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Les villes les plus innovantes sont aussi les villes où les inégalités se creusent le plus et ça n’est pas une coïncidence

Une étude américaine financée par la Ewing Marion Kauffman Foundation tend à démontrer qu’il existe une augmentation des inégalités dans villes où se développement par ailleurs le secteur des nouvelles technologies.

Place au high tech !

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Les villes les plus innovantes sont aussi les villes où les inégalités se creusent le plus et ça n’est pas une coïncidence

Atlantico : L'augmentation des inégalités dans certaines villes serait directement liée au développement du secteur des nouvelles technologies et la création de nouvelles entreprises innovantes. C'est ce que montre en tout cas l'étude de la Ewing Marion Kauffman Foundation. Comment expliquer ce constat ?

Franck DeCloquement : Les villes intelligentes – autrement dit les fameuses « smart cities » – auraient-elles une face cachée ? C’est en substance l’interrogation que soulève la lecture de cette nouvelle étude américaine de l’Ewing Marion Kauffman Foundatio,  menée conjointement par les chercheurs Enrico Berkes de la Northwestern University, et Ruben Gaetani de l’université de Toronto. Au demeurant, leurs conclusions semblent démontrer qu’une croissance de l'innovation « high-tech » mesurée à travers l’accroissement des dépôts de brevets au sein des villes américaines particulièrement innovantes, génèrerait par « effet retour », une forte croissance des inégalités dans ces mêmes villes…

Et pour parvenir à ce constat surprenant, ces deux chercheurs ont examiné 2 millions de brevets – tous liés à des régions métropolitaines précisément étudiées – afin de mesurer leur niveau d'innovation.

Ils ont ensuite étudié la relation qui pouvait exister entre ce niveau, et les disparités sociales mesurables par le revenu, la profession et le niveau d'éducation à l’intérieur d’une même « smart cities ». Le tout, en tenant compte de facteurs tels que la nature réelle des changements qui interviennent dans l'économie, afin de pouvoir possiblement les mettre en corrélation – par exemple –, avec le manque de logements disponibles. Les deux chercheurs ont examiné en l’occurrence cet effet aux États-Unis, et tout particulièrement à San Francisco où l’on sait que les dépôts de brevets ont plus que doublé entre 1990 et 2010. Parallèlement, les disparités dans les populations considérées y ont augmenté de 5,2 points. Et près de la moitié de cette augmentation peut être attribuée directement à cette croissance de l'innovation dans le périmètre géographique étudié. 

Ces disparités économiques se produiraient en deux phases : à mesure que des entreprises les plus innovantes sur le plan technologiques ouvrent des bureaux dans un secteur géographique particulier, leurs employés très spécialisés dans l’économie du savoir se rapprochent – en conséquence – de leur lieu de travail : « En général, ces entreprises innovantes déménagent en ville, louent d'anciens bureaux, ou convertissent de vieilles usines en bureaux, pour les travailleurs du savoir… Et dans une deuxième étape, ces mêmes travailleurs qui étaient auparavant dispersés dans la ville commencent alors à déménager, et à converger au plus près de ces nouveaux espaces de bureaux », explique en substance Ruben Gaetani. Et en outre, ces mesures contribuent à tenir isoler certains quartiers économiquement. Mais certains « effets secondaires » détectés comptent finalement plus encore : « lorsque que les travailleurs les plus riches se rapprochent, ils augmentent en conséquence la demande d'équipements locaux », explique-t-il. Les attributs typiques et haut de gamme de l'embourgeoisement font alors leur apparition – nouveaux cafés, salles de yoga, meilleures écoles sont plébiscitées de manière disproportionnée par les résidents à salaire élevé – explique Ruben Gaetani. De sorte que les prix augmentent et que les résidents à faibles revenus quittent bientôt ces lieux de vie pour s’installer dans des périphéries plus lointaines. Cet effet « d'amplification » constaté représente les deux tiers de l'augmentation de ses disparités dans les villes étudiées.

Ce phénomène est-il généralisable en dehors des Etats-Unis ? Peut-on, et va-t-on retrouver à terme le même phénomène en France ?

Bien que les contextes soient différents à plus d’un égard, ce n’est pas impossible. Il faut d’ores et déjà s’interroger sur l’occurrence que pourrait avoir un tel phénomène à se reproduire dans nos contrées européennes.  Au risque dans le cas contraire de voir advenir les mêmes effets durcissants, faute de les avoir décelés à temps… Aujourd’hui, la ville « intelligente » est partout envisagée comme une sorte de solution miracle et un concept qui s’impose d’évidence… Une panacée en quelque sorte, en capacité de produire des villes à la fois plus économes, plus attractives, mieux gérée et beaucoup plus sûre pour leurs habitants. Ses promoteurs ont raison de dire que l’information constitue aujourd’hui un actif immatériel sous-exploité au service du développement urbain. Mais ce potentiel ne se réalisera qu’en dépassant les trois impasses conceptuelles des « smart cities », telles qu’on les pense encore aujourd’hui : la priorité aux services, l’approche de la ville comme un système complexe à optimiser, et l’occultation des enjeux de pouvoir sous-jacents… A l’image du concept de « développement durable » dont il constitue une forme de déclinaison dans l’écosystème urbain, celui de « ville intelligente » ne peut que susciter l’intérêt. Pour faire simple, il s’agit à la fois d’améliorer la qualité des services urbains, l’implication des habitants et la qualité environnementale en réduisant notamment la consommation énergétique globale. Qui pourrait dignement s’opposer à de tels objectifs ?

C’est par une approche systémique de la ville que l’on essaie de la rendre plus « intelligente » pour reprendre à notre compte les analyse d’Henri Pornon : interconnexion des fonctions urbaines entre elles – éducation, santé, transports, énergie, habitat – interconnexion des citoyens et des organismes en charge de la délivrance des services urbains – mise à contribution du citoyen « capteur » ­–, interconnexions des systèmes d’information, etc… Ce concept est largement soutenu par les grands industriels l’informatique, des transports, de l’énergie et des services urbains. Plusieurs Villes ou agglomérations du monde ont engagé des démarches en ce sens. On pense immédiatement au sultan d’Abu Dhabi qui a entrepris de construire de toutes pièces la ville intelligente de Masdar. De même que l’Arabie Saoudite pour sa ville du futur « Neom », qui aura pour priorité de se focaliser sur neuf secteurs d’investissements et de conditions de vie, qui seront au cœur du futur de l’humanité : l’énergie, l’eau, la mobilité, les biotechnologies, l’agroalimentaire, les sciences technologiques et digitales, les usines du futur, les médias et le divertissement. De nombreux consultants et universitaires assurent les développements conceptuels et les méthodologiques nécessaires à la concrétisation de ces « villes concept », et participent ainsi à leur promotion. Le projet Neom sera appuyé en outre par une capacité d’investissement de plus de 500 milliards de dollars. Les capitaux seront mis à disposition par le Royaume d’Arabie Saoudite, le fond d’investissements publics d’Arabie Saoudite mais également d’autres investisseurs privés et internationaux. Le Prince Mohammed Bin Salman ayant la volonté de s’inscrire dans l’histoire, en orientant l’Arabie Saoudite vers le futur.

Mais au-delà des discours très positifs, ou chacun explique pouvoir sauver l’humanité ­– ou tout du moins, améliorer ses conditions de vie grâce à la concrétisation des concepts du développement durable à travers les villes intelligentes ­– les interrogations et les doutes ne manquent évidemment pas.

Pour autant, que faire des pauvres dans la Ville Intelligente de demain ?

Certains connaissent le rapport publié par John Locke en 1697 à la demande du Ministère du commerce britannique : « Que faire des pauvres ? ». Une question cruciale pour les villes intelligentes. Un de leurs objectifs est en effet de se diriger vers une plus grande sobriété en matière de consommation des ressources énergétiques. Ce qui nécessite bien entendu de très gros investissements initiaux, hors de portée des collectivités et des citoyens les plus pauvres. Constatant que dans la société actuelle, d’une part, ceux qui profitent des aides aux économies d’énergie sont les ménages qui disposent d’une capacité d’investissement notable, d’autre part que les classes aisées sont plus que réticentes à payer plus d’impôts pour réduire les inégalités, il ne faut pas s’attendre à un transfert notable de ressources à ce niveau… Dans la société française actuelle, à l’instar de la plupart des pays du monde occidental, les pauvres s’appauvrissent et les plus riches s’enrichissent. Ceci pouvant tendre à démontrer que nos sociétés n’évoluent pas dans le sens d’une plus grande solidarité. En conséquence, les villes et les citoyens aisés auront probablement les moyens d’évoluer vers des villes numériques, mais les quartiers populaires et de banlieues pauvres risquent fort d’être condamnés de nouveau à l’exclusion économique. Associée au renforcement des exclusions liées à la non-accessibilité aux nouvelles technologies de l’information et de la communication : exclusion des services publics numériques, des anciens, des pauvres, de ceux qui n’ont pas les bagages culturels adéquats ou le niveau d’éducation nécessaire. Les populations les plus fragiles socialement et économiquement risquent donc de ne pas avoir leur place dans ces futurs « smart cities ».

Pour autant, est-ce que développer le secteur des nouvelles technologies induirait inévitablement un accroissement des inégalités ? Est-ce là une fatalité où un phénomène sur lequel on peut avoir de l'emprise ?

La ville Intelligente est un système complexe. Et cette étude de l’Ewing Marion Kauffman Foundation interroge en effet sur les moyens à disposition de ces villes innovantes, pour justement soutenir cette capacité d’innovation en leur sein, tout en ne finissant pas totalement stratifiés. Il faut effet envisager tout cela en termes systémiques. Et en l’occurrence, il est peut-être nécessaire de rappeler certaines règles mises en évidence par les grands théoriciens des systèmes complexes à l’image d’un Jean-Louis Le Moigne : un système complexe ne peut améliorer son organisation interne qu’en augmentant le désordre extérieur. En conséquence, on peut donc se demander si la contrepartie de l’émergence prochaine de ces fameuses « Smart Cities » ne risque pas d’être la multiplication des « Dirt Cities » – ou villes sales – ou des « Garbage Cities ». Autrement dit, des « villes poubelles » qui pourraient s’agencer tout autour ?

On constate à cet effet que le ticket d’entrée pour devenir une Ville « intelligente » – ou du moins, s’en rapprocher à grand pas – représente un coût exorbitant et risque naturellement d’amplifier les inégalités de développement entre les Villes d’un même territoire, et les populations qui y vivent. On peut naturellement se poser la question de savoir qui payera la note, et qui tirera profit des dispositifs « intelligents » mis en place ? L’intérêt d’une meilleure intégration entre fonctions urbaines ne laisse planer aucune forme de doute, mais les réponses apportées semblent aujourd’hui s’appuyer sur le « tout technologique »,  à travers le recours intensif aux NTIC. Aucune proposition d’intégration par le lien social, ou la solidarité humaine ne semble émerger. Sauf peut-être si l’on considère que connecter des personnes entre elles par le seul usage des smartphones ou des réseaux sociaux permet en soi de créer du lien social et de l’empathie… La technologie avancée ne ferait en somme qu’apporter une fausse réponse à nos égoïsmes collectifs et notre manque criant de solidarité et d’égard mutuel. De leur côté, les chercheurs américains de cette étude n'ont pas étudié les solutions correctrices envisageables, mais Ruben Gaetani suggère que deux facteurs pourraient être clé de son point de vue. Puisque la première vague de résidents à revenus élevés essaie souvent de réduire ses déplacements au maximum, le déploiement de meilleures options de transport pourraient aider. « La meilleure façon d'aborder cela serait une amélioration gigantesque du système de transport en commun », à-t-il récemment indiqué dans les colonnes de FastCompagny.com. Appuyant également sur l’importance d’une amélioration des conditions de scolarité offertes par les écoles environnantes. Un élément qui pourrait en effet permettre une forme de rééquilibrage substantiel, et modérer cet effet d'amplification. 

 
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Franck DeCloquement

Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’Ecole de Guerre Economique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géo-économie et intelligence stratégique". Il enseigne également la "Géopolitique des médias" en Master 2 recherche "Médias et Mondialisation", à l'IFP (Institut français de presse) de l'université de Paris II Panthéon-Assas. 

Franck DeCloquement est aussi spécialiste sur les menaces Cyber-émergentes liées aux actions d'espionnage économique et les déstabilisations de nature informationnelle et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, aux assises de la FNCDS (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants et Supérieurs), à la FER (Fédération des Entreprises Romandes à Genève) à l’occasion de débats organisés par le CLUSIS - l'association d’experts helvétiques dédiée à la sécurité de l'information - autour des réalités des actions de contre-ingérence économique et des menaces dans la sphère digitale. 

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