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Affaire Morandini : bienvenue dans l'univers des Narcisse déboussolés et de ces jeunes gens prêts à tout pour 30 secondes de gloire 100% toc

Notre société produit ce paradoxe terrible : plus nous sommes individualistes, moins nous nous estimons. L'exemple de la sordide et grotesque "affaire Morandini" en est une nouvelle preuve.

Christian Combaz

Christian Combaz

Christian Combaz, romancier, longtemps éditorialiste au Figaro, présente un billet vidéo quotidien sur TVLibertés sous le titre "La France de Campagnol" en écho à la publication en 2012 de Gens de campagnol (Flammarion)Il est aussi l'auteur de nombreux ouvrages dont Eloge de l'âge (4 éditions). En avril 2017 au moment de signer le service de presse de son dernier livre "Portrait de Marianne avec un poignard dans le dos", son éditeur lui rend les droits, lui laisse l'à-valoir, et le livre se retrouve meilleure vente pendant trois semaines sur Amazon en édition numérique. Il reparaît en version papier, augmentée de plusieurs chapitres, en juin aux Editions Le Retour aux Sources.

Retrouvez les écrits de Christian Combaz sur son site: http://christiancombaz.com

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Atlantico : Au delà de la sordide affaire concernant les pratiques de casting évoquées dans une enquête publiée par Les Inrocks à propos de la société de Jean-Marc Morandini, n'est-il pas révélateur de constater que certaines personnes semblent "prêtes à tout" pour, en l'espèce ici, devenir comédien, ou autre ? Comment expliquer ce qui semble relever d'une perte de sens moral ?

Christian Combaz : L'un des grands préceptes de la modernité médiatique est que la fin justifie presque tous les moyens.Le public oublie tout dès que la notoriété et l'argent sont venus sanctifier une réussite. Avec la complicité de la télévision qui fait les réputations en un quart d'heure et qui adore le trash, non seulement vous pouvez asseoir une carrière sur une provocation, une immoralité, une faillite frauduleuse, des démêlés comme on dit, mais c'est presque devenu un point de passage obligatoire. Il y a trente ans en littérature, on disait de vous que vous faisiez partie des purs, des classiques, des gens qui ne se compromettent pas ; désormais le mépris vous guette quand il n'y a "pas de cul" dans vos romans. "En attendant", vous dit-on, ceux qui en mettent vendent des centaines de milliers d'exemplaires. Ce "en attendant" est la clé du discours qui justifie a posteriori tout ce qui est de mauvais aloi dans un livre, du porno au plagiat, du cliché à l'exploitation d'un fait divers. Dans le courant des années 1990 le "en attendant" est devenu la bible des éditeurs, des magazines people, des producteurs de fiction. Dans le cas de Virginie Despentes, c'est masturbation toutes les trois pages, "con-cul-bordel" toutes les quatre lignes, infanticide, violence, enfin le grand n'importe quoi. Oui mais "en attendant", nous dit-on, elle vend des milliers de livres. En attendant quoi ? Le néant. C'est ça qu'on appelle le nihilisme. On y est.

>>>> À lire aussi : Jean-Marc Morandini portera plainte contre Marc-Olivier Fogiel, qui fera de même

Quelles sont les causes de cette situation ? Et comment se traduit-elle dans la société française ? 

Les causes et les symptômes se résument par une sorte d'atlantisme marchand dans le domaine de la notoriété. Tout ça , ce sont des carrières au "goût américain".  L'usage veut que la plupart des grandes carrières d'acteurs américains,surtout masculins - Burt Lancaster, Stallone, Schwartznegger, Jackie Chan,  Hugh Jackman etc, (cf. lien ici)  mais également Marilyn Monroe - comportent une phase de porno, un secret honteux au départ. On vous le dit, on vous le répète, toutes ces gloires se sont roulées dans la fange, ce qui les rend, au début, plus proches de vous. Et la société française est particulièrement sensible à l'humiliation préalable du candidat à la notoriété parce que notre société est profondément  envieuse, vengeresse, et qu'elle déteste les gens qui sont nés princes ou poètes, les aristocrates en somme ; elle l'a d'ailleurs prouvé dans son histoire. Quand elle en croise un du genre d'Ormesson, il faut qu'elle joue avec l'humiliation même sur le mode symbolique. Je me souviens d'une émission de variétés dans les années 1980 où la présentatrice a demandé à d'Ormesson d'enlever une de ses chaussettes pour la lui donner. Il l'a fait.. En revanche la société française adore les parvenus, ceux qui sont sortis du ruisseau, en qui elle peut se reconnaître plus facilement, et à qui elle peut dire "n'oublie pas d'où tu viens", le genre Depardieu quoi. Quand ce démagogue cynique de Gainsbourg cuisinait une chanteuse sur un plateau de télévision parce qu'elle avait fait du porno pendant dix ans (Catherine Ringer des Rita Mitsouko), il savait très bien qu'il allait dans le sens de l'opinion française, qui aime qu'on rappelle ces choses-là. Le mode de réussite du Hollywood des années 1970-1980, où il faut piétiner sa pudeur au début, ou plutôt où il faut l'avoir perdue, n''est pas aussi vicieux que le nôtre; les Américains affectent d'oublier les débuts de carrière douteux. Chez nous, on vous les rappelle pour montrer qu'on tient votre gloire en laisse. 

Est-il également possible de faire un lien entre cette perte de l'estime de soi et la montée de l'individualisme dans notre société ?

Un des symptômes pour la France, mais aussi pour nombre de pays embarqués avec elle dans le bateau de la modernité marchande, c'est la gloire d'un Houellebecq . Il réunit les deux: une estime de soi très médiocre et un moi-je permanent. Le passeport de Houellebecq vers la faveur marchande, outre ses ruses de metteur en scène doué, outre son analyse pénétrante - reconnaissons-le - de la société, c'est cette façon de se déprécier sans cesse, y compris physiquement  pour amadouer le lecteur, qui du coup lui achète son livre par reconnaissance pour tant d'auto flagellation. Gainsbourg a inventé cette méthode (sampling, interviews-choc, dégradation physique, tabac et alcool, sexualité obsessionnelle, relecture des classiques avec un mélange de dérision et d'admiration). Mais je vous fais observer un paradoxe caché : dans la société des années 1900, où la vie était très largement collective, même dans les hautes sphères, où l'on partageait des appartements à six ou huit avec toilettes sur le palier, où l'on prenait ses repas par tablées entières, où l'on travaillait en équipes, où les dames passaient des heures ensemble, où la promiscuité était très grande, il y avait aussi un très grand sens de l'intimité, du quant à soi, de la réserve, de la pudeur.

Dans notre société, où les gens vivent, travaillent, prennent leurs repas de plus en plus seuls, où l'individualisme est roi, où l'indépendance est un précepte absolu même chez les octogénaires, on considère comme normal pour une vedette de déballer son enfance à 22h30, de poser dans Lui, ou de se dénuder pour un casting, et donc de renoncer à l'intime. On se soumet à une sorte de bizutage rampant, permanent, digne des grandes écoles, on paye le diable en lui laissant sa culotte, ou sa chaussette,  ou son honneur, comme ça, au moins une fois, pour montrer au groupe, au minotaure de l'opinion, qu'on est quand même à sa merci. 

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