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"Moi, moi-même et je" : le narcissisme et l'utilisation de l'Internet

Sommes-nous tous des narcissiques en puissance ? Il existe toutes sortes de personnalités narcissiques : le narcissisme positif est celui qui conduit à la créativité, à réaliser des œuvres littéraires, politiques, ou des découvertes scientifiques. Mais il y a aussi un narcissisme négatif, celui des personnalités narcissiques instables et dépressives, et enfin un narcissisme sombre et malveillant. Extrait de "Tous narcissiques", de Jean Cottraux, aux éditions Odile Jacob 1/2

Jean  Cottraux

Jean Cottraux

Jean Cottraux est psychiatre honoraire des hôpitaux, habilité à la direction de recherche, ancien chargé de cours à l’université Lyon-I, et membre fondateur de l’Académie de thérapie cognitive de Philadelphie. Il est l’auteur de : La Force avec soi. Pour une psychologie positive, Les Ennemis intérieurs. Obsessions et compulsions, La Répétition des scénarios de vie, publiés aux éditions Odile Jacob, qui ont été de grands succès. 
 
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À l’inverse de Howe et Strauss, Twenge et Campbell (2009) considèrent la génération du millénaire et les plus jeunes membres de la génération X, comme faisant partie de la « génération M » ou « me generation », que d’autres appellent la génération : « Me, myself and I » (« moi, moi-même et je ») qu’on peut appeler plus simplement la génération : « moi-je ».

Les personnes qui appartiennent à cette génération sont confiantes, tolérantes mais narcissiques. Ce sont aussi des rebelles qui ont parfois des caractéristiques antisociales. Elles se préoccupent peu de politique et ne cherchent pas à donner un sens altruiste à leur vie contrairement à ce que prédisait Howe et Strauss (2000) qui voyaient en ces individus une génération de citoyens modèles, optimistes et travailleurs : de nouveaux héros. Elle allait ressembler à la précédente génération des héros, née entre 1901 et 1924, qui avait connu la crise de 1929 et combattu pendant la Seconde Guerre mondiale (la génération des GI).

Or, jusqu’à preuve du contraire, on a plutôt affaire, aux États-Unis, à une génération imbue d’elle-même, centrée sur la recherche de la célébrité et de l’argent, à tout le moins dans les milieux favorisés. Une étude de Stinson et al. (2008) effectuée aux États-Unis a montré que la personnalité narcissique était presque trois fois plus fréquente chez les personnes dans la tranche d’âge des 20 ans, et qui sont donc nées au moment où Internet existait déjà, que chez les personnes âgées de plus de 65 ans. L’hypothèse selon laquelle la génération du millénaire est plus narcissique que la génération des baby-boomers semble donc fondée sur des données chiffrées et va à l’encontre de l’opinion de Howe et Strauss que cette génération serait forcément héroïque. Mais elle n’a pas encore dit son dernier mot.

Les héros sont forgés par les circonstances et il se pourrait que le contexte belliqueux actuel oblige une génération à passer de l’hédonisme à l’héroïsme.

Réseaux sociaux, célébrité, et personnalités narcissiques : ce que disent les études

Rien ne sert de blâmer Internet qui peut assurer aussi des réseaux de coopération et d’altruisme qui ont des effets positifs immédiats. N’oublions pas, non plus, qu’Internet a été créé pour faciliter la communication des scientifiques entre eux. Dans ses débuts, l’une de ses visées, lors de la guerre froide, était de maintenir un réseau de communication après une attaque nucléaire. Le Docteur Folamour, cher à Stanley Kubrick, a donc présidé à ses débuts, même si maintenant il est le vecteur du fol amour de soi. Mais ce qui est à mettre en question est, avant tout, l’éducation des générations X, Y et Z qui a rendu possible cet usage détourné des intentions communautaires de départ. Nous, les baby-boomers, en sommes à la foi les prophètes et les responsables. D’autant plus que les générations qui ont suivi la nôtre commencent à nous reprocher notre laxisme et notre manque d’autorité parentale.

L’utilisation d’Internet en fonction des personnalités

Les relations entre les réseaux sociaux et la personnalité narcissique ont été étudiées d’une manière scientifique ces dernières années. Ces études ont utilisé différentes versions de l’inventaire de personnalité narcissique (cf. chapitre 1, p. 40). Ryan et Xenos (2011) ont comparé 1 158 utilisateurs à 166 non-utilisateurs de Facebook et les ont évalués à partir des cinq facteurs de l’inventaire de personnalité qui mesurent l’ouverture, la conscience, l’extraversion, l’agréabilité et le neuroticisme (trait anxieux dépressif). Les sujets passaient une version courte de l’inventaire de personnalité narcissique et des échelles de timidité et de solitude. L’analyse statistique a montré que les utilisateurs sont plus narcissiques plus extravertis, mais moins consciencieux et moins solitaires que les non-utilisateurs.

Carpenter (2012) a étudié chez 292 sujets les comportements d’autopromotion. Cette étude a montré que la sous-échelle d’exhibitionnisme de l’inventaire de personnalité narcissique prédisait des comportements d’autopromotion, alors que la sous-échelle « droits exagérés et manipulation » prédisait des comportements antisociaux sur Internet : commentaires exagérément critiques, réponses agressives à des commentaires négatifs de manière à maintenir son image sociale, ou expression inappropriée de la colère. Lee et Sung (2016) ont évalué les relations entre le degré de narcissisme et les comportements d’autopromotion dans les réseaux sociaux où sont postés leurs selfies et leur poids/pouvoir/rôle dans les réponses positives que leur donnent les autres formes de « like » et comment les utilisateurs réagissent eux-mêmes aux selfies des autres. L’étude a porté sur 315 Coréens qui postaient des selfies et prenaient en compte ceux des autres. Ils étaient évalués sur une version abrégée de l’inventaire de personnalité narcissique et une échelle qui mesurait leur implication dans leurs selfies, une échelle qui mesurait à quel point ils observaient les selfies des autres, et une échelle qui évaluait à quel point ils appréciaient regarder des selfies. Cette étude a montré que des personnes qui avaient de hauts scores de narcissisme étaient plus susceptibles d’évaluer favorablement le fait de poster des selfies, qu’elles attachaient beaucoup plus d’importance aux « like » que leur donnaient les autres ; et suivaient avec plus d’attention les selfies des autres. Cependant elles n’attribuaient pas plus de like aux selfies d’autrui que ceux qui avaient des scores de narcissisme moins élevé. Autrement dit, les narcissiques aiment être renforcés dans leur estime de soi par les autres mais sont peu enclins à leur rendre la pareille.

Harcèlement sur Internet

Casale et al. (2016) ont réuni un échantillon de 535 étudiants qui ont complété une version abrégée de l’inventaire de personnalité narcissique, une échelle d’hypersensibilité narcissique

et une échelle mesurant l’utilisation problématique d’Internet, correspondant à un comportement addictif. Cette étude a ensuite comparé les personnes non narcissiques aux personnes présentant un narcissisme vulnérable et d’autres présentant un narcissisme grandiose. Seuls les narcissiques vulnérables, avec une hypersensibilité narcissique, présentaient un usage problématique d’Internet et une préférence pour les interactions en ligne. Les narcissiques grandioses ne différaient pas des sujets non narcissiques, à cet égard. Autrement dit, plus une personne présente un narcissisme vulnérable plus elle va s’immerger dans un usage problématique d’Internet. Ce qui a de l’importance pour les thérapies de personnes à risque. Il faut aider ces personnes trop sensibles aux agressions et qui deviennent accros à l’Internet à se libérer de leur addiction par des thérapies cognitives et comportementales. Il ne s’agit pas de leur conseiller de ne plus se servir du tout d’Internet mais de prendre de la distance par rapport à des sites ou des personnes toxiques qui ont compris leur caractère « harcelable », c’est-à-dire leur anxiété, leur dépression et leur besoin d’amour, et en usent et en abusent. Il devrait être inscrit aussi dans le cahier des charges des webmasters et des dirigeants des réseaux sociaux de ne plus tolérer la violence verbale, la désinformation et les trolls sur la Toile. Une éthique de la Toile permettrait d’éviter des cas de dépression ou de suicide chez ceux qui n’ont pas la force de résister ou de se décentrer de ce monde irréel où la médiocrité humaine la plus sordide côtoie le meilleur : à savoir une information fiable et des réseaux qui assurent le maintien des liens amicaux et professionnels.

Le harcèlement répété sur Internet (cyberbullying) pourrait, dans les cas extrêmes, les conduire à la dépression et au suicide. Il est devenu un phénomène fréquent. Il atteindrait

9 à 40 % des enfants et des adolescents (Weber, 2013). Une statistique plus récente (Pew Research Center, 2014) donne quelques précisions. Elle fait état de 40 % de harcelés parmi les personnes qui sont sur Internet, mais, surtout, elle montre que la tranche la plus attaquée est celle des 18‑24 ans où la proportion est de 70 %. Dans cette tranche d’âge 26 % des jeunes femmes ont eu à subir les assiduités de suiveurs obsessionnels (stalkers), en ligne.

Selon une étude finlandaise (Sourander et al., 2010), les harceleurs ont entre 13‑16 ans : 7 % sur 2 215 présentent des troubles psychiques ; ils sont « antisociaux », présentent un trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention, un trouble des conduites, encore une addiction au tabac ou à l’alcool. Ils ont aussi des difficultés scolaires. Les « trolls » qui profitent de l’effet de désinhibition proposée par Internet avec l’anonymat, l’absence d’autorité et de contrôle, franchissent allégrement toutes les limites sociales pour s’amuser en persécutant les internautes. Une étude (Buckels et al., 2014) a montré un lien entre le « trolling » et la tétrade noire de personnalité : y sont retrouvés essentiellement le machiavélisme, la psychopathie et surtout le sadisme.

 Extrait de "Tous narcissiques", de Jean Cottraux, aux éditions Odile Jacob, avril 2017. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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