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Cette affaire de fuite de documents confidentiels du constructeur naval militaire DCNS est très sérieuse, et semble illustrer ces réalités souvent labiles pour le grand public.
©Reuters / DCNS

Pas de pitié

Affaire DCNS : une action de guerre économique sans merci ?

Le 26 août dernier, le parquet de Paris ouvrait une enquête préliminaire sur la fuite de 22400 documents techniques et confidentiels de DCNS, constructeur naval et militaire français.

Franck DeCloquement

Franck DeCloquement

Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’école de Guerre Économique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géoéconomie et intelligence stratégique". Il enseigne également la "Géopolitique des médias" en Master 2 recherche "Médias et Mondialisation", à l'IFP (Institut français de presse) de l'université de Paris II Panthéon-Assas. Franck DeCloquement est aussi spécialiste sur les menaces Cyber-émergentes liées aux actions d'espionnage économique et les déstabilisations de nature informationnelle et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, aux assises de la FNCDS (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants et Supérieurs), à la FER (Fédération des Entreprises Romandes à Genève) à l’occasion de débats organisés par le CLUSIS - l'association d’experts helvétiques dédiée à la sécurité de l'information - autour des réalités des actions de contre-ingérence économiques et des menaces dans la sphère digitale.

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Atlantico : A brûle-pourpoint, quel postulat est-il possible de formuler sur l'affaire DCNS ? 

Franck DeCloquement : Partons d’un constat très général. Dans un contexte international de guerre économique fratricide entre nations, de trop nombreuses directions d’entreprises pensent toujours que les actions offensives coordonnées, la réalité concrète des actions d’espionnage industriel, les opérations de déstabilisations clandestines par l’information, les attaques à la réputation, la manipulation et l’intoxication déloyale des sources, les actions sur l’environnement et les stratégies d'influences n’existent que dans les films hollywoodiens... Il n’en est rien, hélas. Cette affaire de fuite de documents confidentiels du constructeur naval militaire DCNS est très sérieuse, et semble illustrer ces réalités souvent labiles pour le grand public. Au bas mot, tout semble avoir été fait en l’occurrence pour que les médias deviennent malgré eux, tout à la fois les vecteurs manipulés et la caisse de résonnance d’une opération de déstabilisation par l’information de haut vol. Ces documents sont jugés sensibles mais "non critiques" et "non confidentielles" par DCNS. Ils révèlent pour l’essentiel, l’équivalent anglo-saxon du "Restricted" ("Diffusion restreinte"), qui est en somme, au plus bas de l’échelle de la classification des secrets, très en-dessous du "Confidentiel Défense" et "Secret Défense". En l’occurence, on peut également constater que cette affaire de fuite de document sensibles ne semble pas agiter outre mesure en France, les milieux professionnels autorisés et les instances publiques en charge traditionnellement de les traiter. Bien que rocambolesque, les rebonds éventuels de cette affaire jaillissante au cœur de l’été ne sont pas suivis dans la presse newsmagazine d’une manière très appuyée. 

Que vous inspire cette "affaire DCNS" ?

Il est important ici, comme en toute chose, de prendre le recul nécessaire pour mieux analyser la situation, la chronologie des faits et –  in fine – leur possible signification. Nous entrons ici de plein pied dans la spéculation hypothético-déductive, il nous semble important de le rappeler en préambule. Cette affaire semble la parfaite illustration d’une alliance très française entre un pôle d’excellence industriel d’importance stratégique pour la France, et d’une naïveté coupable au sujet de la réalité impitoyable et parfaitement concrète de la guerre économique qui sévit. Et ceci plus spécifiquement encore dans les secteurs sensibles. Près de 22400 pages auraient ainsi été ravies puis divulguées. 22400 documents détaillant les systèmes de sondes des sous-marins Scorpène, leurs capacités de combat, de navigation et de communication. Mais aussi leur technologie de lancement de torpilles. C’est ce que rapporte dans The Australian, l’article daté du 24 aout dernier : "Our French submarine builder in massive leak scandal". Et ceci, sur un marché ou la concurrence internationale est particulièrement féroce. Entre alliés bien entendu, mais aussi avec la Russie, très réputée il faut bien le dire pour ses fameux sous-marins de classe Kilo, considérés par beaucoup de spécialistes comme "indétectables". Les guillemets s’imposent toutefois…

Pour bien appréhender les ressorts de cette affaire, il faut d’abord regarder comment cette "fuite" est apparue dans l’espace public. Sa "time line". Le choix de l’environnement consécutif à son émergence et son exposition dans le champ médiatique n’est pas anodin. Le 24 août dernier, le quotidien The Australian qui appartient à News Corporation – elle-même propriétée du  groupe de Rupert Murdoch – révèle que la société DCNS s’est fait dérober 22400 pages de documents classifiés, relatifs aux submersibles de type "Scorpène". C’est-à-dire ceux que DCNS souhaite vendre à l’Inde, mais aussi au Chili et à la Malaisie… L’article cite même des extraits de ces documents et en montre des copies, estampillées "restricted Scorpène India". Mais les colonnes de The Australian ne publient finalement pas grande chose de plus. Le Premier ministre australien réagit immédiatement en soutenant la coopération avec le groupe industriel français, précisant que son pays a acheté des sous-marins de type Barracuda, donc non concernés par les documents "égarés". Et dans la même journée, les journaux français et toutes les chaines d’info en continue reprennent et diffusent cette information en boucle. Le barnum médiatique est irrémédiablement lancé… Mais un point essentiel doit être toutefois mis en lumière : tous les médias diffusent en cœur le même article d’agence, sans en changer un traitre mot, ni même y adjoindre la moindre lecture critique en matière d’investigation et de traçage de la fuite. Par ailleurs, nous ignorons encore tout du circuit emprunté par ces documents dérobés, datant de 2011, et qui ont attéri opportunément sur le pupitre de journaliste australien Cameron Stewart... en 2016 ! De même, nous n’avons toujours aucune idée concernant l’origine exacte de cette fuite : est-ce une fuite d’origine humaine ou d’origine informatique ? L’enquête diligentée devra le déterminer. 

Qui pourrait avoir intérêt à diriger cette attaque ? Dans la mesure ou les documents ne révèlent a priori pas de secrets de fabrication, faut-il soupçonné un concurrent débouté ? 

C’est probable. Pour autant, posons-nous la question classique : à qui profite le crime ? Quel est l’EFR (état final recherché) ? Les hypothèses de travail sont nombreuses. Mais l’enquête en cours pourra sans aucun doute nous en apprendre beaucoup plus à terme. La possible annonce – par exemple – de futurs contrats qui allaient être signés par la DCNS pourrait être l'enjeu majeur de cette opération de déstabilisation informationnelle. Les Etats-Unis ne sont pas présents sur le spectre des sous-marins à propulsion classique, alors que nos principaux concurrents en la matière, les chantiers allemands, semblent à bout de souffle dans ce segment, faute de contrat. Mais rappelons, comme l’on fait certains observateurs avant nous, que dès février 2016, les Etats-Unis s’inquiétaient ouvertement – dans le cadre du programme australien "Sea 1000" souvent comparé au "marché sur siècle" – de la capacité de DCNS à conserver la confidentialité d’une partie des informations devant être échangées pour intégrer un système de combat américain à bord du "Shortfin Block 1A". A défaut de désigner l’auteur de cette véritable action d’agression, il faut cependant noter que cette affaire de déstabilisation ne semble pas être l’œuvre d’une officine privée officiant dans l’ombre et faisant écran – dont l’objectif peu recommandable serait commandité – mais pourrait être au contraire appuyée par des services de renseignements d’Etat. Car s’attaquer à DCNS, c’est non seulement porter atteinte à un grand groupe industriel héritier des arsenaux de Richelieu, mais c’est aussi s’attaquer à une source de revenus pour l’Etat français en même temps qu’une position stratégique dans la zone Pacifique – Océan indien, qui concentre d’ores et déjà l’essentiel des flottes mondiales et des facteurs potentiellement en germes de crises violentes pour le siècle à venir.

Il est fort probable que celui ou ceux qui ont fait "fuiter" et médiatiser opportunément ce vol de documents, visent plusieurs objectifs à terme. Le premier étant bien évidemment de nuire à la réputation de DCNS en démontrant à travers cette action, sa vulnérabilité manifeste sur le plan de la sécurité. En Asie du Sud-Est par exemple, le message repris en boucle est à cet égard assez péremptoire et ouvertement incrimimant : "DCNS perd les plans d’un sous-marin". Ce qui est parfaitement catastrophique pour une entreprise commercialisant du matériel de guerre hautement technologique. S’il s’agissait d’un vol de documents à très haute valeur ajoutée en matière de secret industriel, ils n’auraient pas terminé ainsi dans la presse. Sauf si cette affaire est une tentative manifeste d’influencer et/ou d’effrayer les futurs clients de DCNS, quant à leurs prochaines acquisitions de matériel français.

De plus, le mode opératoire en la matière est – somme toute – assez classique, mais demande néanmoins de disposer de moyens humains conséquents pour mener ce type d’opération à bon terme : le vol de données par un salarié éconduit ou mis à la porte est chose très courante – voire même un classique – dans ce type d’affaire. Mais il faut pour autant savoir cibler, manœuvrer et traiter la personne vulnérable, s’assurer qu’elle puisse effectivement "sortir" les documents confidentiels de l’entreprise ciblée en toute discrétion avant son départ de la structure entrepreneuriale. Le tout, sans se faire prendre. Et ceci, afin de pouvoir ensuite les exploiter à sa guise, et selon le bon timing le moment venu… C’est le travail classique des spécialistes très qualifiés qui doit être minutieusement planifié, et qui repose traditionnellement sur une structure parfaitement rodée pour piloter et synchroniser l’opération dans son ensemble. Et ceci, afin de "la faire sortir" au moment opportun. Dans le registre des manipulations de haut vol, il ne peut y avoir aucune place pour l’amateurisme. Seuls des professionnels aguerris sont capable de les mener à terme, avec succès. Au risque de faire apparaître au grand jour et de compromettre irrémédiablement, "le" ou "les" commanditaires avérés de l’action engagée.

Vous parlez d’espionnage et de déstabilisation, qui sont des actes très agressifs et très graves de la part d’un Etat, dès lors qu’ils sont en effet commandités. D’autres entreprises françaises ou européennes en ont-elles été victimes ? Comment se protéger de ces attaques ?

Malheureusement, faire preuve de naïveté dans ce domaine relève d’une attitude coupable. De 2011 à 2013, la plupart des entreprises du groupe EADS (aujourd’hui Airbus) ont été victimes de cybers attaques. L’Américain General Electric s’est brillamment emparé de la partie la plus sensible des activités d’Alsthom (grâce à l’entremise de Clara Gaymard, épouse de l’ancien ministre des Finances Hervé Gaymard) et le groupe Areva est régulièrement attaqué dans les médias, en Afrique comme en France. Nulle entreprise n’est à l’abri de ces actions pernicieuses et déloyales.

Or il faut constater que les pouvoirs publics sont très apathiques : l’intelligence économique, passée récemment sous tutelle de Bercy après avoir été créée à Matignon, est maintenant absorbée par la direction générale du Trésor. Tout comme le SGDSN (Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale), elle est absente de la fréquence pour le cas DCNS. En l’occurrence, aucun membre du gouvernement français ne semble avoir réagi à la hauteur des enjeux sous-tendus dans cette affaire. Quant aux services de renseignement, ils sont le plus souvent en réaction face à ce type d’attaque, comme s’accordent à le dire certains spécialistes. Un ancien directeur du renseignement de la DGSE, ayant depuis rejoint le Conseil d’Etat, surnommait les entreprises en relation avec son service "les mercantiles". Tout est dit. Quant à la DPSD, le service du ministre de la défense, bien qu’actif, il est largement sous doté en effectifs spécialisés pour pouvoir anticiper et traiter efficacement ce type de menaces amont, afin de s’en rendre maitre.

Le comité national du renseignement (CNR), placé à l’Elysée, pourrait devenir une véritable "war room" pour coordonner l’action des entreprises, des administrations et des services. Car il faut que s’organise une structure de combat pour non seulement défendre nos "pépites industrielles", mais aussi définir des objectifs offensifs pour acquérir des concurrents ou remporter des appels d’offre stratégiques. Mais avec cinq coordonnateurs en huit ans, et un effectif confinant au ridicule, le CNR est une instance fragile. Le préfet Jounot, qui vient d’être nommé à sa tête, pourra peut-être amorcer une nécessaire réforme de cette "tête de chaîne" du renseignement français. Car l’espionnage économique est aujourd’hui une menace très concrète et bien réelle, à positionner au même niveau de risque que le terrorisme, et sans doute plus destructrice sur le long terme pour notre souveraineté, nos conditions de vie et nos emplois... L’affaire est très sérieuse et ne peut être classée d’un revers de la main. Il est temps de placer l’intelligence économique et stratégique au plus haut niveau de l’Etat, sauf à devenir les spectateurs impuissants de notre déclassement progressif… Mais face à ces actions offensives, et comme beaucoup le regrettent également en coulisses dans les affaires de terrorisme, il faut constater que la coordination est un vœu pieux et que la formation des acteurs publics et privés est encore très perfectible. Les Anglo-saxons sont dans ce registre beaucoup plus éveillés, sérieux, organisés et proactifs que nous ne le sommes. Question de référent culturel. D’où l’intérêt de changer nos grilles de lecture, de redoubler d’efforts dans le partage d’expérience et de RETEX, et d’investir enfin les moyens humains nécessaires pour combler notre retard afin de nous hisser au niveau des meilleurs sur le plan mondial. 

N'oublions pas que quand nous parlons "d’intelligence économique et stratégique", il s'agit avant tout de "renseignement". Expression non galvaudée qui se traduit en anglais par le terme "intelligence"… Les Anglais et nos partenaires américains l’ont parfaitement intégré, et de très longue date. La non-prise en compte de cette composante essentielle se traduit immédiatement dans nos affaires, par une réduction de nos perspectives stratégiques futures et une moindre autonomie de manœuvre dans nos anticipations, doublé d'une incapacité à manager des flux d'informations pouvant nous être fatal dans le cadre d’acquisition de nouveaux contrats à l’exportation. Permettant ainsi à d’autres Etats ou d’autres entreprises internationales concurrentes, de "capter" notre clientèle en disqualifiant l’offre française ou les efforts pour en faire sa promotion. Tristes perspectives… Le déni de réalité n’est pas une option, il nous faut agir. Nous ne pouvons dignement plus laisser faire

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