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5,24 millions d'euros pour Carlos Tavares chez PSA : pourquoi il est dangereux de se focaliser sur les inégalités en oubliant la question essentielle de la pauvreté
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Poule aux œufs d’or

5,24 millions d'euros pour Carlos Tavares chez PSA : pourquoi il est dangereux de se focaliser sur les inégalités en oubliant la question essentielle de la pauvreté

Alors que les polémiques sur les revenus des très grands patrons ne cessent de fleurir en France et ailleurs, il est primordial d'analyser avec recul les effets potentiellement néfastes d'une telle stigmatisation. En effet, à force de vouloir lutter (efficacement ou non) contre les inégalités, on en oublie parfois la lutte contre la pauvreté.

Guillaume Sarlat

Guillaume Sarlat

Polytechnicien et Inspecteur des Finances, Guillaume Sarlat, a fondé et dirige à Londres une société de conseil en stratégie aux entreprises.

 

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Olivier Passet

Olivier Passet

Olivier Passet est économiste et directeur des synthèses économiques chez Xerfi où il s'occupe du suivi des politiques économiques et des mutations de l’appareil de production.

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Atlantico : Alors qu’une étude d’Oxfam affirme qu’en 2015, 62 personnes détenaient autant d’argent que la moitié de la population mondiale, une autre étude publiée par l’économiste Caroline Freund indique que rejeter la responsabilité des inégalités sur les super-riches serait une erreur. En effet, selon ses recherches, les milliardaires se diviseraient principalement entre les héritiers et de grands entrepreneurs partis de zéro qui, pour leur part, créent un grand nombre d'emplois. En quoi la lutte contre les inégalités, si celle-ci est indifférenciée entre ces deux catégories, peut s’avérer contre-productive dans la lutte contre la pauvreté ?

Guillaume Sarlat : Les inégalités, prises de manière indifférenciée, ne sont en effet pas pour moi un concept pertinent. Ce qui me semble pertinent, c'est le couplé inégalités / prise de risque. Et ce qui m'inquiète dans la France d'aujourd'hui, tant sur le plan politique qu'économique, ce n'est pas, comme Thomas Piketty, la montée des inégalités (patrimoniales, salariales) en tant que telles, mais les inégalites et l'accumulation de richesses qu'aucune prise de risque particulière ne justifie.

Le symbole de l'absence de prise de risque totale est évidemment le rentier. Mais quel risque prend réellement aujourd'hui le patron de grande entreprise, qui en France n'a presque aucun contre-poids (conseils d'administration faibles, actionnariat morcelé, actionnariat-salarié inexistant, mesures anti-OPA protectrices, proximité avec le pouvoir politique) et bénéfice de la garantie de fait d'un emploi à vie ? Quel risque prend également le cadre de grand groupe qui sait qu'il bénéficie de fait d'une sécurité de l'emploi à vie ? 

Et quand il n'y a pas de prise de risque, il n'y a notamment pas de création ni d'innovation, et donc en particulier pas de croissance et de créations d'emplois.

Olivier Passet : Il faut déjà voir ce que l'on appelle « lutte contre les inégalités ». Elle passe en général par trois types de mesure : soit des taux marginaux lourds sur certains revenus, à partir d’un certain seuil, soit de la règlementation de la rémunération (plafonds de rémunération, stock-options etc.), soit de la fiscalité sur le patrimoine (ISF, transmission). Est-ce que c'est contre-productif quand il s’agit d’entrepreneurs partis de zéro ? C’est tout le problème de la forte mobilité de la base fiscale, notamment du capital mobilier et des plus qualifiés. Tous les pays sont confrontés aujourd’hui à cette problématique. Il devient très difficile de faire cohabiter des critères d’équité et d’efficacité du fait dela volatilité des bases concernant les plus riches. Aux Etats-Unis, par exemple, on assiste à une explosion des désertions fiscales et des abondons de nationalité depuis  l'entrée en vigueur en 2014 de la loi connue sous le nom de «Fatca» (ForeignAccountTax Compliance Act), qui oblige toutes les banques non américaines qui veulent rester en bons termes avec les autorités des États-Unis à communiquer au fisc à Washington toutes les informations sur les comptes de citoyens américains. Or il est vrai, notamment dans les pays anglo-saxons, qu’il y a une part d'entrepreneurs plus importante qu'en Europe continentale parmi les hyper-riches. Au sein de ces entrepreneurs, alors qu’on avait plutôt des gens issus de la finance, nous en voyons de plus en plus qui sont issus du numérique. Derrière l’enrichissement fort et rapide, il y a bien une contribution indéniable de l'entreprenariat et des secteurs porteurs. A partir de là, on constate bien un élément très délicat à traiter ; à savoir que quand la fiscalité est trop forte, elle amène les bases fiscales à se déplacer et se délocaliser, au risque de fragiliser le tissu productif et l’emploi. Les grandes économies sont de ce fait confrontées à un véritable dilemme. Il y a un seuil à partir duquel il est indéniablement contre-productif, socialement et fiscalement, de surtaxer ces revenus très élevés.

Une fois dit cela, je ne suis pas juriste mais je pense qu’il est très difficile de différencier les deux catégories d’enrichissement. Il y a des principes d'égalité devant la loi qui impliquent que taxer, des dividendes, une plus-value sur titre ou d’autres éléments de rémunération sans distinction entre un héritier et un entrepreneur, à moins de taxer tout simplement au moment de l’héritage… Les héritiers, n’ont pas nécessairement des structures de revenus qui diffèrent de celle des entrepreneurs. En France, pour des raisons fiscales, le revenu va s'abriter sur des investissements dits productifs (mais qui ne le sont pas toujours, d’ailleurs) : des exploitations forestières, desgrands crus, etc. Même chez un héritier, on aura en apparence un revenu d'entreprise lié à l’activité productive.

Enfin, le fait que la rente soit d’origine technologique et entrepreneuriale n’interdit pas de penser sa redistribution. La concentration de la richesse en phase d’accélération technologique a toujours été facteur de crise. Le capitalisme a besoin de débouchés pour croître. La rente technologique doit être redistribuée comme les autres. 

Selon l’étude menée par Caroline Freund, une distinction doit être faite entre "l’utilité" sociale des milliardaires ayant hérité de leur fortune, et celle de ceux qui l’ont fabriqué de toutes pièces, car ces derniers créent de nombreux emplois à travers le monde. Or, si ces derniers se sont multipliés au cours des dernières années au sein des pays émergents, ils n’ont que faiblement progressé (en nombre) au sein des pays occidentaux. Les sociétés occidentales en font-elles trop pour protéger les fortunes héritées, et pas assez pour soutenir les véritables créateurs de richesse ? Concernant le cas spécifique de la France, cette tendance se vérifie-t-elle ?

Guillaume Sarlat : Bien sûr, les sociétés occidentales et notamment la France en font trop pour protéger les richesses héritées. En temps de paix et sans immigration ‎massive, ce qui est le cas de la France depuis 30 ans, rien ne vient rebattre les cartes de l'extérieur. La tendance naturelle des sociétés à protéger l'ordre établi a donc libre cours et provient de deux facteurs au moins. 

Premier facteur : la collusion entre les sphères publique et politique d'une part, et privée de l'autre.

Le secteur privé finance le politique, qui en retour favorise le secteur privé. Cette collusion n'a absolument pas été empêchée par les lois françaises sur le financement de la vie politique.‎ Elle existe, et elle n'est pas transparente comme aux Etats-Unis où au moins chacun peut voir qui finance qui, et en particulier opposer les soutiens financiers d'Hillary Clinton à ceux de Bernie Sanders. Par ailleurs, le mode de gestion actuel de la fonction publique (sur-recrutement en sortie d'école, responsabilités très/trop précoces, départs ‎rapides, absence de recrutement seniors) fait que la plupart des dirigeants du secteur privé continuent aujourd'hui à provenir de la sphère publique ce qui entretient la proximité. 

‎Second facteur : le monde politique établi, en France en tout cas, a réussi à fermer le jeu en empêchant toute initiative en-dehors des grands partis. Le projet de loi dit de "modernisation" sur les modalités de l'élection présidentielle en offre aujourd'hui un nouvel exemple. Et le jeu est tout autant fermé à l'intérieur des partis eux-mêmes, comme le ‎montrent actuellement les règles de parrainage pour les primaires des Républicains.

Olivier Passet :Le distinguo me paraît assez fragile. Effectivement, ce sont des fortunes neuves dans les pays émergents, mais cela est lié au fait qu’on a moins de fortunes héritées dans un pays en développement rapide. Est-ce que les sociétés occidentales en font trop pour protéger les fortunes héritées ? Elles en font en tout cas beaucoup pour négocier au cas par cas des exceptions fiscales pour protéger certaines  situations d’hyper-concentration de richesse. Au-delà d’un certain seuil, on sait très bien qu’il y a des accords spéciaux concernant les gros patrimoines et les très grosses fortunes, et des possibilités d’exil qui n’interdisent pas d’exercer une activité lucrative en France.

Le vrai problème n'est pas tant de protéger les fortunes héritées. Le problème réside dans le fait de savoir si nous voulons une fiscalité qui permette à ces fortunes de se recycler réellement dans l'économie nationale et incite les super-riches à réinvestir dans le champ de la production et non pas sur des niches fiscales relativement protégées. Est-ce qu'on achète des œuvres d’art, des hôtels ou des hectares de champs d'olivier pour se protéger de l'ISF, ou est-ce qu’on a une fiscalité qui incite à réinvestir cette fortune en tant que business angel  ou que véritable mécène ? Aujourd'hui, en France, nous avons des systèmes de crédit d’impôt en faveur du capital investissement qui sont rapidement plafonnés (à quelques dizaines de milliers d’euro). Ces seuils sont très en-deçà de ce que pourraient accomplir les grandes fortunes et des niveaux d’investissement dont ont besoin les entreprises en développement rapide. Nous avons un grand nombre d’incitations à réinvestir sa fortune de manière un peu bidon, c’est à ce niveau-là qu’il faudrait réfléchir…

Aux Etats-Unis, vous avez un mix entre une taxation de la succession plus forte qu'en France et des exemptions fiscales qui jouent quand vous sanctuarisez votre fortune dans des fondations. Ces fondations servent ensuite à financer votre université d’origine, des pépinières d'entreprises, des œuvres sociales, etc. Il y a des circuits assez mal pensés en France. Le circuit des business angels n’est pas suffisamment armé fiscalement : nous n’avons pas créé les incitations suffisantes pour permettre aux très grosses fortunes de se placer dessus. Nous n’avons pas l'architecture fiscale des Etats-Unis, qui créent de fortes incitations à recycler sa fortune sur de l’investissement social ou productif…

Autre source d’inquiétude, selon Caroline Freund, les pays occidentaux se caractériseraient par une hausse des fortunes constituées grâce à des connexions politiques et financières (passant de 1,6% à 3,9% des fortunes entre 2001 et 2014). Comment expliquer un tel phénomène ?

Guillaume Sarlat : Pour ce qui est des connexions politiques, c'est le symptôme de la fermeture du système et de la collusion entre politique, public et privé dont nous venons de parler.

Pour le poids de la finance, il existe des raisons spécifiques à cette situation.

C'est d'abord la création d'un cadre très favorable à partir du milieu des années 1980 aux activités financières dans le monde, et notamment en France avec l'avènement du libéralisme à la francaise et les lois de libéralisation bancaire de 1984 et 1986, ainsi que le régime favorable aux investissements LBO.

C'est ensuite le surendettement des économies développées, du fait de politiques monétaires totalement inadaptées aussi bien aux États-Unis qu'en Europe. Ce surendettement a en effet conduit au développement de toute une industrie (banques, intermédiaires en tous genres, etc.) qui ne crée pas de richesses au plan macro-économique mais permet à certains de s'enrichir rapidement.

Il y a dix ans déjà, un patron de banque privée parisienne m'indiquait que tous ses nouveaux clients venaient du Private Equity ; je ne pense pas que la situation ait changé, au contraire.

Ces deux dynamiques opposant les pays occidentaux et les pays émergents conduiraient à une dichotomie entre des pays émergents qui produiraient une économie "inclusive", permettant au plus grand nombre d’en bénéficier, et des pays occidentaux confrontés à une problématique de sclérose. Ce constat est-il exact ? Quels sont les moyens permettant d’obtenir un résultat plus satisfaisant pour les pays occidentaux, et ce, tout en évitant de tuer la "poule aux œufs d’or" ?

Guillaume Sarlat : Je ne me prononcerai pas sur le caractère inclusif des pays émergents‎, que je ne connais pas suffisamment. Je note toutefois que certains semblent en passe de perdre rapidement le lien entre création de richesse et prise de risque, pour les mêmes raisons que les pays développés - collusion public / politique / privé, fermeture du monde politique, sur-pondération du secteur financier - et avec les mêmes conséquences en termes de ralentissement de la croissance, de l'innovation et des créations d'emploi.

Pour ce qui est des pays développés et notamment de la France, il faut réaffirmer d'urgence le lien entre création de richesse et prise de risque.

Dans le premier programme politique que j'ai écrit, j'avais proposé, pour "remettre les compteurs à zéro", de porter les droits de succession à 100%. C'était sans doute sous-estimer le besoin de l'Homme de transmettre et de laisser une trace sur Terre, par-delà sa mort !

‎Sans aller jusque-là, de nombreuses mesures simples permettraient de restaurer une relation saine entre richesse et risque.

En premier lieu, des taux d'intérêt positifs‎, évidemment. Une fiscalité qui privilégie l'investissement de long terme. Une gouvernance d'entreprise qui crée enfin des contrepoids au pouvoir du patronat. Un véritable actionnariat salarié. Plus de fluidité entre les PME, lieu par excellence de la prise de risque, et les grands groupes.

Comme vous le voyez, rien de tout cela n'a été mis en oeuvre par les gouvernements récents, ni ne fait partie des ‎programmes des candidats pour 2017. Au contraire, François Hollande et Emmanuel Macron ont oeuvré en sens contraire, notamment en dégradant la situation de ceux qui prennent des risques. A cet égard, la diminution des droits des salariés des PME est particulièrement scandaleuse et contre-productive. Macron a également opposé entrepreneurs et salariés ; pour moi la ligne de partage n'est pas la, mais entre ceux qui prennent des risques (certains entrepreneurs mais aussi beaucoup de salariés, notamment dans les PME) et les autres.

Olivier Passet : Que les sociétés occidentales soient actuellement dans une logique d'héritiers, c'est normal au vu de leur positionnement dans la courbe de développement. Et ces fortunes héritées sont partiellement protégées parce qu’au fond, nous ne savons pas différencier les deux types d’origines des fortunes (cela conduirait certainement à des constructions fiscales très contestables et très complexes).La principale cause, c'est surtout le fait que nous avons un tissu plus stable, des grandes entreprises qui se renouvellent moins au sommet, à la différence des pays en développement rapide... Ce constat est naturel, pour une grande partie. Dans deux générations, je pense que les pays émergents seront eux aussi dans une problématique d'héritiers. Il n’y a pas de raison que la richesse n’entraîne pas la richesse ! La question, c’est de savoir que faire de cette richesse ? Est-ce qu’on la considère comme une ressource ou est-ce qu'on organise des niches… ?

L’avocat fiscaliste Yves Jacquin-Depeyre a écrit un livre récemment sur la réconciliation fiscale et décrit très bien cela. Il montre comment la France a créé des passe-droits fiscaux pour les très très grandes fortunes et ferme les yeux sur des délocalisations ou de l’évasion fiscale chez un certain nombre de grandes familles. Dans le cœur de cible de la fiscalité, au fond il y a les riches (plutôt des millionnaires « moyens ») mais pas les hyper riches. Ces « riches intermédiaires », qui eux ne font pas appel à des fiscalistes ou des conseillers, se prennent de plein fouet la fiscalité extrême. Or, c’est dans cette catégorie-là que l’on va trouver notre vivier d'entrepreneurs en France. 

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