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Acte XV des Gilets jaunes : des irréductibles qui n'arrivent pas à construire

Le mouvement des « Gilets jaunes » survit à toutes les attaques, du temps qui passe comme des tentatives de déstabilisations. Mais l’affection des Français n’est pas leur confiance, et la question se pose de ce qu’il pourra bâtir.

Christophe Boutin

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Une nouvelle fois – la quinzième ! -, quel bilan peut-on tirer de la journée d’action des « Gielets jaunes » ?

Christophe Boutin : Quinzième journée de mobilisation des « Gilets jaunes » en effet, et l’on aurait presque envie d’écrire que rien ne change. Il y avait eu un petit tassement de la participation la semaine dernière lors de l’Acte XIV (41.000 manifestants en France, dont 5000 à Paris selon le ministère de l'Intérieur), il a eu une mobilisation un peu plus forte ce 23 février : 46.600 manifestants dans le pays, dont 5.800 à Paris selon les mêmes sources.

Dans la capitale, où le mouvement avait déclaré deux manifestations et trois rassemblements, le cortège principal est parti des Champs Élysées avant de se diriger vers l’Opéra, puis le Louvre avant de terminer sur l’esplanade du Trocadéro, avec quelques heurts en fin de parcours. Un dispositif de sécurité important protégeait de toute manière les institutions (Élysée, Sénat, Assemblée nationale, ministères) et sécurisait aussi le Salon de l'agriculture, où devait se rendre Emmanuel Macron et où Éric Drouet est passé dans la matinée.

Priscilla Ludovsky était elle à Chambord, pour un pique-nique face au château auquel participaient 750 « Gilets jaunes » - qui avaient prévu leur propre dispositif de sécurité de « gilets blancs ». Situation plus tendue en revanche à Clermont-Ferrand où, en sus des 2.500 « gilets jaunes », 150 casseurs s’étaient invités à la manifestation. Mais les « Gilets jaunes » défilaient aussi à La Réunion, à Marseille, Caen, Toulon, Cannes, Rennes, Lyon (avec des incidents dans les deux dernières villes). À Toulouse et Bordeaux, où il y eut des tensions en fin de cortège (avec des jets de cocktails molotov sur les forces de l’ordre à Toulouse), les préfectures ne communiquent plus le nombre de manifestants mais voyaient « une baisse sensible par rapport aux semaines précédentes », ce que ne confirmaient pas les journalistes présents. Notons qu’il y eut aussi comme d’habitude là encore des actions ciblées, aux péages – avec des arrestations de « Gilets jaunes » en Isère – et devant le dépôt d’Amazon près de Toulouse.

En bref, nous restons à un étiage stable, variant de 40.000 à 50.000 personnes chaque samedi, avec des actions provinciales spécifiques plus ou moins réussies (Chambord et Clermont-Ferrand pour cet Acte XV), une manifestation principale à Paris et des manifestations secondaires privilégiant les capitales régionales, et notamment celles où l’extrême-gauche fait traditionnellement des scores élevés (Toulouse ou Nantes par exemple).

Mais l’impression de déjà-vu ne doit pas occulter le fait que nous en sommes à la quinzième semaine de mobilisation, ce qui exceptionnel, que les forces de l’ordre doivent toujours autant être mises à contribution, et que la situation semble bloquée : Emmanuel Macron a récemment dit des « Gilets jaunes » : « C'est un gigantesque échec collectif, j'en prends ma part », mais Éric Drouet a déclaré : « Après 15 semaines on n’est toujours pas écoutés, c'est très grave ».

Que nous dit cette mobilisation, plus forte que celle de la semaine dernière, de la vitalité du mouvement ?

Que peu de choses peuvent semblent pouvoir l’entamer. L’Acte XIV avait été marqué, entre autres, par l’agression dirigée contre le philosophe Alain Finkielkraut, traité de « Juif », de « sioniste » et voué « à l’enfer ». Il n’a pas manqué sur le moment de commentateurs – et au premier rang d’entre eux un Bernard-Henri Lévy qui tient absolument à revivre les années trente – pour utiliser cette agression pour décrire le mouvement des « Gilets jaunes » comme un réservoir d’antisémites. Symétriquement, il y eut en réponse, au sein du mouvement, ou plutôt à ses marges, quelques « complotistes » pour voir dans cette agression une manipulation du gouvernement destinée à discréditer les « Gilets jaunes ».

Les choses étaient plus tristement banales quand on sait d’où vient l’antisémitisme dans la France de 2019. Alain Finkielkraut lui-même, et ce dès les premiers entretiens donnés après son agression, avait tenu à préciser que ses insulteurs ne lui semblaient en rien liés aux « Gilets jaunes » et à leurs préoccupations. Et l’arrestation, quelques jours plus tard, du principal suspect, un islamiste, a levé les derniers doutes.

Mais l’arrestation se fit attendre, permettant de laisser allusions et suspicions aller bon train, dans une ambiance délétère renforcée encore par la profanation d’un cimetière juif en Alsace. Dans son communiqué du 19 février, le mouvement « La France en colère », après avoir déclaré : « Non, nous ne sommes pas racistes ou xénophobes », ajoutait : « nous dénonçons les accusations et manipulations mis en place par ce gouvernement adepte des Fake-news et de (sic) leurs amis des grands médias nationaux ». Et il est vrai que même une fois arrêté le principal suspect, certains commentateurs n’en plaidèrent pas moins le fait que les « Gilets jaunes » contribueraient plus que d’autres à ce climat de violence qui pousse à la haine dans notre pays.

On aurait donc pu penser que cette semaine aurait un impact négatif sur l’image du mouvement et donc que la mobilisation de ce samedi fléchirait. Or il n’en est rien – on l’a dit, elle a même progressé -, et le mouvement des Gilets jaunes se montre donc particulièrement « résilient », pour reprendre un terme à la mode. Dans ce cadre, on ne voit pas ce qui pourrait actuellement lui porter un coup fatal, tant du moins que le Grand débat national n’aura pas pris fin et que l’on ne saura pas quelles sont les orientations du gouvernement – et du Président – et si elles répondent aux attentes du mouvement.

Un mouvement résilient donc, qui dure, mais pour quoi faire ? Les Français font-ils confiance aux Gilets jaunes pour bâtir un projet nouveau qui puisse leur convenir ?

Premier élément de réponse, si le capital de sympathie des Français pour le mouvement s’érode, il reste fort, autour de 60%. Deuxième élément, les Français se sont exprimés majoritairement pour la première fois la semaine dernière en faveur d’un arrêt du mouvement. Troisième élément, ils doutent visiblement de sa capacité à bâtir quelque chose, comme le prouve l’évolution constatée par deux instituts de sondage, IFOP et BVA, des intentions de vote pour une liste « Gilets jaunes » aux prochaines élections européennes. Un  premier sondage IFOP lui avait donné l’espoir d’obtenir 7,5% des voix ; celui de la semaine dernière ne lui en accorde que 3%, et 4% pour le sondage BVA. C’est moitié moins.

On peut avancer de multiples raisons à cela. Le fait que les tentatives pour créer une liste « Gilets jaunes » aient attiré d’inquiétants chevaux de retour comme Bernard Tapie ou des gens aussi peu crédibles que Francis Lalanne ou Alexandre Jardin a pu rebuter certains électeurs potentiels. Les guerres intestines qui se sont ensuite aussitôt déclarées autour de la personnalité d’Ingrid Levavasseur et de la liste qu’elle comptait mener ont pu en écarter d’autres. Mais on peut étudier d’autres pistes.

Examinant ainsi quel électorat serait prêt à voter « Gilets jaunes », BVA le voit principalement résider dans les zones périurbaines, puis dans les zones rurales, puis dans les grandes villes (Paris arrivant en dernier). Ce serait ensuite un électorat jeune (majoritairement compris dans la tranche des 18-34 ans), de professions intermédiaires plus que d’ouvriers. Enfin, si une partie de cet électorat potentiel n’a pas de sympathies partisanes précises, BVA en voit venir aussi bien de La France Insoumise que du Rassemblement National, et l’IFOP, se référant au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, note que l’on trouve parmi eux plus d’anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Benoit Hamon que de Nicolas Dupont-Aignan  et de Marine Le Pen.

On l’a déjà écrit, il y a eu une évolution dans le mouvement des « Gilets jaunes », qui se traduit physiquement par le changement des lieux de manifestations (nous sommes passés des ronds-points des bourgs et petites ville de campagne à Paris et aux capitales régionales) et politiquement par l’ajout d’une ligne d’extrême-gauche à une ligne de départ sociale mais volontiers identitaire. Pourquoi ces électeurs d’extrême-gauche sont-ils actuellement favorables à une liste « Gilets jaunes » aux européennes ? Il est aujourd’hui bien difficile de dire si cela peut s’expliquer parce que, déçus par leur camp, et notamment par les déclarations de leurs leaders, plus préoccupés de la France des banlieues que de celles des provinces, ils rallient une liste qui présente encore des revendications identitaires, ou si cette perméabilité est favorisée, au contraire, par une récente « gauchisation » du discours des « Gilets jaunes ».

Mais dans tous les cas, entre le manque de structure idéologique, l’entrisme avéré – et l’insulteur de Finkielkraut en est un exemple -, et un fonctionnement en réseaux qui interdit de voir émerger un leader reconnu, le mouvement semble perdre en crédibilité politique. Une large partie de ses sympathisants, sans pour autant lui retirer leur soutien,  retourne donc à son choix politique initial, qui peut être, et l’on sait que c’est l’une des caractéristiques des élections européennes, le non-choix de l’abstention. Tout ça pour ça ?

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