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40 milliards de dollars de fortune pour Vladimir Poutine selon le New York Times... et pourtant ce n'est pas en le frappant au portefeuille qu'on le ferait plier
©Reuters

Mystère

40 milliards de dollars de fortune pour Vladimir Poutine selon le New York Times... et pourtant ce n'est pas en le frappant au portefeuille qu'on le ferait plier

Le président russe détiendrait une fortune de 40 milliards de dollars, principalement grâce à des actions dans le secteur pétrolier. C'est ce qu'affirme le New York Times dans son édition datée du 1er mai. Cette somme astronomique a pourtant de quoi étonner. Mais quoi qu'il en soit, les sanctions économiques contre la Russie ne sont pas prêtes de toucher Poutine en personne.

Pierre Lorrain

Pierre Lorrain

Pierre Lorrain est chercheur indépendant spécialiste de l’URSS et de la Russie. Il est également journaliste et écrivain.

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Atlantico : Selon un article datant du jeudi 1er mai paru dans le New York Times, la fortune de Vladimir Poutine est estimée à 40 milliards de dollars. Quelle est la pertinence de cette évaluation ? Comment peut-on estimer une telle somme ?

Pierre Lorrain : Il me semble que l’article du New York Times est très clair sur la pertinence de l’évaluation. L’auteur, Peter Baker, écrit : « On balance des chiffres suggérant que M. Poutine pourrait contrôler 40 milliards ou même 70 milliards de dollars, ce qui ferait de lui, en théorie, le plus riche chef d’État de l’histoire du monde. Toutefois, il y a peu de preuves solides, sinon aucune, pour soutenir ces rumeurs et spéculations. »

Il convient d’abord de ramener à leur juste proportion les sommes dont on parle : la France – dont le PIB est supérieur à celui de la Russie – éprouve les pires difficultés à mettre en place un plan d’économie de 50 milliards d’euros et M. Poutine, lui, aurait détourné allègrement et sans se faire voir une somme équivalente. Le FMI, qui rassemble les pays les plus riches de la planète, a mis en place avec beaucoup de difficultés un prêt de 17 milliards de dollars à l’Ukraine. M. Poutine serait-il donc capable de prêter trois fois cette somme sur ses fonds propres ?

Ne nous leurrons pas. Vladimir Poutine n’est certainement pas dans la misère et il est vraisemblable (mais non certain – sapiens nihil affimat quod non probet) qu’il ait accumulé une fortune personnelle, comme d’ailleurs la plupart de ses homologues de par le monde. Mais il n’y a aucun moyen d’estimer l’étendue de cette fortune. Ce que l’on sait, c’est que plus elle est importante, plus elle est difficile à cacher. On peut dissimuler quelques millions ou dizaines de millions dans une banque offshore à l’insu de tout le monde. C’est plus difficile avec centaines de millions ou des milliards : plus les transactions sont importantes, plus elles sont difficiles à dissimuler. L’argent vient toujours de quelque part, et les énormes sommes font des trous visibles dans les bilans comptables des organismes pourvoyeurs. Sans compter que l’on ne conserve pas des milliards en cash dans un coffre : il faut bien les investir dans l’économie réelle.

On peut assez facilement estimer la fortune d’une personne en faisant le compte de ses actifs. Le magazine Forbes ne se prive pas de le faire pour établir la liste des hommes et des femmes les plus riches du monde. Dans le cas de Vladimir Poutine, il est impossible d’estimer ses actifs. On ignore totalement s’il détient vraiment le portefeuille d’actions qu’on lui prête, ni même s’il détient des actions. En tout cas, il n’apparaît pas dans le capital des entreprises que l’on cite habituellement. Évidemment, il peut se servir d’hommes de paille ou de prête-noms. C’est ce que semble penser l’administration américaine. Parmi les entreprises en question, on cite principalement le groupe Gunvor spécialisé dans le commerce du pétrole et dont les principaux actionnaires sont Gennadi Timchenko, qui est considéré comme un ami proche de M. Poutine, et Torbjörn Törnqvist, un homme d’affaires suédois. Le président russe serait l’un des actionnaires cachés de la société. On prétend que M. Timchenko serait en fait son homme de paille. Le problème est que M. Timchenko était déjà riche alors que M. Poutine n’était pas au pouvoir. A-t-il cédé en sous-main une fraction de ses actifs au président russe ? Et si oui, pourquoi ? Bien malin qui pourrait y répondre.

On dit aussi que M. Poutine détiendrait des parts dans la société gazière russe Gazprom. Peut-être. Le problème est que l’on connaît bien la structure des actifs de Gazprom, dont l’État russe est le principal actionnaire et dont une partie des actions est cotée en Occident et soumise aux règles des différentes commissions d’opérations boursières. Bien entendu, le président russe n’y apparaît pas. Comme on ne prête qu’aux riches et aux puissants, certains commentateurs, mal informés, accordent aussi à M. Poutine des parts dans des entreprises comme Rosneft ou JDR (les chemins de fer russes). Hélas, ces entreprises appartiennent à 100 % à l’État ! Évidemment, il est possible que des rétro-commissions soient payées au président par ces sociétés publiques. Après tout, en France, EDF ou la SNCF ont bien financé des syndicats, des partis politiques et leurs dirigeants. Mais on revient à la question de départ : où l’intéressé place-t-il son argent ?

Atlantico : Les États-Unis ont sanctionné dernièrement une dizaine de proches de Vladimir Poutine, et notamment Igor Setchine et Alexeï Miller, tous deux issus du secteur pétrolier. Pourquoi ne pas s'attaquer directement à la fortune, quel qu'en soit le montant, de Vladimir Poutine ? Quels scénarios possibles peut-on imaginer s'il devait être sanctionné ?

Pierre Lorrain : Comme on ignore l’existence ou l’étendue de la fortune de Vladimir Poutine, il est impossible de s’attaquer directement à elle. De plus, même si c’était possible, inclure le président russe dans la liste des sanctionnés (blocage des actifs ou refus de visas) reviendrait à rompre de facto les relations diplomatiques avec la Russie.

On s’en prend donc à des personnalités proches. Igor Setchine et Alexeï Miller sont des fonctionnaires d’État qui gèrent respectivement Rosneft et Gazprom, entreprises contrôlées par l’État russe. On les sanctionne parce que l’on pense qu’ils gèrent une partie des flux financiers qui alimenteraient la fortune de Vladimir Poutine.

Atlantico : Quand bien même Poutine serait fortement touché dans des intérêts qu'il aurait à l'étranger, est-ce cela qui l'inciterait à modifier sa politique de "Nouvelle Russie" ? 

Pierre Lorrain : J’ignore ce qu’est la politique de « Nouvelle Russie ». Peut-être veut-on dire par-là que la Russie – comme tout pays qui se respecte – défend ses intérêts. Il est vrai que, pendant longtemps, la Russie s’est trouvée dans une position de faiblesse qui ne lui permettait pas d’affirmer clairement ses intérêts et de les défendre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Si l’Union européenne considère que l’Ukraine a une vocation européenne, c’est essentiellement parce que l’ouverture d’un marché supplémentaire de 46 millions d’habitants ferait du bien à l’économie du Vieux Continent. Si ce n’était pas le cas et si seule la défense de la démocratie et des valeurs européennes comptaient, on ne proposerait pas un accord de libre-échange à un pays qui n’a rien à nous vendre et tout à nous acheter. Si les États-Unis considèrent le gouvernement provisoire de Kiev comme légitime est-ce parce qu’il se trouve dans le « camp du bien » (malgré la présence de néonazis notoires) ou tout simplement parce que Washington y voit une manière d’avancer ses intérêts géopolitiques (affaiblir la Russie) et économiques (remplacer le gaz russe acheté en Europe par du gaz américain) ?

Dès lors pourquoi nier à la Russie le droit de défendre ses intérêts politiques et économiques en Ukraine (dont la plus grande partie est unie à la Russie depuis 1654) ? Sans compter que leurs économies sont tellement interdépendantes que, hors de la Russie, il n’y pas de débouché important à l’industrie ukrainienne. Et à ceux qui disent que le peuple ukrainien aspire à rejoindre l’Union européenne, il suffit de répondre que ce n’est pas forcément ce qu’ont montré les différentes élections depuis 2005 : les Ukrainiens sont très partagés entre l’est et l’ouest, sinon Viktor Ianoukovitch ne serait pas devenu président.

Dans ce contexte, même si Vladimir Poutine était touché dans ses hypothétiques avoirs à l’étranger, je le vois mal cesser de défendre les intérêts de son pays. Il serait bon d’arrêter de caricaturer : M. Poutine n’est pas Harpagon avec sa cassette ou don Salluste avec son baquet d’or où il manque une pièce ! Il a montré depuis longtemps qu’il était avant tout un chef d’État. Et d’ailleurs, à son poste où il n’a pratiquement pas besoin d’argent, à quoi pourrait bien lui servir cette fortune immense qu’on lui prête ? Comme l’illustre l’exemple de Bill Gates, à part de la bienfaisance, on ne peut rien faire avec beaucoup trop d’argent.

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