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Thomas Guénolé : “Il est parfaitement incohérent que Manuel Valls, en tant que Premier ministre, ait voulu devenir porte-étendard du slogan “Je suis Charlie”, tout en signant des contrats avec le régime saoudien.”

A l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Thomas Guénolé nous explique notamment pourquoi il est faux et dangereux de dire que l'islam ne serait pas compatible avec la République.

Entretien

Publié le - Mis à jour le 27 Janvier 2017
Thomas Guénolé : “Il est parfaitement incohérent que Manuel Valls, en tant que Premier ministre, ait voulu devenir porte-étendard du slogan “Je suis Charlie”, tout en signant des contrats avec le régime saoudien.”

Atlantico : Dans votre dernier ouvrage, Islamo-psychose, vous dénoncez une certaine paranoïa française sur la question de l’islam. Selon vous, comment faut-il aborder la question du prosélytisme d'un certain courant politique de l'islam ? Considérez-vous seulement que ce courant existe bel et bien? Quels mots utiliser pour ne pas attiser les crispations communautaires tout en condamnant certaines dérives ?

Thomas Guénolé : Constater des problèmes minoritaires, voire marginaux chez une partie des Français de confession musulmane, c’est une chose. Diaboliser les Français de confession musulmane dans leur ensemble en ne parlant que de ces problèmes minoritaires, c'en est une autre.

On ne parle jamais du fait qu’environ 80% des Français de confession musulmane sont pour la laïcité et pour l’égalité hommes-femmes. Cela signifie pourtant que puisque l’islam français n’existe qu’au travers des Français qui vivent cette foi sur notre territoire, il est faux de prétendre que l’islam serait incompatible avec la République. On ne parle jamais du fait que les trois quarts sont d’ores et déjà soit totalement assimilés, soit totalement intégrés. Cela signifie pourtant qu’il est faux de prétendre que "les musulmans", vus comme un bloc monolithe, ne veulent pas et ne peuvent pas s’intégrer. On ne parle jamais du fait que seulement 2% sont membres d’une association religieuse. C’est pourtant un indice très clair du caractère résiduel de l’envie d’un entre-soi confessionnel.

Ce regard sélectif, cet effet de loupe, ce parti pris de diabolisation en bloc, nourrissent dans la société française ce que j’appelle l’islamopsychose : une perception délirante, c’est-à-dire déconnectée de la réalité, de ce que sont l’islam français et les Français de confession musulmane. Il faut regarder bien en face la gravité du problème. Les Français croient en moyenne qu’un tiers de la population du pays est musulman : fantasme de raz-de-marée, c’est le quintuple de la réalité. Environ un tiers des Français croient que la majorité de leurs compatriotes musulmans ne sont pas intégrés – ce qui est faux – et que c’est de leur propre faute. Un Français sur cinq croit que la France est en guerre contre l’islam en général – contre l’islam, pas contre le jihadisme. Plus d’un Français sur deux déclare qu’il réagirait mal si son enfant épousait une personne de confession musulmane. Et plus d’un Français de confession musulmane sur dix déclare qu’il a déjà été agressé physiquement du fait de sa religion.

Autrement dit, nous avons atteint un stade extrême de diabolisation des Français de confession musulmane. Une des thèses de mon livre, c’est que cela crée un danger bien réel de basculement dans des formes nouvelles de persécution. Je pense en particulier à la persécution socioéconomique, qui a déjà commencé en matière de discriminations à l’embauche et qui est colossale : alors que leur niveau de diplômes est très proche de la moyenne, les Français de confession musulmane sont touchés à 30% par le chômage, contre 12% pour la population totale.

La diabolisation des Français de confession musulmane repose aussi sur certains raisonnements devenus banals mais qui sont profondément faux. Il y a, par exemple, la "reductio ad islamum". Cela consiste à affirmer que l’islam est la cause de tel problème, sans preuve, voire malgré les preuves du contraire. Gilles Kepel soutient ainsi qu’en 2005, les émeutes de banlieue auraient eu deux déclencheurs : un déclencheur mineur, la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré ; puis un déclencheur majeur, le tir d'une grenade par la police atteignant la mosquée de Clichy-sous-bois. Il en conclut que ces émeutes auraient eu pour déclencheur principal l’islam. Or, un rapport des RG explique dès 2005 qu’elles n’avaient pour moteur ni l'origine ethnique, ni l'origine géographique, ni l'origine religieuse des émeutiers. De plus, avant 2005, la France a connu répétitivement des révoltes de jeunes de banlieue, notamment aux Minguettes dans les années 1980 ; et après 2005, elle en a encore connues, dernièrement après la mort d’Adama Traoré ; à chaque fois, le déclencheur était un incident grave entre des jeunes et des policiers, et non pas l’islam. A contrario, alors que les actes de vandalisme contre des mosquées augmentent depuis 2015, cela n’a pas provoqué d’émeutes de jeunes de banlieue, y compris après la récente tentative d’incendie contre la mosquée de Clichy-Montfermeil. CQFD : cette "reductio ad islamum" de Gilles Kepel ne tient pas.

On peut aussi citer, là encore chez Gilles Kepel, la thèse selon laquelle il existerait un continuum dans l’islam : du musulman sorti de la religion au musulman modéré, du musulman modéré au musulman radical, et du musulman radical au jihadiste. Cette grille de lecture est fausse. L’islam n’est pas un monochrome de Malevitch : c’est un tableau impressionniste. Il comporte une grande diversité d’écoles juridiques, qui n’aboutissent pas du tout aux mêmes choses si l’on s’y radicalise. Prenons par exemple l’islam sunnite malékite, très présent au Maroc, et l’islam sunnite wahhabite, très présent en Arabie saoudite. Eh bien, un musulman radicalement malékite sera très progressiste alors qu’au contraire, un musulman radicalement wahhabite sera intégriste, sectaire, obscurantiste. Problème : cette grille de lecture erronée d’un islam monochrome, très répandue, implique que plus on est musulman, plus on est terroriste. Elle constitue donc objectivement une diabolisation extrême des gens qui partagent cette foi.

Il y a dans notre société tout un courant d’opinion qui profite du contexte de terrorisme jihadiste pour déverser sa haine sur la minorité musulmane. Ce sont des gens comme Éric Zemmour, Alain Finkielkraut, Marine Le Pen, et beaucoup d’autres. Il ne faut pas sous-estimer la gravité de la situation. J’explique, par exemple dans mon livre, citations à l’appui, que le magazine Valeurs Actuelles déploie envers la minorité musulmane la même argumentation haineuse que celle du journal antisémite L’Intransigeant envers la minorité juive à la fin du XIXème siècle, au temps de l’Affaire Dreyfus. A tous ceux-là, il faut opposer le refus de leur communautarisme : c’est-à-dire le refus catégorique de diaboliser en bloc une partie de la population française, de l’essentialiser, de l’assigner à résidence confessionnelle. Sur ce point, il est d’ailleurs grand temps que la France qui défend les valeurs républicaines cesse de baisser les yeux et de raser les murs face à l’autre France : celle qui a un problème obsessionnel de haine envers les minorités.

Quant au problème de l’adhésion d’une minorité de Français de confession musulmane à un islam réfractaire envers les valeurs républicaines, il nécessite une politique à la fois d’inclusion, d’intransigeance et d’éducation. Inclusion : puisque moins les personnes de confession musulmane sont précaires et au chômage, moins elles adhèrent à un islam réfractaire, le levier le plus efficace pour faire baisser ce courant, c’est d’atteindre le plein-emploi et l’inclusion socioéconomique de tous. Intransigeance : conformément au principe de laïcité – qui est la neutralité spirituelle de l’Etat et de ses administrations et non pas un principe d’hostilité au fait religieux musulman dans l’espace public –, toute personne qui réclame à l’administration ou à un service public un traitement différent au nom de sa religion doit recevoir une réponse négative. Education : comme le préconisait déjà Régis Debray, il y a des années, il est grand temps d’enseigner à l’école les grands principes des grandes religions et des grandes philosophies qui sont présentes en France.

 
Commentaires

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  • Par pasdesp - 22/01/2017 - 11:15 - Signaler un abus Reductio ad islam vaut bien reductio ad hitlerum

    Cet article a sa place dans Le Monde ou Libe voir les Inrock ( Ah oui genole n'y est plus en odeur de sainteté. On aimerait qu'Altantico n'héberge pas ce chantre de la bien pensance. Les espaces médiatiques leur sont déja bien trop dédiées; A quand Lea salamé?

  • Par ikaris - 22/01/2017 - 15:56 - Signaler un abus Guénolé quels sont tes sources ?

    D'abord une fois le plus le titre de l'article est une trahison vu qu'il ne représente pas la quasi-totalité de l'article qui n'est qu'un appel à se bander les yeux sur la réalité en écoutant la berceuse de Guénolé l'analyste de l'islam et de l'immigration depuis son bureau parisien. Ensuite "je suis Charlie" n'est que la complainte des bobos je ne vois pas en quoi ça empêche de vendre des trucs à l'Arabie Saoudite tout en virant tous les prédicateurs salafistes ou wahabites ... ou alors il y a des clauses cachées au contrat et là balance ce que tu sais, Guénolé ! Et puis geindre à chaque fois qu'il y a des sanctions corporelles en Arabie Saoudite ça va changer quoi à la propagation de l'islamisme radical en France ? Guénolé tu n'est qu'un dimmhi, tes raisonnements ne tiennent pas debout et les chiffres que tu nous sors ne sont qu'issus de sondages achetés et en plus tu les tortures pour leur faire sortir ce qui t'arrange ("dormez tranquille" . Sous l'occupation tu aurais bossé à Radio Paris (greffier : +1 point Godwin pour moi)

  • Par Jean-Benoist - 22/01/2017 - 17:29 - Signaler un abus Guenolé colllabo tout comme

    Yann Moix qui veulent linvasion des islamistes et la soumission des femmes en France.. Ils sont dangereux et esperons que les étudiants de cet islamophile soient suffisamment critiques et éclairés poue ne pas croire ses inepties

  • Par vangog - 22/01/2017 - 19:15 - Signaler un abus Marine Le Pen déverserait sa haine sur la communauté

    musulmane???????? Vous êtes très pensée unique,Thomas Guenole, et bien peu impartial! Merci à vous de prouver cette affirmation totalement gratuite, vieux réflexe de diabolisation d'une presse d'avant-mur d'esprit très très étroit! Les intervenants de ce site ne cessent de répéter, au contraire, que Marine Le Pen croit l'islam compatible avec la république...faudrait savoir! Faites votre travail honnêtement, ou ne Le faites plus!...

  • Par inazuma12 - 23/01/2017 - 09:52 - Signaler un abus France first !

    M. Guénolé devrait se mettre dans la tête que le devoir d'un homme d'Etat quel qu'il soit est de prendre des décisions favorables à son pays (contrats saoudiens=emplois et rentrée de devises, lutte contre le terrorisme=sécurité des Français) avant tout. La morale et la diplomatie sont deux choses parfois antagonistes mais seul compte l'intérêt de la France.

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Thomas Guénolé

Thomas Guénolé est politologue et maître de conférence à Sciences Po. Son dernier livre, Islamopsychose, est paru aux éditions Fayard. 

Pour en savoir plus, visitez son site Internet : thomas-guenole.fr

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