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©BERTRAND GUAY / AFP

Fête nationale

14 juillet : République, identité nationale, vivre-ensemble... le sondage sur l’état fragile de la France

Un sondage exclusif Ifop pour Atlantico dévoile le point de vue des Français sur la République et la cohésion nationale. 73% des sondés ne sont pas touchés par l'emploi des valeurs républicaines par les responsables politiques. Les résultats de ce sondage sur l'état fragile de la France sont analysés par Jérôme Fourquet et Olivier Rouquan.

 Ifop

Ifop

L'Ifop est un institut de sondages d'opinion et d'études marketing.

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Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Olivier Rouquan

Olivier Rouquan est docteur en science politique. Il est chargé de cours au Centre National de la Fonction Publique Territoriale, et à l’Institut Supérieur de Management Public et Politique.  Il a publié en 2010 Culture Territoriale chez Gualino Editeur,  Droit constitutionnel et gouvernances politiques, chez Gualino, septembre 2014, Développement durable des territoires, (Gualino) en 2016, Culture territoriale, (Gualino) 2016 et En finir avec le Président, (Editions François Bourin) en 2017.

 

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Atlantico :  A l'occasion de la Fête nationale, vous avez interrogé les Français sur leur attachement à la République et ses valeurs. Ils sont 73% à ne pas être touchés par l'emploi de ces termes, soit une augmentation de 6 points en 5 mois. Comment l'expliquer ? Qu'est-ce qu'on associe aujourd'hui à la République et ses valeurs dans lesquelles nous nous retrouvons moins qu'avant ?

Jérôme Fourquet: Ce sondage s’inscrit dans une série de sondages similaires réalisés pour Atlantico au cours de ces quatre dernières années. Ces sondages, malgré quelques variations dans les résultats, se situent toujours environ dans les mêmes ordres de grandeur. Se faisant, ils montrent que ⅔ à ¾ des Français ne sont plus sensibles à l’emploi des mots République et valeurs républicaines par les élus et représentants de la nation. Un constat qui, il est vrai, a d’autant plus de poids à la veille de la Fête nationale.

Ce constat peut s’expliquer par le fait que ce type de discours s’apparente presque aujourd’hui à une langue morte, un discours incantatoire qui convoque des grands principes et grandes notions qui ne sont plus en phase avec le quotidien des citoyens et qui ne leur parlent plus. Ainsi, la promesse républicaine d’égalité et fraternité ne leur parle plus. 

Ceci doit interpeller le politique puisque même l’électorat de la formation gouvernementale -la République en Marche-, ne se retrouve plus dans ces grands principes. 63% d’entre eux admettent ne plus être sensibles à l’usage du terme de République, c’est le cas également à 61% chez les électeurs des Républicains alors que le nom même du parti fait référence à l’idée de République et c’est aussi le cas pour 70% des sympathisants du PS. 

Cette dynamique est plus forte encore au sein des électorats des deux formations les plus contestataires, 80% des électeurs de la France Insoumise et 82% des électeurs du Rassemblement National ne sont plus en adéquation avec l’idée de République.

Au sein même de l'échiquier politique, aujourd’hui l’emploi de ce terme s’apparente à une espèce de rituel qui n’est pas en capacité de susciter l’intérêt des concitoyens. Encore une fois, on se situe sur une expérience historique qui ne leur parle plus. La République est aujourd'hui bien implantée et l’est bien plus qu’au temps de la troisième République durant laquelle il s’agissait encore de la mettre en place dans les profondeurs du pays, cette épopée héroïque est aujourd’hui révolue. 

Ensuite, les valeurs qui sont associées à ce terme ne semblent pas être en vigueur dans la vie concrète des Français. C’est donc pour cela que lorsque les responsables politiques emploient ce vocable, ils tombent à côté de la plaque. 

Olivier Rouquan : Il est difficile de répondre, puisque l’enquête ne cherche pas à étudier les raisons de ces évolutions. Une part de la réponse est cependant dans la question (« … ces termes ont été trop utilisés et ont perdu leur force et leur sens ») : à savoir, l’impression partagée que l’invocation des valeurs républicaines est un lieu commun, une facilité utilisée par les politiciens.

Une autre part de la réponse peut résider dans une corrélation : en effet, les sympathisants des partis dits « populistes » sont plus nombreux (>80%) à « ne pas être touchés » par l’emploi des termes relatifs à la République. Ceci indique peut-être à quel point, la crise de légitimité de la Référence institutionnelle par excellence, la République, est d’abord le fait de citoyens révoltés ou défiants – or, les derniers mois ont permis à ces Français méfiants d’être très visibles et de se confronter durement et avec des dégâts, aux techniques de rétablissement de l’ordre qualifié de « républicain »…

Surtout, la difficulté à clarifier les repères du pacte républicain à l’heure de la mondialisation, éloigne durablement les moins diplômés d’une adhésion au portage politique de ses valeurs (<25%). Plus largement, ce que l’on entend aujourd’hui par « pacte républicain » est trop laissé dans le flou par les entrepreneurs politiques : ils n’en proposent pas des interprétations distinctes et attractives, alors que le paysage idéologique est vide, réduit à l’invocation peu probante de l’efficacité et du pragmatisme.

Enfin, au sens de la chose publique, cette enquête est à rapprocher du baromètre qui annuellement, teste la confiance politique : les deux révèlent à quel point il y a doute sur la capacité du personnel et des institutions à susciter du consentement aux valeurs. Leur crédibilité est devenue faible, en grande partie du fait de l’idée, désormais ancrée, que les dirigeants agissent d’abord pour leur intérêt. Or, il ne peut y avoir en France de croyance en la République qu’autour de l’idée d’intérêt général.

 

38% des Français interrogés considèrent que l'identité nationale les touche plus que la République, 9 pts de plus que ceux qui pensent l'inverse (29%). En terme de proximité politique, cette alternative sépare clairement l'électorat entre d'un côté LREM et le PS qui favorisent la République, et LR et RN qui favorisent l'identité nationale. Doit-on voir dans cette séparation une survivance du clivage gauche droite ? Et donc le fait qu'un ancrage idéologique à gauche de LREM est toujours une réalité ?

Jérôme Fourquet : Effectivement, on voit qu’à tout prendre le terme d’identité nationale rencontre plus d’écho que celui de République (38% contre 29%). Cela étant dit, on précisera tout de même qu’aujourd’hui ⅓ des Français ne se retrouvent ni dans le terme d’identité nationale, ni dans celui de République. 

On voit donc bien que les grands concepts laissent de marbre une part importante de la population. Néanmoins, une fois que l’on a dit cela, l’idée d’identité nationale semble résonner davantage avec les Français que la question de la République.

Le deuxième constat c’est qu’effectivement on a clairement là une survivance du clivage gauche/droite avec sur ce point précis un électorat de la République en Marche qui s’apparenterait sociologiquement, ethnologiquement et culturellement à la gauche. Sur les questions économiques il s’en distingue mais sur cette idée précise d’identité nationale il penche clairement vers la gauche avec des écarts très substantiels avec les réponses de l’électorat des Républicains. Si, sur la question précédente les scores étaient assez similaires, ici il y a 30 points d’écarts entre les réponses des deux familles politiques. 

Ce qui est intéressant, c’est que si la question des valeurs républicaines ne parle plus tellement à nos concitoyens, autant à droite, notamment, la question de l’identité nationale à tout prendre fonctionne mieux et tout se passe comme si nous avions ici l’illustration d’un changement de référentiel idéologique. 

C’est-à-dire, comme nous le disions toute à l’heure, que l’idée de République s’est affirmée face à la monarchie et face au catholicisme or, aujourd’hui, ces combats étant gagnés, un nouveau clivage ethno-culturel fait son apparition. Plus que la République c’est le clivage fondé sur la question ethno-culturelle qui monte en puissance. 

Quelque part les résultats de cette question peuvent en partie expliquer ceux de la première, en disant que les termes de République et de valeurs républicaines qui étaient omniprésents sous les IIIe et IVe Républiques, remportant ainsi un engouement correspondant à la nature du clivage central de l’époque (République ou monarchie et influence plus ou moins combattue de l’Eglise sur la politique), n’ont aujourd’hui plus la même force puisque ce combat est gagné. 

Olivier Rouquan : Le propre de ce parti centriste est de brouiller davantage encore un clivage qui tout en faisant sens, avait de moins en moins de significations avant 2017. LREM apparaît comme un parti libéral : au sens économique et culturel. Ce dernier point trouve une traduction dans cet attachement semblant plus important aujourd’hui à la République qu’à la Nation. Cette dernière apparaît en effet comme un bouclier à la fois protecteur sur le plan sécuritaire et social. La République garantit elle l’ordre et le respect du droit – attente première des libéraux.

Il faut cependant rester prudent, car comme l’indiquent les européennes, l’électorat LREM est par définition liquide... Ces éléments rappellent aussi à quel point, lorsqu’il y a crise symbolique, les entrepreneurs politiques créent la demande en formalisant l’offre. Pour résumer, LREM a attiré nombre de sympathisants de gauche davantage préoccupés par le libéralisme culturel que par les droits sociaux.

 

 

Pour ce qui est du vivre-ensemble, les Français semblent observer une forme d'amélioration depuis un an, mais uniquement quant à la baisse des tensions. Le fait que les Français ne cohabitent pas vraiment progresse de 3 points. Faut-il voir dans cette situation une forme d'accalmie post-Gilets jaunes, où les Français ont vu les tensions baisser mais ont pris conscience de ce que vous appelez l'archipelisation de la société française ? 

Jérôme Fourquet : Sur des évolutions à deux ou trois points, on est dans les marges d’erreur, personnellement, je ne commenterai donc pas tant cela mais me concentrerais davantage sur les écarts entre les deux réponses. Écarts qui sont à nouveau en accord et en résonance avec les questions développées  ci-dessus. 

Ainsi, aujourd’hui plus d’un Français sur deux estime qu’il y a de vraies tensions entre les différentes catégories sociales et communautés qui vivent sur le territoire français et 38% qui nous disent que ces différentes communautés vivent de manières séparées sans se côtoyer mais sans tensions. 

Ce point éclaire les réponses au deux questions précédentes. A partir du moment où l’on parle d’une République dont la devise est “Liberté, Egalité et Fraternité” et que 93% des Français semblent penser que chacun vit dans sa bulle ou dans son groupe de manière séparée et en s'affrontant ou non, l’idéal de fraternité et d’égalité est complètement battu en brèche.  

L’idée que la thématique d’identité nationale parle davantage aux concitoyens que celle de République se comprend aussi à l’aune du diagnostic qui est porté au moment de la troisième question où 90% des personnes interrogées estiment que chacun vit dans son ilôt au sein de l’archipel Français. 

Enfin, je pense que l’idée d’archipelisation de la société est un constat partagé par la population française. C’est-à-dire que la fragmentation du corps social donne lieu intuitivement et instinctivement à des tensions communautaires telles qu’elles ont été illustrées, par exemple, par les récentes exactions commises en France, durant la CAN, par un certains nombre de supporters de l’équipe algérienne de football. 

Ces épisodes ont remis cette fracture communautaire sur le devant de la scène mais tout cela va bien au-delà. On est sur des fragmentations géographiques, socio-économiques et culturelles. Or, je pense que les Français en sont conscients cela expliquant que l’emploi de termes tel que le vivre-ensemble ne les fassent plus vibrer. Aujourd’hui si la crise des Gilets jaunes se pacifie, les fractures demeurent et elles ont fait basculer les Français dans l’idée que la société française est loin d’être indivisible. 

Olivier Rouquan : Il est difficile de commenter une variation de 3 points… Il est d’abord sidérant de constater que seulement 7% des Français considèrent que le « vivre ensemble » est fait d’échanges quotidiens enrichissants, alors que les formations, le travail, les loisirs, la numérisation, etc., nous plongent dans un flux constant de contacts et donc forcément, fussent-elles standardisées et brèves, de conversations.

Le ressenti sur ce qui fait société, « le lien », est donc négatif : la société « juxtapose des catégories ou communautés » ou est faite « de tensions » entre les mêmes. Peut-être cette vision du social est-elle réductrice ? Dans tous les cas, ces réponses indiquent me semble-t-il, une déception et une frustration par rapport à ce que les Français par culture, attendent de la vie en société sur le plan humain et sur le plan des valeurs.

La légère évolution que vous mentionnez pourrait indiquer une résignation par rapport à la marche forcée du monde : résignation dans le travail - puisque les syndicats arrivent moins à défendre les intérêts des salariés -, résignation dans la vie citadine - puisque l’urbanisme clive l’espace et expulse les moins favorisés par strates concentriques -, résignation dans ce qu’une Nation et le politique peuvent encore aujourd’hui, face notamment aux puissances informationnelles et financières… si bien que le « vivre ensemble » est perçu par davantage comme moins conflictuel et plus « fonctionnel », mais en rien comme étant enthousiasmant.

 

 

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