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©TOBIAS SCHWARZ / AFP

Que tout change pour que rien ne change

Accord pour une coalition CDU-SPD : ce parfum d’immobilisme et de déni de démocratie qui flotte sur l’Allemagne

Les conservateurs (CDU-CSU) et les sociaux-démocrates (SDP) allemands sont tombés d'accord, ce mercredi, sur un "contrat de coalition". Mais les dirigeants qui ont conclu cet accord sont extrêmement affaiblis par leurs mauvais scores électoraux. Conséquences : la situation de déséquilibre politique et économique devrait perdurer, ouvrant la voie à l’ingouvernabilité et à l’extrémisme.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Selon Julian Reichelt, qui portera la ligne éditoriale du quotidien allemand Bild, l'accord de coalition conclu le 7 février entre la CDU/CSU et le SPD se résumerait par : "Le premier gouvernement SPD dirigé par une chancelière CDU". En quoi l'accord trouvé entre les partis de gouvernement du pays peut-il être à l'avantage du SPD ? Quelles sont les "victoires" obtenues par le parti social-démocrate allemand, et quelles en sont les conséquences, notamment au regard des ambitions européennes d'Emmanuel Macron ?

Rémi Bourgeot : L’accord est à l’avantage du SPD en ce qui concerne la cuisine de la répartition des portefeuilles ministériels. Le nombre et l’importance des ministères arrachés par le SPD sont déconnectés de sa désastreuse performance électorale, la pire depuis la création de la République fédérale après-guerre. La répartition des portefeuilles ressemble dans une certaine mesure à celle de 2005, avec la prise du ministère des Finances notamment, lorsque conservateurs et sociaux-démocrates étaient presque à égalité au parlement ; ce qui n’est plus du tout le cas, malgré la chute simultanée (mais moins importante) de l’Union. Au vu des dernières études, le SPD a chuté encore davantage et pèse désormais à peine plus que l’extrême droite, et il est même craint, en cas de nouvelles élections, que cette dernière ne passe devant.

En ce qui concerne l’accord programmatique, les sociaux-démocrates ont obtenu un certain nombre de mesures sociales d’ampleur toutefois limitées, en plus d’une reconnaissance relative de la nécessité d’investissements dans un certain nombre de domaines, notamment dans les infrastructures. La question européenne a été mise en avant, figurant en premier dans le document d’accord. Sur le fond néanmoins, le document reprend précisément l’accord préalable présenté récemment. Si on constate une volonté de s’afficher en faveur d’un nouvel élan intégrateur, les lignes rouges allemandes sont toutes clairement préservées et excluent l’idée d’un parachèvement de la zone euro. En particulier, aucune avancée substantielle ne semble possible sur la question de l’union bancaire.

Martin Schulz, en devenant Ministre des Affaires étrangères, jouera plus particulièrement le rôle de Monsieur Europe au sein du gouvernement et ne sera pas avare de déclarations ambitieuses qui trancheront néanmoins avec la modestie des concessions consenties autour de la notion d’un « Fonds monétaire européen », qui consiste à réorganiser le Mécanisme européen de stabilité ou d’une contribution allemande accrue au budget européen. Alors que cette coalition est présentée dans de nombreux médias comme tournant le dos à l’extrême intransigeance qu’incarnait Wolfgang Schäuble, ce dernier est en réalité la principale inspiration du modeste consensus présenté sur la question européenne. Cela est en en particulier visible en ce qui concerne la mise en avant d’un « Fonds monétaire européen », dont la caractéristique la plus ambitieuse réside précisément dans le choix de cette dénomination.

Martin Schulz est très fortement contesté au sein de son propre camp et a dû abandonner les rênes du parti et même renoncer au statut de vice-chancelier, pour finalement se réfugier dans sa tour d’Ivoire sur les sujets européens. Il est ainsi apparu extrêmement mal à l’aise en présentant les résultats des négociations de coalition, conscient de la vague de défiance dont il est l’objet. Il jouira dans la coalition d’un poste doré pour mettre en avant son grand rêve européen, en rupture avec la réalité politique allemande, mais il n’a dès aujourd’hui plus d’existence politique véritable dans le pays. Ce serait une erreur d’analyse de la part des responsables français que de voir en Martin Schulz un allié de poids alors qu’il s’agit désormais d’une figure fantomatique de la vie politique allemande.

A divers égards, cette coalition apparait non plus comme une « grande coalition », ce qu’elle n’est plus puisqu’elle représente moins de 60% des sièges, mais davantage comme une coalition zombie de politiciens sur le départ. Surtout, loin d’un quelconque renouveau social ou européen, elle intronise l’extrême droite comme principale force d’opposition dans le jeu politique fédéral.

Quels sont les risques de voir les militants du SPD de rejeter l'accord conclu ? En quoi les avancées obtenues par Martin Schulz pourraient-elles convaincre les près de 500 000 adhérents du parti, et dont les plus jeunes semblent s'opposer à une nouvelle coalition ?

Les militants avaient apporté un large soutien à la coalition de ce type mise en place en 2013 ; ce qui indique une logique d’adhésion assez naturelle à la ligne fixée par le leadership du parti dans le contexte de ces consultations très larges par voie postale. Cependant, la situation évolue rapidement au sein du parti, où se développe une véritable crise qui conduit à l’effondrement du leadership. Le vote récent en faveur de la poursuite des négociations de coalition avait donné un résultat très peu confortable lors du congrès. La fronde des jeunes du parti a entraîné des adhésions relativement importantes visant à faire tomber la coalition.

Les seules avancées qui seront considérées par les militants sont les concessions sociales consenties dans l’accord de gouvernement, et elles sont mineures. Le fait d’avoir arraché des ministères prestigieux ne pèse rien, en tant que tel, pour l’avenir du parti, qui est menacé de disparition. La bataille pour les ministères a donné une image encore plus désastreuse que la campagne électorale de Martin Schulz.

L'accord de coalition trouvé entre les partis de gouvernement porte-t-il les germes d'un réel renouvellement de la politique allemande, ou s'agit-il plus d'un sauvetage de l'existent ? 

Non seulement il ne s’agit pas d’un renouvellement, mais pas même d’un sauvetage. Les dirigeants qui ont conclu cet accord de coalition sont extrêmement affaiblis par leurs mauvais scores électoraux et sont sur le départ. C’est évidemment le cas d’Angela Merkel qui est désormais censée organiser sa succession et tente de faire prévaloir sa ligne sur les courants plus droitiers au sein de la CDU. Horst Seehofer qui prend la tête d’un Ministère de l’intérieur élargi a été victime d’un putsch courtois à Munich par une nouvelle génération de responsables plus à droite au sein de la CSU, en particulier sur les questions d’immigration ; une tendance dont il se fera l’écho depuis Berlin.

Le gouvernement allemand va jouer la musique d’une forme de renouvellement et ménager Emmanuel Macron sur l’intégration européenne. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un gouvernement faible, mais qui, dans tous les cas, continuera à défendre une vision stricte des intérêts économiques allemands dans le cadre de la zone euro et de l’Union européenne. Devrait ainsi perdurer une situation de déséquilibre politique et économique important. En lieu d’un rééquilibrage dont les conditions restent lointaines, c’est l’ingouvernabilité et l’extrémisme qui se sont désormais invités au cœur même de ce système.

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