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Bilan de l'année 2020

2020. L'année où la devise Liberté. Égalité. Fraternité a été écornée

A l'occasion de la fin de l'année, Atlantico a demandé à ses contributeurs les plus fidèles de dresser un bilan de cette année 2020. Edouard Husson s'est intéressé à la fragilité des valeurs républicaines.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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2020 - Vous avez dit valeurs républicaines?  Comment la crise sanitaire a révélé un peu plus leur fragilité

Annus horribilis

L'année 2020 restera dans les annales comme une sombre année pour le pays. La France n'est pas la seule concernée par l'épidémie de Coronavirus. Mais elle fait partie des pays qui l'ont particulièrement mal traversée. 

Les critiques ont été formulées depuis longtemps envers le gouvernement pour la mauvaise gestion matérielle de la crise. Mais un gouvernement ne prend pas seulement des décisions pratiques, elles sont forcément informées par des perceptions, une vision de la situation, des choix de valeur. Il n’est pas anodin de repousser des élections de manière totalement arbitraire, comme l’a fait le président de la République en mars, en maintenant le premier tour des municipales puis en repoussant le second. Il n’est pas neutre de maintenir indéfiniment l’incertitude sur le calendrier des élections régionales. Faire voter l’état d’urgence sanitaire une semaine après sa mise en place, comme l’a fait le gouvernement en mars était seulement le début d’une rapide dérive de nos pouvoirs publics. Le premier pilier de notre République, la liberté a été durement ébranlé tout au long de l’année. 

Liberté confinée

Et rien ne montre mieux à quelle vitesse la situation s’est détériorée que l’introduction à la sauvette du projet de loi n°3714, « instituant un régime pérenne de gestion des urgences sanitaires ». Le gouvernement espère pouvoir se dispenser de consulter le parlement autrement qu’en lui transmettant de temps à autre un rapport du Conseil scientifique.  Il est dit textuellement dans le projet de loi qu’il doit être possible de par seule décision du premier ministre ou du Ministre de la Santé, de confiner les personnes chez elles, de mettre des limites à la liberté d’entreprendre ou d’interdire l’accès aux transports à des individus qui ne se seraient pas fait vacciner. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron prétendait que le vaccin ne serait pas obligatoire....

Il ne s’agit pas seulement de viser le gouvernement. A-t-on beaucoup entendu l’opposition tout au long de cette crise sanitaire? Madame Le Pen rêve d’un nouveau second tout face à Emmanuel Macron. Mais joue-t-elle son rôle d’opposante n°1? A-t-on entendu  LR ou la France insoumise, au-delà de quelques velléités de limiter la prorogation de l’état d’urgence en octobre dernier? Qui s’est dressé, dans la classe politique, pour défendre la liberté de prescrire des médecins, bafouée? A-t-on vu, à quelques exceptions près, les évêques se battre pour réclamer la liberté de culte en mars dernier? Au contraire, la Conférence des Evêques de France avait  pris les devants, interdisant l’accès aux messes pour les fidèles, qui ont été privés de pouvoir faire leurs Pâques. Il a fallu que quelques associations courageuses, quelques individus à la foi chevillée au corps aillent devant le Conseil d’Etat et emportent gain de cause pour que les églises rouvrent, en juin dernier, alors que le déconfinement avait commencé depuis plusieurs jours et que le gouvernement avait négligé d’autoriser la réouverture complète des Eglises.

Egalité bafouée

Ce n’est pas seulement la liberté qui a été mise à mal. c’est aussi le principe d’égalité. Il est très frappant de voir qu’un point n’a jamais été évoqué, tout au long de la crise sanitaire: aucun sacrifice n’a été demandé aux fonctionnaires, qui ont pourtant la sécurité de l’emploi, alors que l’on mettait les salariés du privé au chômage partiel. Pourquoi a-t-on demandé aux uns d’accepter 16% de réduction de leur salaire et non aux autres? Qu’est-ce qui aurait empêché de retenir 16% du salaire des fonctionnaires pour alimenter les fonds de lutte contre la crise? On objectera qu’il s’agissait, dans le privé, de sauver des emplois. Le raisonnement ne tient pas longtemps devant les faillites en cours et les licenciements déjà effectués ou à venir. Non, si le gouvernement avait eu un peu de courage, on l’aurait vu réclamer un sacrifice des fonctionnaires - par exemple pour des créations d’emploi à l’hôpital public. Et s’ils avaient eu un peu de dignité, les ministres auraient eux-mêmes montré l’exemple. Les sujets les moins discutés sont ceux qui rongent le plus sûrement l’âme de la nation. La France est confrontée à une profonde rupture d’égalité entre ceux dont la situation d’emploi est absolument protégée et les autres.  Ce n’est pas un problème absolument nouveau mais la crise du Coronavirus l’a fait ressortir sous une lumière crue - sauf que tout le monde regarde ailleurs.

Fraternité en miettes

Les Républicains de 1848 ont ajouté la fraternité au diptyque « liberté égalité » car ils pensaient que notre République risquait de ne jamais surmonter l’opposition fréquente entre exigence de liberté et recherche de l’égalité si elle n’y ajoutait pas une formulation politique du lien social. Eh bien, le pilier de la fraternité n’a pas été moins ébranlé. On peut difficilement imaginer pays plus divisé que le nôtre, émietté, morcelé. Bien entendu cela n’a pas commencé cette année. Jérôme Fouquet nous a appris à identifier « l’archipel français ». Le président Macron ne réussit, au bout du compte, que dans un domaine: pulvériser les partis et monter les secteurs d’opinion les uns contre les autres. Cependant, la gestion de la crise du COVID 19 est un accélérateur à plusieurs titres. d’abord, rien de plus terrible pour le lien social que le confinement - les gens désapprennent la civilité, la politesse, on met une distance entre eux. Et le mot de « geste barrière » est terrifiant. Les gens vivent masqués. Les familles n’ont pas le droit de visiter leurs proches plus âgés. Le gouvernement prétend nous dire combien nous devons être à table. Mais cela va encore plus loin. On aura vu un président, des ministres, des hauts-fonctionnaires, des experts auto-proclamés, faire en permanence la leçon aux Français, leur expliquer que ce qui se passait était de leur faute. On aura vu les jeunes générations montrées du doigt comme irresponsables, les étudiants empêchés d’accéder aux campus et privés de petits boulots. On aura vu Paris empêcher ou entraver les initiatives prises sur l’ensemble du territoire pour pallier les erreurs de la capitale. « Nous sommes en guerre » n’a cessé de répéter un président qui n’a jamais fait de service militaire et avait commencé son quinquennat en limogeant le Chef d’Etat-Major des Armées. Mais pour gagner la guerre, il faut un pays rassemblé, non divisé.

« Nous avons bien bouclé la séquence ! »

En pleine période de déconfinement, notre pays a connu des soubresauts qui confirmaient, derrière l’invocation rituelle des valeurs de la République, de profondes atteintes à notre état de droit et aux fondements de la démocratie. Au printemps, ce fut la tentative indigéniste d’importer en France les émeutes américaines sur le sujet du racialisme. A l’automne, un professeur a été décapité par un musulman fondamentaliste pour avoir défendu la liberté d’expression.  En sortant de la cérémonie d’hommage à Samuel Paty dans la cour de la Sorbonne, la communicante du Président disait avec auto-satisfaction: « Nous avons bien bouclé la séquence ! ». Car tel est le vrai sort des « valeurs de la République » dans la France de 2020: elles sont une question de com tandis que la politique réellement mise en oeuvre - et la politique d’urgence sanitaire n’est qu’un révélateur un peu plus décapant que les autres - conduit à l’ébranlement profond des trois piliers: liberté; égalité; fraternité. 

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