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Alberto Alesina, l’économiste qui mettait les pieds dans le plat des sujets qui fâchent
©DR / Universita Bocconi

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Alberto Alesina, l’économiste qui mettait les pieds dans le plat des sujets qui fâchent

Coût de l’immigration, État providence, austérité, le professeur de Harvard Alberto Alesina, mort cette semaine, ne se retranchait pas derrière la façade universitaire pour s’abriter des polémiques.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : Quel regard portez-vous sur les travaux de l’économiste Alberto Alesina, en particulier sur les questions liées à l’État-providence et à l’immigration ?

Michel Ruimy : De nombreuses études ont souligné, ces dernières années, que l’augmentation de l’immigration pourrait entraîner un changement profond dans les systèmes de protection sociale des pays industrialisés. Certains, dont Alesina, remarquaient que le rejet de l’État-providence est plus élevé dans les régions où les immigrants se trouvent en plus grand nombre et prédisaient que si l’Europe devenait plus hétérogène en raison d’une immigration dynamique, les divisions ethniques seraient alors instrumentalisées pour réduire la taille de l’État-Providence.

Cette conclusion - corrélation négative entre redistribution des revenus et montée de l’immigration - appelle plusieurs remarques.

Tout d’abord, plusieurs enquêtes statistiques ont montré qu’il n’y a pas de lien robuste entre soutien de l’Etat-providence et hostilité à l’égard des immigrés. En d’autres termes, les dépenses sociales ne bénéficient pas nécessairement aux « autres ».

Mais surtout, pour bien appréhender la thèse avancée, il faut tenir compte du contexte, de la vision sociétale du pays, de l’organisation de la Société. Par exemple, en matière d’ascension sociale, les Américains considèrent la possibilité d’ascension sociale comme un substitut à la redistribution : si les « pauvres » les plus méritants sont capables de sortir de leur condition, il est alors inutile de les aider par la générosité publique. Ceux qui ne s’en sortent pas par leurs propres moyens ne la méritent pas. Par contre, les Européens, dans leur grande majorité, estiment que les pauvres sont malchanceux, qu’ils sont dans l’incapacité d’améliorer leur sort même quand ils s’y efforcent, et que, par conséquent, ils ont besoin de l’aide et de la protection des gouvernements face à une économie de marché impitoyable et inéquitable.

Cette vision sociétale - l’hétérogénéité d’une communauté tend à affaiblir sa solidarité - soulève notamment la question de l’existence et de la place d’un Etat-providence, de la place du travail, de la logique d’assistance et de solidarité et, en filigrane, dans un univers mondialisé, celle de l’intégration et du soutien économique aux immigrants. En outre, la conséquence - l’importance des flux migratoires risquent d’affecter fortement voire d’affaiblir les préférences en matière de redistribution - est discutable. Une menace extérieure tend, en effet, à produire une solidarité accrue parmi les citoyens d’un pays. Dans la mesure où l’immigration peut être envisagée comme une menace qui vient de l’extérieur, elle peut également renforcer la solidarité à l’intérieur de communautés spécifiques.

Quel a été l’impact de ce chercheur sur notre compréhension actuelle des liens entre les facteurs économiques et les relations sociales ?

L’immigration constitue aujourd’hui une préoccupation centrale des électorats occidentaux. Afin d’attirer des suffrages, les partis politiques, ont dû, bon gré mal gré, se positionner sur cette question. C’est pourquoi, les travaux d’Alesina et d’autres peuvent servir de socle et / ou étayer les thèses développées.

Si redistribution des revenus et immigration sont, dans une certaine mesure, incompatibles, comment comprendre les raisons de cette contradiction ? Par ailleurs, quel objectif doit-on privilégier ou donner la priorité ? Un idéal de justice sociale serait-il compatible avec une ouverture totale des frontières ? La réponse est peu aisée pour des populations européennes, beaucoup plus homogènes dans leur manière de pensée, ayant historiquement marqué leur inclination pour des politiques sociales généreuses et aujourd’hui confrontées à l’arrivée massive et rapide de migrants d’autres régions du monde. Une modification en matière de politique migratoire pourrait modifier l’équilibre de long terme.

En la matière, la défense d’une politique généreuse en matière d’immigration et celle des acquis de l’État-providence sont, en France, deux politiques mises en avant par la Gauche. Le fait que la première ait pour conséquence le rejet de la seconde oblige nécessairement les sympathisants, les militants et les Responsables politiques de la Gauche à la réflexion et à questionner notamment leur projet de mode de gouvernance étatique.

Sommes-nous aujourd’hui sortis du paradoxe souligné par Alberto Alesina entre demande d’égalité et baisse de la demande de redistribution ?

Le choc entre la générosité de l’Etat-providence et l’arrivée d’un nombre important de migrants est une source inévitable de tensions. La hausse brutale du nombre de demandeurs d’asile dans les pays développés a pu attiser ces peurs, comme l’ont montré les récentes campagnes électorales.

D’autre part, aux Etats-Unis et dans plusieurs pays européens, si les personnes ont tendance à surestimer largement le nombre d’immigrés dans leurs pays respectifs, elles sous-estiment, en revanche, largement le statut économique des immigrés du point de vue du capital humain (taux d’emploi, qualifications, revenus, contributions aux prestations sociales…). Plus elles sont convaincues du faible statut économique des immigrés, plus elles sont hostiles à la redistribution.

Cette vision se développe chez les couches les plus vulnérables de la population et dans des environnements où les taux de chômage, de précarité, de pauvreté sont élevés. Ceci suggère que le lien causal entre immigration et soutien à l’État providence n’est pas tant dû à un « manque de solidarité » mais plutôt à un jugement d’impact négatif de l’immigration sur l’économie.

Or, il est intéressant de souligner que bien qu’il y ait, d’après l’INSEE, environ deux fois plus d’immigrés au chômage que de nationaux, l’origine de ces croyances à l’égard de l’immigration est surtout acquise de façon indirecte, à travers les discours de partis se positionnant à la droite de l’échiquier politique. Ce résultat confirme l’idée d’Alesina selon laquelle le lien entre immigration et redistribution repose partiellement sur des entrepreneurs politiques qui promeuvent des idéologies anti-redistributives.

La Gauche est ainsi confrontée à ses paradoxes. Généralement plus favorable à l’Etat-providence, celle-ci pourrait voir le soutien de l’opinion à ce dernier s’effriter en raison de la perception, justifiée ou stratégiquement exagérée par les partis de Droite, de la générosité croissante de l’Etat-providence à l’égard des migrants au détriment des autochtones.

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