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​La France, cette grande malade à ne pas brusquer : quand Emmanuel Macron reprend discrètement à son compte la filiation chiraco-hollandaise
©Soeren Stache / dpa / AFP

Héritage

​La France, cette grande malade à ne pas brusquer : quand Emmanuel Macron reprend discrètement à son compte la filiation chiraco-hollandaise

Le jeune Martin Rey-Chirac, petit-fils de Jacques Chirac a rejoint "En Marche !" il y a un an. Une filiation qui se confirme et qui été déjà bien entamé avec la présence dans les rang d'Emmanuel Macorn de nombreux anciens ministres "chiraquiens"

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur, habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Récemment, le petit fils de Jacques Chirac s'est engagé au côté du candidat d'En Marche! Bien qu'il n'est pas de poids politique, est ce que cette filiation n’est pas réelle ?

 
Jean Petaux : Agé de 20 ans, travaillant au service Marketing de la prestigieuse « maison d’enchères » Christie’s propriété de François Pinault, ami intime de Jacques Chirac et de sa file Claude, Martin Rey-Chirac n’a pas attendu la récente ascension d’Emmanuel Macron dans les sondages pour lui apporter son soutien. Il s’est engagé publiquement à ses côtés au milieu de l’année 2016 alors que le leader-fondateur d’En Marche! était encore membre du gouvernement Valls.

Le soutien de Martin Chirac à Emmanuel Macron est à mettre en perspective avec celui que Jacques, son grand-père ; Claude, sa mère et Frédéric Salat-Baroux, son beau-père, ont apporté tous les trois à Alain Juppé pendant la campagne des primaires de la droite et du centre. Dans le même temps on se souvient, que fidèle à son engagement depuis 2007 (et même depuis 2004), Bernadette Chirac, quant à elle, n’a pas changé : apportant un soutien inconditionnel à Nicolas Sarkozy et se différenciant du reste de la famille non seulement par son choix mais aussi par son attitude. Là où la majorité du « clan » soutenait Juppé sans « cogner » sur les rivaux du maire de Bordeaux ; Bernadette, elle, défendant les couleurs de l’ancien président de la République, ne se refusait aucune ironie, vacherie et acrimonie à l’égard des concurrents de son champion. Affaire de caractères sans doute : Bernadette, mi-Tatie Danielle par sa méchanceté foncière,  mi-Tante Yvonne par son statut d’ex-« première dame », n’a jamais supporté « l’eau tiède ».

Les douches glacées et les hammams suintants d’un Chirac au plus haut de sa forme ont sans doute éveillé chez elle des parfums de grands espaces et d’aventures politiques. Toujours est-il que la modération d’un Juppé ou la « mondialisation heureuse » d’un Macron ne seront jamais sa tasse de thé. Sans doute préfère-t-elle les « grenouilles de bénitier » modèle sarthois, fils de notaire, chevalier à la triste figure mais, intérieurement, comme dit Roselyne Bachelot, qui le connait fort bien, voisine du Maine-et-Loire, fille de Jean Narquin ami très proche du « père » politique de Fillon, Joël Le Theule :« Fillon, passionné de course automobile, passionné d’alpinisme : c’est du chaud bouillant à l’intérieur ».De quoi sans doute remplir d’aise Bernadette Chirac, ralliée à Fillon, Sarkozy battu. Impossible d’ailleurs de ne pas songer que la température doit être suffocante pour quelqu’un « chaud bouillant à l’intérieur » portant une de ses désormais célèbres « vestes forestières ».

A l’opposé la filiation Chirac (Jacques) / Chirac (Claude) / Chirac (Martin) trouve en Emmanuel Macron, dès lors que Juppé a été « overshooté », un débouché presque évident. D’autant que s’ajoute à cela le fait que le père de Martin, Thierry Rey, ami proche de François Hollande a été, à l’Elysée, les premières années du mandat présidentiel de Hollande (2012-2014), conseiller pour les affaires sportives du président de la République, sous un secrétaire général adjoint qui s’appelait… Emmanuel Macron. Comme on peut le constater, au-delà de la sensibilité politique, une forme de « radical-centrisme » qui était la marque fondatrice d’un Jacques Chirac et un « social-libéralisme » qui est l’axe central d’un Emmanuel Macron, plusieurs concordances affectivo-relationnelles expliquent aussi le choix du petit-fils de Chirac.

Il reste un dernier élément explicatif, et non des moindres. Jacques Chirac n’a jamais apprécié François Fillon. Il tolérait son « mentor politique » Philippe Séguin (qui pourtant le traitait partout de « grand con ») parce qu’il savait intuitivement qu’il ne faut jamais aborder les taureaux furieux de front ; mais les protégés de Séguin, il les considérait à leur juste place. Fillon a choisi Balladur en 1993 (à l’inverse de Séguin) : Chirac ne l’oubliera jamais. Et quand il le virera du gouvernement Villepin en 2005, Fillon se jettera dans les bras de Sarkozy avec cette phrase terrible : « Quand Chirac aura disparu on ne se souviendra de rien de ses 12 ans à l’Elysée, sauf de mes réformes »… On se dit que si Chirac pouvait encore parler il nous offrirait une de ses saillies qu’il réservait au « nain de Neuilly », du genre : « Fillon ? Quand il fait retraite chez les moines de Solesmes, à côté de chez lui à Sablé, est-ce que sa soutane est une « grande mesure » de chez Arnys payée par un copain ? »

 

Renaud Dutreil, Jean-Paul Delevoye et Serge Lepeltier, Anne-Marie Idrac… Plusieurs anciens ministres de Jacques Chirac ont eux aussi rejoint le mouvement. Qu'est-ce que ça peut laisser présager pour la gouvernance d'Emmanuel Macron en cas de victoire à la présidentielle ?

 
Sans vouloir être désagréable avec aucune des personnalités citées on ne peut pas dire que ce sont, aujourd’hui, des « poids lourds » de la vie politique ni des « perdreaux de l’année ». Ils n’incarnent pas forcément le renouvellement des acteurs tel qu’on peut l’imaginer avec Emmanuel Macron. Mais peut-être, tout simplement, que ce renouvellement est tout entier contenu dans la figure de Macron et qu’il se suffit, en somme, à lui-même en termes d’affichage.

Pour autant, tous ceux que vous citez, ont été de bons ministres, solides et sérieux. Affichant tous un solide sens de l’Etat. On pourrait d’ailleurs ajouter Jean-Jacques Aillagon, excellent ministre de la Culture avant d’être un des plus proches de François Pinault dont il est le conseiller culturel, lui aussi « rallié » à Emmanuel Macron. Ce soutien de « figures » chiraquiennes (Delevoye en particulier qui préside la commission des investitures des candidats d’En Marche ! pour les législatives de juin) à la candidature Macron est un indice fort du fait que l’ancien ministre de l’Economie prend bien soin d’accommoder  ses « plats politiques » d’une sauce bien à lui dont on peut dire qu’elle se compose de trois tiers bien distincts : de la droite, de la gauche et des nouveaux venus. Tout cela devant se lier avec une bonne rasade de Macron… C’est le premier et peut-être le seul indicateur de ce que pourrait être la gouvernance d’Emmanuel Macron en cas de victoire le 7 mai au soir : une majorité présidentielle comparable à celle que le vainqueur de 2002, justement Chirac, n’a pas su (ou pu) mettre en place malgré sa victoire écrasante (82% des voix) face à Jean-Marie Le Pen.

 

Plus tôt dans la campagne, Emmanuel Macron était à plusieurs reprises qualifié de "fils spirituel de François Hollande". Qualificatif qui s'est renforcé à la vue de son programme (projet). Comment peut-il avoir cette double filiation Chiraco-Hollandiste ? 

S’il s’agit d’une forme de pragmatisme apparemment désidéologisé (mais en fait très idéologique car, selon le mot célèbre du philosophe marxiste Louis Althusser : « La ruse suprême de l’idéologie c’est de faire croire qu’elle n’existe plus ») commune aussi bien à Jacques Chirac qu’à François Hollande, tous les deux élus en Corrèze, tous les deux « parachutés » donc quelque part sans racines autres que celles qu’ils ont planté eux-mêmes. Alors en effet Emmanuel Macron est bien l’enfant naturel de ce couple pas si illégitime que cela.

S’il s’agit d’une aspiration à réformer la France sans la brutaliser, sans la retourner, comme le prétend inversement un François Fillon ou, avant lui, un Nicolas Sarkozy tout en muscles et en tensions, alors oui, là encore, Emmanuel Macron n’entend pas renverser la table et opérer un « grand bond en avant ». On l’aura compris, « Macron-tsé-toung » ne risque pas d’être élu à l’Elysée le 7 mai au soir. De là à considérer que, tels Chirac ou Hollande, Macron est un réformateur de façade et un évolutionniste en « peau de lapin », il y a un grand pas à franchir que seule l’expérience permettra de trancher, de confirmer ou d’infirmer.

La double filiation dont vous faites état n’est pas tant « nominative » que politique, idéelle et construite historiquement. C’est celle qui forge le radicalisme humaniste de toute la IIIème République et, pour une part, l’histoire politique de la IVème avec le mendésisme, entre autres pensées réformatrices. Celle que l’on retrouve dans la pensée du philosophe Alain. Macron est dans cette sensibilité-là , tout comme pouvaient l’être avant lui Jacques Chirac et François Hollande. Certes, pour s’en convaincre il ne faut pas suivre leurs trajectoires respectives au « ras du bitume » de leurs routes politiques personnelles. Encore que celle de Hollande est nettement moins sinueuse et en lacets que celle de Chirac : elle souffre moins, en tout état de cause, de grandes embardées allant de l’ « appel de Stockholm » à l’ « appel de Johannesburg » en passant par « l’appel de Cochin »… Il faut considérer que Chirac comme Hollande ont servi l’Etat, soucieux de maintenir une France unie bien que soumise à des forces centrifuges considérables. Voilà pourquoi Emmanuel Macron ferait bien de s’en inspirer. Avec plus d’audace et plus de courage aussi. Tout dépendra, s’il est élu, des circonstances de son élection et surtout des leçons politiques qu’il saura en tirer. De ce point de vue, sur la question de savoir tirer parti de la force de ses adversaires ou des forces contraires, le renfort de Martin Rey sera bien utile : il pourra demander à son judoka de père, ex-Champion olympique et ex-Champion du monde, comment procéder ! Ou se rapprocher de Teddy Riner !

 

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