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(Mal) penser la sortie du nucléaire tue ? La difficulté des Verts à conjuguer pragmatisme, esprit rationnel et idéologie
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Au cœur du problème

(Mal) penser la sortie du nucléaire tue ? La difficulté des Verts à conjuguer pragmatisme, esprit rationnel et idéologie

Alors que la sortie du nucléaire en Allemagne s'avère très coûteuse sur le plan écologique, le groupe EELV à l'Assemblé nationale persiste dans le discours idéologique, notamment en proposant la création d’une commission d’enquête sur la filière nucléaire, sur laquelle l'Assemblée nationale doit se prononcer ce mercredi.

Atlantico : L'opposition automatique au nucléaire est une constante chez les Verts qui citent souvent en exemple l'Allemagne. Le pays a réduit sa part de nucléaire en réactivant les centrales à charbon, industrie à fortes émissions de CO2. Même si la sortie du nucléaire, en France, ne suivrait pas forcément l'exemple allemand, les Verts paraissent sectaires sur ce sujet.  Est-ce que, chez eux, le dogmatisme ou le sectarisme priment sur le pragmatisme ?

Alain Renaudin : Oui. Ce n'est pas exclusif aux Verts, mais chez eux le sectarisme est particulièrement marqué. Il y a aujourd'hui une forme de consensus sur le fait que le dogmatisme et le militantisme chez Europe Écologie – Les Verts passe avant le pragmatisme. Le parti est aujourd'hui dans une situation paradoxale, où il critique beaucoup le système énergétique mais sans dire clairement pourquoi, ni proposer très clairement des alternatives.

Ses membres revendiquent l'arrêt ou la réduction du nucléaire en France. Soit, on peut être d'accord sur le principe. Mais comment est-ce que l'on compense la diminution de la production d'énergie ? Quand on regarde l'exemple de l'Allemagne, on s'aperçoit que la réouverture des usines à charbon, ce n'est pas l'idéal non plus. Ce parti a une vision dogmatique. D'ailleurs il ne devrait même pas être un parti politique, car l'environnement devrait dépasser les clivages.

Thomas Guénolé : Les Verts ne sont pas plus sectaires sur le nucléaire que, par exemple, le PS sur les 35-Heures généralisées, l'UMP sur la supériorité intrinsèque supposée du secteur privé à tout propos, le Front de gauche sur les nationalisations, ou le FN sur l'imputation de tout problème sociétal aux immigrés. Il y a du sectarisme dans tous les partis politiques. Parti : le mot lui-même indique qu'on se définit comme une section séparée de l'ensemble pour affirmer sa spécificité... partisane.

A lire également : Réduction du nucléaire : effets pervers environnementaux et coûts cachés, la vraie facture

Est-ce que cela est dû à la personnalité des dirigeants d'EELV (Cécile Duflot et Jean-Vincent Placé) ? A la nature-même des idées écologistes ?

Alain Renaudin : Il y a évidemment un problème de leadership au sein du parti. Il y a trop de turnover, trop de chapelles, encore une fois parce que l'approche est trop dogmatique, voire trop philosophique. EELV manque de cohésion. Ce n'est pas un vrai parti politique. D'une part, quand ils ont une candidate à l'élection présidentielle, ils ne la soutiennent pas et préfèrent conclure des alliances pour obtenir des ministères. Ensuite, il n'y a pas de leader naturel. Le meilleur score d'EELV a été obtenu lors des dernières élections européennes, en 2009. A l'époque, le parti avait un vrai chef en la personne de Daniel Cohn-Bendit. Il n'est plus là et les autres leaders sont moins "durables". Pour un parti qui prône le durable, ses chefs sont plutôt jetables.

Thomas Guénolé : D'abord, le tandem Duflot-Placé a mis systématiquement en avant les engagements sur le nucléaire pour vanter les mérites de l'accord d'alliance avec le PS pour le quinquennat. C'est donc l'un des rares sujets sur lesquels même Jean-Vincent Placé ne peut pas faire volte-face. 

Qu'est ce qui dans l'histoire d'EELV explique ce sectarisme ? Les multiples mouvements qui composent le parti sont-ils également en cause ?

Alain Renaudin : Il y a un problème de fond qui veut que l'on considère que l'économie de marché n'est pas bonne pour l'environnement. Il est vrai que l'on a eu une croissance industrielle qui a été néfaste, depuis un siècle, du point de vue environnemental. Mais une fois que l'on a dit ça, que fait-on ? Les Verts en viennent à vouloir une alternative, mais cette alternative, personne ne la connaît. Il faut donc réfléchir à la manière dont l'écologie peut être mise au service de la croissance et comment on peut mettre l'économie au service de l'environnement. Il y a une vraie équation à résoudre et Europe Écologie – Les Verts n'y arrive pas.

Je ne dis pas qu'ils ont une tendance à la flagellation, mais on a du mal à sortir d'un discours environnemental punitif, ou incantatoire, ce qui n'est pas forcément mieux. L'environnement peut être une solution mais chez EELV il n'y a pas assez de stratégie, d'économie, de recherche de consensus.

Thomas Guénolé : La fracture profonde entre l'écologie issue de la gauche anticapitaliste des années soixante et soixante-dix, d'un côté, et l'écologie d'ingénieur façon Nicolas Hulot, de l'autre côté, est en train de disparaître : les tenants de l'écologie d'ingénieur quittent le parti les uns après les autres, ce qui explique l'hémorragie massive de militants depuis la grande vague de 2009-2012.

De fait, le tandem Duflot-Placé et ses affidés ont préféré verrouiller l'appareil du parti pour ne pas en perdre le contrôle et rétrécir ainsi au niveau d'avant 2009, plutôt que de prendre le risque de perdre ce contrôle mais rester aux 15 % issus de la dynamique Cohn-Bendit/Hulot. 

On ne retrouve pas vraiment ailleurs d'équivalent d'une situation aussi hallucinante. D'abord le tandem Duflot-Placé parvient à la tête d'une maison mourante, les Verts d'avant 2009, poste de pilotage dont plus personne ne veut à force d'écroulement électoral. Ensuite la locomotive Cohn-Bendit/Hulot permet une percée électorale spectaculaire jusqu'à tourner autour de 15 % de l'électorat. Puis, sur cette base, s'opère une grande distribution de postes et de sièges, faisant du tandem Duflot-Placé et de ses affidés les al-Saoud de la vie politique française : du pétrole est trouvé sous leurs pieds, ils n'y sont pour rien, mais les voilà riches. Enfin, les mêmes tuent la poule aux œufs d'or, en bloquant par jeux d'appareil la prise d'EELV par Daniel Cohn-Bendit. Il y a eu là soit du cynisme carriériste très poussé, soit de la bêtise, mais je n'imagine pas de troisième hypothèse.

Y-a-t-il d'autres exemples que le nucléaire pour lesquels les Verts font passer le sectarisme avant le pragmatisme ?

Alain Renaudin : Il y a les transports où, là-aussi, personne n'a la solution, mais un parti qui se dit être celui de l'environnement devrait être le premier à proposer des alternatives aux carburants hydrocarbures. Ce serait intéressant d'avoir des propositions d'EELV sur les alternatives au tout pétrole, sur les alternatives au tout-routier, etc.

Les Verts sont peu audibles parce qu'ils n'ont pas de vision à moyen terme, ce que je trouve à titre personnel très dommageable. Je suis agacé du tort que fait EELV à l'environnement.

Thomas Guénolé : Plutôt que de sectarisme, je parlerais d'incohérence lourde des positionnements. D'un côté, un parti qui se veut écologiste ne devrait pas s'exprimer autant sur ce qui n'a rien à voir avec l'écologie : les sans-papiers, la dépénalisation du cannabis, par exemple. De l'autre, un parti qui se veut écologiste devrait s'exprimer beaucoup plus sur des thèmes écologistes qu'il n'aborde quasiment pas aujourd'hui : le zéro-déchets et la "croissance bleue" en mer, par exemple.

Cette tendance est-elle inhérente à Europe Écologie – Les Verts, ou la retrouve-t-on dans d'autres familles politiques ?

Alain Renaudin : Ils se rapprochent, d'un certain point de vue, des partis extrémistes, soit du Front de gauche et du Parti communiste, soit du Front national. E tous les partis d'extrême, en sommes, indépendamment du curseur politique. L'approche anti euro du FN comme l'approche anti-marché des communistes ressemble à l'anti-nucléaire des Verts.

Thomas Guénolé : Plus profondément, les écologistes français sont contre le nucléaire comme le peuple de droite est anticommuniste : c'est un marqueur fondamental de leur identité politique.

Propos recueillis par Sylvain Chazot

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