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Saviez-vous que même avec les RTT et les ponts, vous avez moins de vacances aujourd'hui que les travailleurs français du Moyen-Age ?

Soixante-cinq : c'est le nombre de jours travaillés en plus aujourd'hui par un Français comparé à un paysan du XIVème siècle. Une différence qu'il convient d'analyser au prisme de la conception que nous avons du travail, qui découle de la modernité.

Repos

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Saviez-vous que même avec les RTT et les ponts, vous avez moins de vacances aujourd'hui que les travailleurs français du Moyen-Age ?

Atlantico : A l'heure actuelle, un Français travaille environ 215 jours par an, sans compter les jours fériés, les vacances et les week-ends qui sont chômés, soit environ 3 jours sur 5. En comparaison, au XIVe siècle, on estime qu'un paysan n'était actif que 150 jours par an, soit moins de la moitié de l'année (2 jours sur 5). Qu'est-ce qui explique cette différence ?

Jawad Mejjad : C'est que nous ne parlons pas de la même chose. Le travail tel que nous le comprenons et le pratiquons n'a pas toujours existé. C'est une invention récente, dans le sillage de la modernité.

Pour le dire autrement, un paysan du XIVe siècle ne se représentait pas le monde de la même manière que nous, modernes. Et le guerrier grec ou romain avait encore une autre conception de la vie. Chaque période a sa propre épistémè pour reprendre Michel Foucault, c'est-à dire-l'ensemble des valeurs indiscutables et indiscutées qui la fondent. 

Deux croyances nous trompent dans la manière dont nous nous voyons. La première est que notre monde social est là depuis toujours et la seconde est que notre société est moderne, c’est-à-dire que les autres sont archaïques, que nous sommes devant, sur l’autoroute de l’Histoire et du progrès, et qu’ils sont derrière. Avec l’angoisse actuelle que nous sommes en train d’être rattrapés par les Chinois, les Indiens, les Brésiliens, etc. Et l'idée fausse que le Moyen Age était attardé.

De fait, c’est faux et c’est l’idéologie même de la modernité (en effet, nous sommes modernes, mais dans le sens de porteurs des valeurs de la modernité), qui porte en elle celle du progrès.  Les périodes sociales ont une durée de vie, et se succèdent dans l’Histoire. Chaque société vit selon des représentations et des valeurs qui lui sont propres.  Pour l’Occident, un découpage grossier de l’Histoire nous donne les périodes suivantes : les Anciens, l'Empire chrétien, la modernité.

Ainsi, pour les Anciens (les Grecs et les Romains), l'idéal de vie se trouve dans le recherche de la gloire. Car c’est la gloire qui donne un écho éternel aux actions dignes d’être retenues par l’Histoire, et vous confère l’immortalité. Il faut être glorieux, et une vie brève mais louée pour sa bravoure, est de loin préférable à une vie longue sans gloire. L’activité par excellence pour cela est la guerre. Un Grec ou un Romain ne travaillait pas, le travail était dédié aux esclaves. Ce monde a vécu jusqu'au Ve siècle, car Rome a mis cinq ans pour mourir.

La chrétienneté, notamment à travers la valeur d’humilité, va prendre le contrepoint total de la gloire, qui, poussée trop loin, devient de l'orgueil. L'idéal de vie pour un chrétien est de gagner le Paradis, et l'activité noble est la prière. Ce qui exlique le nombre de jours fériés au Moyen Age, jours dédiés à Dieu. Les valeurs de la chrétienneté, pour des raisons trop longues à expliciter ici, vont perdre de leur évidence à la Renaissance, pour laisser se développer celles de la modernité.

La modernité va mettre en avant l'individu libre et autonome, avec comme idéal de vie la satisfaction des besoins. D'où notre société de consommation. Or pour satisfaire nos besoins, nous avons besoin d'argent et nous ne pouvons plus avoir recours qu'au travail pour avoir de l'argent, le prendre à autrui par la guerre ne faisant plus partie de nos valeurs. C'est ainsi que le travail s'est trouvé valorisé au XVIIIe siècle, avec un développement majeur au XIXe et XXe siècles. 

 
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Jawad Mejjad

Jawad Mejjad est docteur en sociologie, chercheur au Ceaq-La Sorbonne, enseignant et responsable pédagogique au Cnam, et gérant d'une société industrielle (Ermatel).

Ses réflexions et ses recherches portent principalement sur les valeurs et les structures d’organisation de la société, avec une focalisation sur l’entreprise, à l’aune de la postmodernité.

Il a publié Le rire dans l’entreprise, chez l’Harmattan, en 2010.

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