Cyril, Norbert et Jean : rétrospectivement, il semble qu’ils ont toujours été les stars de cette saison de Top Chef. Et pour cause : les trois finalistes de l’émission culinaire représentent chacun à leur manière la société française.
Norbert d’abord, bien sûr, avec son histoire personnelle déchirante et une gueule que le terme "grande" ne suffit même plus à décrire. Sa maman qui l’a foutu dehors quand il était un ado trop difficile, la rage, la découverte de la grande cuisine, et l’ascension à la force du poignet, de plongeur à sous-chef en passant par Bernard Loiseau. Et puis ce mélange de coeur d’or, et de Machiavel au petit pied, comme quand il était sûr, contre son poteau Julien, de conquérir le coeur de Thierry Marx s’il mettait sa Banana Split réinventée dans un verre au lieu d’une assiette. Mais il ne l’a pas fait : il n'avait pas le coeur à achever son copain.
Cyrille, lui, c’est un peu le contraire : aussi discret que l’autre est tonitruant, aussi rural que l’autre est (sub)urbain, aussi enfant sage que l’autre est trublion. Mais c’est en essayant de comprendre Jean, le troisième finaliste de ce soir, que ça m’a frappé : Top Chef, c’est un échantillon sociologique de la société française. Tout concentré que j’étais sur la cuisine, sur les choix esthétiques, sur les contenus des discours des uns et des autres, sur leurs dramaturgies personnelles, je n’avais pas fait attention à cet élément essentiel : ils ne causent pas la même langue, ces candidats. Ils ne sont pas du même monde.
Full disclosure : ça m’a frappé avec Jean parce que, moi aussi, j’ai grandi dans les beaux quartiers de l’ouest parisien. En entendant Jean parler, je me suis finalement dit : je le connais ! Pourtant, je suis à peu près sûr que Jean Imbert et moi ne nous connaissons pas personnellement. Mais son langage, son élocution, son port, sa façon de se tenir, d’interagir, ce que son attitude me dit de ce qui est important pour lui, des émotions qui l’animent : tout cela m’emplissait d’un sentiment de familiarité. Nous sommes du même monde ! Nous n’étions pas au lycée ensemble (c’est qu’il est bien trop jeune, le saligaud !), mais j’étais au lycée avec des comme lui, et il était au lycée avec des comme moi. Les grands appartements du 16ème, la passion du tennis au Bois de Boulogne, le drame bourgeois et familial de la reconnaissance paternelle, la façon de ne pas parler d’argent : ça se voyait.
Norbert, c’est notre loulou national, notre jeune de banlieue, mais qui fait pas trop peur quand même. Il brûle pas des bagnoles, il flambe des pigeons. Il filtre pas beaucoup ses émotions, il aime la fête, il aime crier, et mon Dieu, son langage n’est guère châtié, baronne. Il est plus à son aise au zénith d’Amiens qu’à Roland-Garros. Là où le Jeannot veut surtout que son papa l’aime, le Nono, il prend sa revanche sur le monde. Il arrête pas de nous le dire, comme quand Yannick Alléno lui a dit qu’elle était bien, sa tête de veau (et sa tête de lard aussi, entre nous) : c’est sa revanche sur tous ceux qui n’ont pas cru en lui.
Cyrille, lui, il fait assez France éternelle entre ces deux urbains, le fils à papa et le loulou de banlieue. Rural, discret, technique, rondouillard -- c’est pas un contestataire, au contraire. L’école hôtelière à 14 ans, comme il faut, la première étoile au Michelin, l’humilité provinciale et l’admiration des institutions (à commencer par Jean-François Piège, bien sûr).
Ce sont des vrais personnages de Balzac, ces trois-là. La Comédie humaine aux fourneaux avec la ville, la campagne, les ambitieux, les héritiers, les malins et les artistes. Mais ce qui est rigolo, c’est que cette différence de classe, je ne sais pas vous, mais moi, je ne l’ai pas vu dans les assiettes. Quand on voit ces trois enfants de France cuisiner, c’est comme s’ils avaient laissé leur classe sociale au manteau. C’est tout technique : amour du produit, précision des cuissons et des assaisonnements. On s’est beaucoup demandé, ces dernières années, pourquoi la France était si entichée de cuisine. La façon dont elle réunit ces horizons si distincts me paraît déjà une raison suffisante.
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Le temps passé à mijoter ou à déguster la cuisine représente une pause dans un quotidien rempli d’angoisse.
Mais la cuisine, c’est aussi la richesse d’un vocabulaire qui s’associe à la vie de tous les jours, au langage du milieu, à celui du sport. Qui n’a pas peur de ne plus avoir un radis ou de voir un proche se faire retourner comme une crêpe ? Le truand qui a de l‘estomac ne se met jamais à table. Une équipe de foot archi-dominée prend une marmite.
Parfois, le vocabulaire gourmand permet de se défouler sans recourir à des mots plus vulgaires. Grande asperge, patate, andouille, ne sont pas des qualificatifs sympathiques mais ils se digèrent tout de même mieux que d’autres lorsqu’il s’agit de désigner une personne qui n’a rien dans le citron.
Les émissions culinaires s’invitent désormais sur toutes les chaines, parfois en prime time. La cuisine et son vocabulaires sont aussi présents dans des fictions, par exemple « Les toqués ». Et ce n’est qu’un début. Quoi de plus délicieux qu’un polar gourmand usant d’expressions à la Audiard et des épices du langage gourmand pour raconter des tranches de vie bien saignantes ?
qui résume bien la sociologie de cette émission.