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​Commerce mondial : mais comment expliquer la tentative de rapprochement entre Chine et Allemagne face aux attaques de Donald T​r​ump ?
©JOHANNES EISELE / AFP

Fracture

​Commerce mondial : mais comment expliquer la tentative de rapprochement entre Chine et Allemagne face aux attaques de Donald T​r​ump ?

Tandis que Donald Trump continue de brandir ses menaces protectionnistes en accusant ses principaux partenaires commerciaux, Berlin et Pékin semblent bien vouloir s'allier pour promouvoir un libre échange à leur bénéfice exclusif.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Entre l'administration de Donald Trump qui tire à boulets rouges sur les pratiques économiques de la Chine, du Japon, du Mexique, et maintenant de l'Allemagne, et une Chine qui tente elle-même un rapprochement avec Berlin pour la défense du système commercial mondial, quels sont les lignes de fracture ?

Nicolas Goetzmann : Entre Trump et la Chine, le Japon, l'Allemagne ou le Mexique, la ligne de fracture est celle des échanges commerciaux. Les États Unis sont largement déficitaires contre l'ensemble de ces pays. Pour les 11 premiers mois de l'année 2016, le déficit américain vis-à-vis de la Chine est de 319 milliards de dollars, 62.4 milliards pour le Japon, 59.6 milliards pour l'Allemagne et 58.8 milliards pour le Mexique, qui forment ce fameux quatuor. Donald Trump cherche à mettre la pression sur ses pays pour permettre à la balance commerciale de s'équilibrer, et c'est ce qui explique son discours protectionniste. De l'autre côté de la barrière, la nouveauté est effectivement cet appel lancé par le premier ministre chinois, Li Keqiang, à Angela Merkel "La Chine et l'Allemagne devraient envoyer des signaux de stabilité aux marchés mondiaux et sauvegarder ensemble le système international existant grâce à la libéralisation des échanges commerciaux et des investissements". L'alliance de la Chine et de l'Allemagne renvoie à ce que ces deux pays ont de commun, c’est-à-dire des excédents commerciaux gigantesques vis-à-vis du reste du monde. Les deux pays ont donc des intérêts communs ; une libéralisation maximale des échanges pour permettre à leurs produits de trouver des débouchés. Et si les États Unis ne veulent plus participer à ce jeu, il va falloir se tourner vers d'autres victimes. Nous assistons donc à une polarisation de la situation, entre le protectionnisme d'une part, et la poursuite d'une stratégie commerciale agressive de la part de la Chine et de l'Allemagne. Aucune de ces ceux deux situations ne semblent satisfaisantes. Et la France est au milieu du guet, car elle partage en partie la situation américaine, avec une balance commerciale lourdement négative au profit de la Chine et de l'Allemagne. Malgré des intérêts communs avec la situation américaine, la France est évidemment un partenaire privilégié de l'Allemagne au sein de la zone euro. Pour la France, se rallier au protectionnisme américain n'aurait pas de sens, mais il n'y en aurait pas plus à soutenir la stratégie de cavalier solitaire menée par l'Allemagne et la Chine, dont la France supporte largement le coût depuis 15 ans. Quand l'administration Trump parle d'une Allemagne qui "exploite" les Etats Unis et ses partenaires européens, il ne faut pas oublier qu'il y a bien une part de réalité. 

Quelle est l'origine de cette situation ? Comment la mondialisation des années 2000 en est-elle arrivée à produire de telles tensions ?

Il suffit de comprendre comment Chine et Allemagne en sont arrivés à de tels excédents commerciaux. En 2001, la Chine présentait un surplus de 22 milliards de $; en 2015, le chiffre était de 600 milliards. Concernant l'Allemagne, le surplus est passé de 59 milliards d'euros en 2000 à 244 milliards en 2015. Traditionnellement, ce type de résultats est associé à la capacité de ces pays à faire de bons produits "que les gens veulent acheter". Mais cela est vrai d'autres pays, comme les États Unis, ou la France. La différence est que l'Allemagne et la Chine maintiennent leurs salaires excessivement bas, ce qui empêche la population de pouvoir absorber la quantité de biens et de services qu'elle produit. L'Allemagne fait de très bons produits, cela est indiscutable, mais si les entreprises allemandes distribuaient les fruits de ces succès à ces salariés, ceux-ci consommeraient plus, notamment des biens étrangers, et la balance commerciale s'équilibrerait. C'est la même chose en Chine. En résumé, Chine et Allemagne créent leurs excédents en profitant de la croissance d'autres pays tout en réprimant leur propre demande intérieure. C'est ce qu'on appelle la stratégie du cavalier solitaire.

Cette situation a été dénoncée de nombreuses fois au cours de ces dernières années, Chine et Allemagne étaient visées directement lors des G20 et autres rencontres internationales, le FMI s'alarme régulièrement de cette situation, l'ancien patron de la FED, Ben Bernanke, avait publié un arrticle intitulé "le surplus commercial allemand est un problème" mais les deux pays sont restés sourds à ces demandes. Le résultat, c'est qu'après une phase diplomatique classique courtoise, les États Unis sont passés à l'offensive radicale avec Trump, non plus pour demander une relance de la demande intérieure de la Chine et de l'Allemagne, mais en voulant instaurer des barrières de protection. Face à cela, et au lieu de manifester une volonté de rétablir l'équilibre pour calmer le jeu avec les États Unis, la Chine et l'Allemagne se positionnent en victimes, tout en se présentant comme les défenseurs d'une mondialisation heureuse et équitable. Le débat polarisé entre deux solutions insatisfaisantes.

Quels sont les effets de cette "polarisation" du discours, entre protectionnisme d'une part, et défense du système actuel ? Existe-t-il tout de même une réelle alternative ?

En suivant la logique actuelle, avec un protectionnisme qui se met en place aux États Unis et des pays en excédents qui ne veulent rien céder, le résultat sera que d'autres pays devront absorber les surplus chinois et allemands, ce qui provoquera de nouvelles crises.

Comme cela est évoqué plus haut, la France aurait tout intérêt à se mettre au milieu du jeu, ce qu'elle peut faire étant donné son poids au sein de la zone euro. Parce qu'une réorientation européenne, guidée par la France, vers le modèle américain d'une économie soutenue par son marché intérieur produira cet équilibre acceptable par les uns et les autres. Mais il faudra que l'Allemagne cesse de voir sa balance commerciale comme l'alpha et l'oméga de sa politique économique. Ce qui ne va pas être évident. Concernant la Chine, le problème est le même, mais il est d'ores et déjà, partiellement, intégré par Pékin, parce que la taille de l'économie chinoise est devenue telle que le pouvoir a quand même compris que la planète ne sera bientôt plus suffisante pour absorber ses excédents. C'est donc un redéploiement vers la demande intérieure qui doit être la priorité. Une pression conjointe des États Unis et de l'Europe ne sera pas inutile pour inciter la Chine à aller dans cette direction.

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