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400 000 morts par an en Europe à cause de la pollution de l’air ? Petits éclaircissements sur les (énormes) bugs méthodologiques de l’OMS
©GERARD JULIEN / AFP

Atlantico Green

400 000 morts par an en Europe à cause de la pollution de l’air ? Petits éclaircissements sur les (énormes) bugs méthodologiques de l’OMS

Selon des estimations de l'OMS, la pollution de l'air serait à l'origine de 400 000 décès chaque année. Un chiffre à étudier de près.

Philippe Stoop

Philippe Stoop est Directeur Recherche & Innovation de la société ITK, et membre correspondant de l’Académie d’Agriculture de France, où il intervient sur l’évaluation des effets sanitaires et environnementaux de l’agriculture. 

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Atlantico : Selon l’OMS, à l’échelle de UE, la pollution de l’air est responsable d’au moins 400 000 décès prématurés. Ainsi pour agir contre cette dernière, elle annonce vouloir durcir ses propres normes. La méthodologie de l’OMS est-elle suffisamment validée pour justifier ce décompte de morts, et donc des mesures drastiques? 

Philippe Stoop : Il faut d’abord rappeler que ces chiffres sont simplement le résultat d’un modèle statistique, basé sur des études épidémiologiques, et non sur des cas diagnostiqués par les médecins. Ce modèle part d’un constat bien avéré : la plupart des études épidémiologiques qui ont étudié la relation statistique entre pollution aérienne et mortalité trouvent une augmentation significative de la mortalité dans les zones les plus polluées. Les résultats sont très variables d’une étude à l’autre, mais on trouve en moyenne une augmentation de la mortalité de 6%, quand la concentration de l’air en PM 2.5 (les particules fines de diamètre inférieur à 2,5 microns, réputées les plus nocives) augmente de 10μg/m3. C’est un fait incontestable, mais une corrélation ne suffit pas à démontrer une causalité. Dans les études de ce type, il est très difficile de s’assurer qu’il n’y a pas des facteurs de confusion, qui viennent brouiller les résultats. Par exemple, dans une étude à l’échelle d’une métropole, il est clair que les habitants les plus riches n’habitent pas dans les zones les plus polluées. Or on sait bien que la longévité est fortement corrélée au niveau de vie. On risque donc d’attribuer à la pollution un effet qui est en fait dû à la pauvreté. De même, quand on fait des comparaisons entre les villes et les campagnes très éloignées des grandes villes, qui sont les seules régions presque exemptes de particules fines, on compare des régions à mode de vie très différents, qui peuvent influer sur la longévité pour beaucoup d’autres raisons, par exemple avec une activité physique plus importante et une alimentation plus saine dans les campagnes : on sait depuis longtemps que les agriculteurs ont une espérance de vie supérieure à la moyenne. Bien sûr, les études épidémiologiques essaient de corriger les biais causés par ces facteurs sociologiques de confusion, mais il est toujours difficile d’être sûr que ces ajustements statistiques ont correctement fonctionné. Ces résultats sont d’autant plus surprenants, qu’ils ne sont corrélés à aucune augmentation d’une pathologie identifiée : c’est une surmortalité purement statistique, que l’on ne peut relier à aucune cause sanitaire claire.

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La méthodologie de modélisation recommandée par l’OMS part du principe que ce lien de causalité entre pollution et mortalité est bien avéré, et donc qu’il suffit d’avoir une carte de la concentration de particules fines pour calculer la mortalité totale qui en découle à l’échelle du pays. C’était une hypothèse raisonnable au départ, mais quand on analyse en détail les résultats obtenus récemment, on se rend compte d’incohérences qui justifieraient de reprendre les travaux de recherche sur ce sujet : c’est particulièrement clair quand on regarde les résultats appliqués à la France. 

En quoi l’exemple de la France montre-t-il les failles de la méthode de l’OMS ? 

Santé Publique France (SPF) a développé pour la France un modèle basé sur la méthodologie OMS, qui a été publié pour la 1ère fois en 2016, et qui estimait le nombre de décès prématurés dus aux PM 2.5 à 48 000 par an. Ce modèle a été actualisé dans un rapport récent, qui révisait à la marge les chiffres (39 500 victimes par an entre 2016 et 2019), et s’offrait même le luxe d’une bonne nouvelle : le confinement de 2020 aurait permis d’éviter 2300 morts). Mais cela toujours sans montrer aucune comparaison entre les résultats du modèle et la réalité, et pour cause : les chiffres de mortalité réelle ne sont pas encore connus !

Le premier problème de ce modèle est que l’OMS ne fixe pas de valeur impérative à deux paramètres essentiels : le risque relatif (la relation entre concentration de PM 2.5  et mortalité), et le seuil d’action des particules fines (la concentration à partir de laquelle elles commencent à être nocives). Or les résultats varient de 48 000 à 11 morts par an selon les valeurs retenues pour ces paramètres !

Dans les grandes lignes, le modèle de SPF retrouve bien les inégalités connues depuis longtemps entre le Nord et le Sud de la France (le Nord étant plus pollué, et avec une espérance de vie plus faible). Mais, jusqu’à présent, on expliquait cela plutôt par l’effet bénéfique du régime alimentaire méditerranéen. Il est donc probable que le régime alimentaire soit un facteur de confusion avec l’effet des particules. Pour savoir laquelle de ces deux explications est la bonne, il faut examiner le cas des régions où on ne trouve pas la corrélation habituelle entre ces deux variables. Par exemple, le sud de la vallée du Rhône, qui est une région méditerranéenne, avec un étroit couloir de pollution atmosphérique entre deux zones de moyenne montagne à l’air très pur : SPF y prévoit une forte chute de l’espérance de vie dans le couloir rhodanien, par rapport aux zones rurales voisines de l’Ardèche et de la Drôme. Or on n’observe pas du tout ce phénomène sur les cartes de mortalité publiées par les agences régionales de santé. Ce serait compréhensible si la mortalité due aux PM2.5 était mineure, mais pas si elle représentait réellement 48 000 morts par an, soit près d’une mort sur 10 !

Comparaison entre les mortalités dues à la pollution PM2.5, calculées par le modèle de SPF, et les cartes de mortalité réelle des Agences Régionales de Santé, pour la Drôme et l’Ardèche. 

Sources : http://invs.santepubliquefrance.fr/Publications-et-outils/Rapports-et-syntheses/Environnement-et-sante/2016/Impacts-de-l-exposition-chronique-aux-particules-fines-sur-la-mortalite-en-France-continentale-et-analyse-des-gains-en-sante-de-plusieurs-scenarios-de-reduction-de-la-pollution-atmospherique et http://www.chs-drome-sante.org/sites/default/files/la_mortalite.pdf

C’est justement ce passage à une échelle géographique fine qui aurait dû permettre de valider (ou non) les hypothèses de modélisation de l’OMS. Clairement, si on était encore dans une optique de recherche scientifique, les résultats du modèle SPF appliqué à la France auraient dû inciter à remettre en cause la méthodologie OMS, et à rechercher les facteurs de confusion qui ont pu agir dans les études épidémiologiques locales, qui ont servi de base à la méthodologie OMS. 

 Les chiffres sont-ils instrumentalisés ? Ne pensez-vous pas que, même s’ils sont incertains, le principe de précaution impose d’en tenir compte ?

Il est évident que ces chiffres ont été instrumentalisés politiquement, mais à l’origine ils relevaient d’une hypothèse scientifique tout-à-fait plausible, vu l’état des connaissances vers 2010. Le problème est que, depuis, l’avancée des travaux, en particulier le passage à une échelle nationale avec une haute résolution comme l’a fait SPF, devrait inciter à réviser le dogme, et rechercher les facteurs de confusion qui ont pu affecter les études épidémiologiques antérieures. C’est une démarche scientifique tout-à-fait normale, c’est comme cela que la science avance. Le problème est qu’il devient difficile de revenir en arrière publiquement, quand une hypothèse scientifique audacieuse mais imparfaitement validée a été présentée comme une cause majeure de mortalité, et a déjà justifié des mesures anti-pollution très coûteuses. C’est sans doute pour cela que plus personne ne relève que les rapports de SPF ne sont jamais accompagnés de comparaisons des mortalités modélisées avec la mortalité réelle, qui seraient pourtant indispensables pour démontrer la validité du modèle. On retrouve le même type d’inertie méthodologique en évaluation des risques, à propos des études sur les cancers chez les agriculteurs : alors que les études épidémiologiques dites cas-témoin montraient un risque aggravé pour plusieurs formes de cancer chez les agriculteurs utilisateurs de pesticides, les études dites prospectives, qui ont commencé à produire leurs résultats dans les années 2010, sont beaucoup plus rassurantes. Mais cela n’a pas encore infléchi le discours ni les recherches des spécialistes de la santé des agriculteurs.

Face aux incertitudes de plus en plus fortes sur les chiffres calculés par l’approche OMS, il est vrai que l’on peut se dire, que, dans le doute, il vaut mieux prendre des mesures fortes, peu importe que le nombre de victimes soit de 48 000 ou moins. Mais c’est un mauvais calcul, car il peut conduire à surestimer un risque mineur, et en négliger un autre aussi important, voire plus. Il y a bien une différence d’espérance de vie de 3 ans environ entre le Nord et le Sud de la France, c’est un problème de santé public majeur dont il faudrait trouver la cause. Le modèle SPF revient à attribuer cette différence de mortalité à la pollution, une cause à laquelle les citoyens ne peuvent pas faire grand-chose individuellement. Cela peut démobiliser sur les efforts à faire pour une alimentation plus saine, qui est très probablement un facteur de confusion important avec l’effet de la pollution. Un autre exemple de modèle mal validé montre bien le danger de se focaliser sur une cause unique mal avérée. Pendant les années 90, les travaux sur la mortalité immédiate associée aux pics de pollution étaient basés sur des modèles où la température était prise en compte de façon simpliste, et qui montraient un fort effet des particules fines. A l’époque, les épidémiologistes se sont peu inquiétés du fait que ce modèle ne détectait vraiment bien que les pics de mortalité estivaux. Il a fallu attendre la canicule catastrophique de 2003 pour que l’on se rende compte que la chaleur pouvait tuer en France. Et comme la canicule se produit par temps très stable sans vent, elle coïncide avec les pics de pollution : les PM10 étaient dans ce cas en facteur de confusion qui avait masqué l’effet des températures minimales et maximales ! Cela a incité l’Institut National de la Veille Sanitaire (structure maintenant intégrée à SPF) à développer un nouveau un modèle plus sophistiqué sur l’effet des fortes chaleurs. C’est ce modèle qui sert désormais aux alertes canicule,… et a montré a posteriori que plusieurs canicules antérieures, en particulier celle de 1976, avaient fait plusieurs milliers de morts, et auraient donc pu servir de base plus tôt pour un système d’alerte sanitaire ! Combien de morts auraient été évités en 2003, si les données de mortalité avaient été étudiées de façon plus objective, et moins polarisée sur la démonstration d’effets de la pollution ? 

1. https://www.academie-agriculture.fr/system/files_force/publications/notes/2020/17/2/2020-n3af-2020-1-sante-et-alimentation-attention-aux-faux-semblants-statistiques-par-philippe-stoop/n3afmaquettestoopcorrigee1mar20.pdf?download=1

2. http://invs.santepubliquefrance.fr/Publications-et-outils/Rapports-et-syntheses/Environnement-et-sante/2016/Impacts-de-l-exposition-chronique-aux-particules-fines-sur-la-mortalite-en-France-continentale-et-analyse-des-gains-en-sante-de-plusieurs-scenarios-de-reduction-de-la-pollution-atmospherique

3. https://www.santepubliquefrance.fr/determinants-de-sante/pollution-et-sante/air/documents/enquetes-etudes/impact-de-pollution-de-l-air-ambiant-sur-la-mortalite-en-france-metropolitaine.-reduction-en-lien-avec-le-confinement-du-printemps-2020-et-nouvelle

4. https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/pollution-de-lair-38-000-morts-par-an/

5. https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/pesticides-et-cancers-chez-les-agriculteurs-la-fuite-en-avant-vers-lirrefutabilite-premiere-partie/ et https://www.europeanscientist.com/fr/opinion/pesticides-et-cancers-chez-les-agriculteurs-la-fuite-en-avant-vers-lirrefutabilite-2eme-partie/

6. http://www.forumphyto.fr/2016/06/13/la-peche-aux-alphas-niveau-expert-quand-les-particules-fines-nous-enfument/

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