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Crédits Photo: Reuters
42% des Français n'excluent pas de voter pour une liste soutenue par le Front national aux élections municipales.

Naissance d'un clivage ethnique ?

A contre-courant : comment Marine Le Pen calibre son discours pour capter le sanglot de "l'homme blanc n'ayant que sa force de travail à proposer"

Marine Le Pen s'évertue à séduire avec un succès grandissant ceux que certains observateurs appellent "les petits blancs", c'est-à-dire les blancs pauvres de la France périphérique.

Christophe  Guilluy - Bruno Cautrès

Christophe Guilluy - Bruno Cautrès

Christophe Guilluy est géographe.

Chercheur auprès de collectivités locales et d’organismes publics, il est également le coauteur, avec Christophe Noyé, de L’Atlas des nouvelles fractures sociales en France (Autrement, 2004).

Il a publié plus récemment Fractures françaises (Bourin, 2010).

Bruno Cautrès est chercheur au CNRS et au CEVIPOF. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques
 

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 Atlantico : Selon un sondage publié lundi par l'Union des étudiants juifs de France, 42% des Français n'excluent pas de voter pour une liste soutenue par le Front national aux élections municipales. Cette percée est particulièrement importante chez ceux que certains observateurs appellent "les petits blancs", c'est à dire les blancs pauvres de la France périurbaine. Comment Marine Le Pen parvient-elle à capter cet électorat-là ? Quels sont les ressorts de son discours qui fonctionnent particulièrement auprès de ces catégories ?

Christophe Guilluy : L'électorat populaire a choisi le Front national, ce n'est pas le Front national qui a influencé le vote des catégories populaires. En effet, ces catégories sont les premières à être "au front" de l'immigration, à prendre en charge la cohabitation avec les immigrés. Cette question, qui est depuis toujours centrale dans le discours du FN, est donc naturellement très présente chez cet électorat au moment où  émerge une société multiculturelle. Dans une société multiculturelle, contrairement à la société précédente, "l'autre ne devient pas soi". Il y a donc une vraie interrogation sur combien va être "l'autre" dans "ma ville", dans "mon quartier", dans "mon immeuble". A partir du moment où l'autre ne devient pas soi et qu'il y a des flux migratoires, on est dans cette période particulière de minorité et de majorité relatives. Comme personne n'a envie d'être minoritaire sur un territoire donné, la question des flux migratoires devient majeure pour ces catégories là et profite naturellement au FN.  D'autant plus que Nicolas Sarkozy qui avait tenté de conquérir cet électorat a échoué sur la question des flux migratoires.

Bruno Cautrès : Il convient dans un premier temps d'être prudent sur l'interprétation de ce sondage dont les résultats détaillés ne sont pas pour le moment disponibles pour les chercheurs et le spécialistes. En fait seuls 18% des sondés, d'après les chiffres parus dans la presse, déclarent pouvoir "certainement" voter pour les listes du FN aux municipales. Néanmoins les résultats traduisent bien une progression plus générale du Front national et de ses thèmes dans l'électorat aujourd'hui comme l'ont déjà montrés les résultats de quelques élections partielles qui se sont tenues depuis mai 2012. Marine Le Pen, à l'image de plusieurs leaders européens de sa famille politique, propose une synthèse politique que les spécialistes dénomment le "welfare chauvin" : l'intervention publique et de l’État pour assurer non seulement les fonctions régaliennes (police, justice, défense, protection des frontières) mais également les fonctions d'assurance sociale (Marine le Pen appelle dans son programme au retour à un "Etat fort") tout en réservant ces dernières fonctions surtout aux "nationaux". En matière de logement social ou de prestations sociales par exemple, le programme de Marine Le Pen propose la "préférence nationale". en période de crise économique et face aux difficultés des milieux populaires, cette rhétorique peut porter dans ces milieux exposés plus que d'autres aux conséquences de l'économie globalisée. N'oublions pas non plus que les jeunes faiblement qualifiés sont exposés plus que d'autres au risque du chômage, de la précarité.

Une "conscience raciale" est-elle en train de se substituer à la conscience de classe ?

Chistophe Guilluy : Depuis 2007, et cela a été confirmé en 2012, l'origine socioculturelle des catégories a une influence sur le vote. Cela n'est pas forcément spécifique au Front national car Nicolas Sarkozy et son conseiller Patrick Buisson ont joué la carte "petits blancs" tandis que la gauche a joué de façon peut-être un peu moins franche la carte "petits noirs, petits beurs". Le vote des milieux populaires se structure désormais beaucoup autour de ce clivage. Cela est particulièrement vrai chez les jeunes. On a beaucoup parlé de la question de "l'islamisation" des jeunes en banlieue qui est une réalité comme l'ont notamment démontré les études de Gilles Kepel sur le sujet. En parallèle, il y aussi cette dimension identitaire chez les jeunes issus de milieux populaires d'origine française ou d'immigration ancienne. Statistiquement, l'essentiel de ces catégories vivent sur les territoires de la France périphérique en dehors des centre-villes.

Les partis classiques, qui ont longtemps plébiscité une "France métissée" et multiculturelle, ont-ils trop longtemps nié voire méprisé, les réalités de cette catégorie de la population ?

Christophe Guilluy : Oui, le vote Front national aujourd'hui est le résultat de 30 ans de choix économiques et sociétaux de l'ensemble des partis politiques qu'ils soient de gauche ou de droite. Les catégories populaires ne font pas partie du projet économique des élites. Elles ne vivent plus là où se crée la richesse, c'est à dire dans les grandes métropoles et mécaniquement elles sont les plus éloignées des grands partis politiques. Elles se rapprochent donc de l'abstention et du Front national qui est lui-même le parti le plus éloigné des grands partis de gouvernement. Lorsque le discours de l'UMP et du PS reste un discours complètement calé sur les logiques d'économie monde et d'ouverture, le FN devient le parti des perdants de la mondialisation, le parti des gens les plus à l'écart des métropoles riches, le parti des gens qui estiment que les politiques sociales se concentrent dans les banlieues à leur détriment. On a une très forte demande d’État et de protection sur les territoire de la France périphérique où se concentrent les catégories populaires qui représentent la majorité de la population.

On se souvient de la note du think tank Terra Nova qui préconisait au PS de se tourner vers les cadres et les minorités plutôt que vers les classes populaires. Le Parti socialiste, qui historiquement était supposé s'adresser aux classes populaires, peut-il encore reconquérir cet électorat ? En a-t-il vraiment la volonté ?

Christophe Guilluy : La feuille de route de la gauche est clairement "Terra Nova" tandis que la feuille de route de la droite et du FN est clairement celle de Patrick Buisson. L'élection de 2012 a été marquée par les victoires idéologiques de ces deux feuiles de route : celle de Terra Nova à gauche et celle de Patrick Buisson à droite avec la naissance d'un nouveau clivage ethno-culturel. La gauche pour gagner a besoin de son socle électoral et son socle électoral aujourd'hui est celui théorisé par Terra Nova : les bobos des grandes villes et les minorités visibles. Ce clivage là existe et on le retrouve inévitablement dans les intentions de vote en direction de Marine Le Pen.

Bruno Cautrès : Cette note avait fait fortement débat au sein de la gauche et du PS. Le point de vue qu'elle défendait était d'ailleurs plus nuancé que ce qui en a été retenu; il s'agissait de proposer une nouvelle alliance entre milieux populaires/classes moyennes et ce que cette note qualifiait de "outsiders" du système : jeunes exclus des marchés du travail et du logement, populations issues de l'immigration et victimes de préjugés négatifs, femmes traitées de manière toujours inégale sur le marché du travail. Cette note traduisait en fait bien que la gauche, à l'épreuve de l'exercice du pouvoir depuis 1981, a du adapter son agenda politique et en particulier pour PS qui est le seul parti de gauche à pouvoir capter une majorité pour gagner l'Elysée. Déjà l'élection de Mitterrand en 1981 traduisait des évolutions sociologiques et la coalition entre classes moyennes et populaires. De manière assez structurelle, la gauche européenne aborde cette questions avec difficultés : d'un côté sa tradition historique, ancrée dans le mouvement ouvrier et les luttes sociales, d'un autre côté les compromis sociologiques et économiques permettant de réunir des majorités électorales dans des sociétés européennes très complexes, fortement stratifiées et qui ont beaucoup évolué depuis une quarantaine d'années. L'écart entre discours et pratiques du pouvoir n'est en fait nullement propre aux partis au pouvoir en ce moment en France. Nos pays font face à une gigantesque transformation historique : la globalisation et ses effets à la fois dans le domaine économique et culturel. Les difficultés persistantes de la gauche avec les milieux populaires, mais aussi celle de la droite classique, les succès du FN dans ces milieux, dessinent les limites d'une lente mais profonde transformation de l'espace politique français où la distance entre les "gagnants" et les "perdants" de cette transformation historique s'agrandit.

 

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

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