un pas en arrière par rapport à la technique. Il s’est mis à son service en inversant la hiérarchie entre les causes et les effets. Les bombes atomiques, les camps de concentrations et les guerres mondiales ont été les témoins d’un passage historique crucial : l’obsolescence de l’homme comme l'écrivait Anders.

Comment expliquer que ce syndrome se soit atténué pendant la période de confinement ?

Le confinement a été un repli généralisé des individus sur eux-mêmes. On est revenus à l’essentiel, coupés des relations physiques avec les autres, limités à des activités très circonscrites. Par conséquent, le stress lié à la recherche de contacts, aux réseaux et à l'approbation sociale a été réduit. Toutefois, un autre s’est installé à sa place, celui lié à la quête des bonnes informations sur la Covid-19 (les responsables, les effets, la protection, les masques, les gants, les remèdes…). Tout un chacun n’a pu se passer d’être informé comme il se doit – voire trop, mal et n’importe où – pour connaître les toutes dernières nouvelles sur la pandémie. L’incertitude sur la question a été une source de panique poussant à des recherches toujours plus approfondies et d’une certaine manière désespérées. Dans ce cadre, les institutions ont eu des responsabilités dans la propagation de doutes et de l’anxiété au sein de la société, car il y a eu souvent de confusions et de messages contradictoires au niveau de la communication. L’exemple des masques est en ce sens emblématique. 

Y a-t-il un risque de reprise du syndrome avec le déconfinement ? Comment pourrions-nous l'éviter ?

Nous sommes en train de reprendre toute une série de nos activités ordinaires. Toutefois, les apparenceq ne doivent pas être trompeuses : rien ne sera normal pendant au moins plusieurs mois. Par conséquent, nous avons encore la chance de freiner les dérives caractérisant la vie avant la pandémie, y compris la frénésie de nos existences numériques. On ne peut exclure, par exemple, que le JOMO soit encore plus important qu’auparavant : joy of missing out. C’est le comportement contraire de ce dont on vient de parler. Il consiste en une forme de légèreté et d’insouciance par rapport aux flux de communication autour de nous, poussant les individus à restreindre leurs champs d’intérêts. 

Dans votre livre sur la communication contemporaine, visant à explorer les « formes élémentaires de la vie électronique », vous évoquez la montée d’un sentiment de joie tragique. Qu’est-ce que cela implique pour le sujet de notre entretien ?

La vie numérique, la socialité électronique et toutes les effervescences liées aux nouvelles formes de communication portent en elles une exubérance tout à fait festive étroitement liée au côté ludique et joyeux de l’existence. On ne peut pas contester, par exemple, les jeux et les plaisirs – quoi qu’éphémères – qui animent les mondes des jeux vidéos en ligne, de Tik Tok, Instagram ou Snapchat. Toutefois, l’apparence ne doit pas nous tromper : dans toutes ces situations, la jouissance en question est le corollaire du sacrifice de l’individu en tant qu’être séparé, autonome et rationnel. C’est pourquoi, par exemple, sa vie privée est en question avec la prolifération des big data. Ses données personnelles ne lui appartiennent plus vraiment, ses mouvements sont tracés, ses comportement anticipés et dirigés par les algorithmes. Nous sommes en train d’assister à l’achèvement d’une crise ayant commencé il y a longtemps. Comme c’est toujours le cas dans l’histoire, celle-ci s’accompagne de grandes fêtes rappelant le carnaval du Moyen Age. Dans celui-ci, on assistait toujours à la mise à mort d’une forme de vie pour laisser la place à la suite. Pour l’instant, on voit bien ce que nous sommes en train de perdre et d’abandonner, mais pas encore ce qui est en train de naître. Ou bien, cette nouvelle réalité est déjà là mais nous ne sommes pas capables de la voir, de la comprendre et de l’accepter. 

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