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Rohani à Paris : l’Iran est-il en voie de réussir à sortir de "l’axe du mal" sans avoir dû sacrifier la République islamique ?

A la suite de la levée des sanctions à l'encontre de l'Iran, le président Hassan Rohani effectue la première visite officielle d'un président Iranien en Europe. Il sera de passage en France le 27 janvier. Cette visite témoigne de la nouvelle image d'un Iran redevenu fréquentable aux yeux de l'Occident.

Coup de maître

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Rohani à Paris : l’Iran est-il en voie de réussir à sortir de "l’axe du mal" sans avoir dû sacrifier la République islamique ?

Hassan Rohani effectue ce mercredi 27 janvier la première visite en Europe d’un président iranien depuis 1999. Crédit Reuters

Atlantico : Hassan Rohani effectue ce mercredi 27 janvier la première visite en Europe d’un président iranien depuis 1999. Les pourparlers de Vienne a été marqué par la présence de l’Iran autour de la table. L’Iran est-il en train de redevenir fréquentable aux yeux de la communauté internationale ?  De sortir de l’axe du mal ?

Ardavan Amir Aslani : Incontestablement, la visite officielle du Président iranien marque un tournant dans les relations de l’Iran avec l’Occident. Rappelons qu’il y a moins d’un an l’Iran était considéré comme un État paria mis au ban de la communauté internationale. Et voilà qu’aujourd’hui, le chef d’État de ce pays est reçu en grande pompe sous les dorures des palais de la république. Que de chemin parcouru en si peu de temps ! Ceci illustre d’abord le changement qui s’est opéré en Iran avec l’élection du Président Rohani; élection qui marque une coupure radicale avec la présidence Ahmadinejad.

Une élection qui a porté au pouvoir, et ce dès le premier tour, un homme qui personnifiait aux yeux des Iraniens l’ouverture de leur pays sur le monde et la fin de l’ostracisme dont ils faisaient l’objet depuis si longtemps. Fini les déclarations fracassantes sur la Shoah ou sur Israël. Voici venu le temps des tweets présidentiels félicitant la communauté juive iranienne pour le nouvel an. L’Iran change et il est normal que son image internationale change aussi. L’Iran, qualifié de pays membre de l’axe du mal par George W. Bush, a laissé la place à un Iran ouvert sur le monde qui rassure la communauté internationale, à travers les accords sur le nucléaire sur ses intentions quant à sa quête du nucléaire civil. Un Iran dont le ministre des affaires étrangères serre les mains du secrétaire d’État américain John Kerry et qui ne voit plus l’assemblée plénière des Nations Unies se vider lorsque son Président prend la parole. Un Iran qui s’assoit à la table des négociations sur la question syrienne et dont la légitimité ne fait plus de doute aux pays belligérants. Oui l’Iran change et devient un interlocuteur légitime et crédible sur tous les sujets qui touchent non seulement le Moyen-Orient mais aussi celles qui touchent le monde notamment les enjeux énergétiques.

Alexandre del Valle : Oui, en partie. En partie seulement, tout d'abord parce que l’Iran continue d’actionner des mouvements terroristes comme le Hezbollah, que ce pays reste une dictature qui applique énormément la peine de mort et qu'il persécute les minorités ainsi que ses opposants démocratiques. On est donc loin dans les faits d’une totale respectabilité. En revanche la real politik ne consiste pas à ne parler qu'à des gens fréquentables. La preuve est que la France entretient d’excellentes relations avec l’Arabie saoudite qui est loin d'être un modèle de vertu démocratique. Nous avons donc compris que nous avons besoin de l’Iran, quand bien même les changements espérés lors de l'élection de M. Rohani n’ont pas été constatés. Il faut dire qu'en Iran le vrai pouvoir est de toutes façons bien plus entre les mains du Guide de la Révolution (Ali Khamenei) qu’entre les mains du Président. Ce dernier joue d'ailleurs souvent un rôle qui peut s’apparenter à celui de porte-parole de la République islamique d'Iran. Il y a par ailleurs dans ce pays tout un éventail d’institutions qui pèsent fortement sur les décisions politiques, comme le Parlement ou le Conseil de discernement de l’intérieur supérieur du régime. Beaucoup de forces politiques sont donc aussi importantes, voire plus, que le Président. Le fait que celui-ci soit relativement modéré et reçu en Europe ne veut donc pas forcément dire qu’il représente le régime qui reste globalement totalitaire. Il n’a pas fait beaucoup d’efforts pour devenir fréquentable, mais on a besoin de lui. La première raison est qu’en période de crise il est toujours bénéfique d’avoir un nouveau partenaire économique. L'Iran représente un gros marché, avec une population consommatrice, éduquée et qui possède de l'argent.

Deuxièmement, pour combattre l’État Islamique et d'autres mouvements radicaux sunnites, l'axe chiite peut se révéler être utile, dans la logique selon laquelle les ennemis de nos ennemis sont nos amis.

Troisièmement, Barack Obama a inscrit la réconciliation avec le monde arabe dans ses priorités diplomatiques depuis 2009. Il a émis la volonté de retrouver des points d'appuis dans le Golfe, surtout depuis le 11 septembre 2001. Il s'est alors employé à rééquilibrer les alliances et relations diplomatiques des Etat-Unis. Dans cette perspective, le rapprochement avec l'Iran est apparu comme une bonne solution. Ainsi, sans se couper de la puissance saoudienne, il a rééquilibré la position américaine avec la puissance rivale des Saoudiens qu'est l'Iran.

En outre, le rapprochement de l'Iran peut représenter une victoire contre l'axe ennemi de l'OTAN : le couple Russie-Chine. Le raisonnement est le suivant : "plus nous sommes présents en Iran moins les Russes et les Chinois y seront, ou du moins, plus nous allons tempérer leur présence."

Il y a donc trois dimensions : la dimension économique, la lutte contre le terrorisme et aussi le fait qu'il s'agisse d'un lieu très important, car l'Iran s'est rapproché de la Chine et de Russie dans l'OCS (Organisation de coopération de Shanghai).

Ces différentes raisons expliquent pourquoi nous cherchons à nous rapprocher de ce pays. Ce n'est donc pas parce qu'il est devenu fréquentable, c'est le retour de la real politik.

Après des années de tensions, terrorisme, menace nucléaire, sanctions économiques etc. Comment l’Iran est-elle parvenue à redevenir un interlocuteur de l’Occident, sans renoncer pour autant aux idéaux de la Révolution ?

Ardavan Amir Aslani : Je ne pense pas que l’on puisse dire que l’Iran d’aujourd’hui est l’Iran de la révolution de 1979. Tout d’abord parce que la population iranienne a changé. D’un peuple de 35 millions d’habitants, l’Iran est devenu un mastodonte de 83 millions d’habitants dont 70% a moins de quarante ans. Le peuple iranien de 2015 n’a plus rien à avoir avec celui d’il y a bientôt quatre décennies. Particulièrement éduqué, connecté et ouvert sur le monde, le peuple iranien aspire à engager le monde et à mettre fin à son isolement. L’Iran d’aujourd’hui est le pays de la première femme prix Fields de mathématiques ou encore la première femme musulmane prix Nobel. On est loin des périodes noires de la guerre Iran/Irak et des champs de batailles.

Et puis ce qui a changé c’est surtout le monde qui entoure l’Iran, un monde de plus en plus incertain et dangereux, mis à feu et à sang par l’irruption de cette secte sanguinaire médiévale qu’est Daech. Plus on regarde le Moyen-Orient plus on constate que le seul pays stable de la région avec un État digne de ce nom est l’Iran. Puis l’Occident a compris que le conflit de civilisation qui le menace n’est pas avec l’Islam au sens large mais avec la version wahhabite de l’Islam sunnite, celle revendiquée par Daech et ses financiers saoudiens dont le contrepoids naturel est l’Iran chiite et perse. Le monde a enfin compris que seul l’Iran et ses alliés peuvent abattre cette secte abjecte qu’est Daech en déployant des troupes au sol. On a enfin compris que tant que cette abomination, qu’est l’État islamique, n’est pas anéantie, elle continuera à servir d’aimants pour les jeunes issues de l’immigration musulmane. C’est ce que les Russes ont compris, d’où la volonté de Poutine d’en finir avec les 17.000 Tchétchènes, daghestanais et autres ingouches du Caucase qui se battent dans les rangs de Daech. L’Occident a enfin compris que loin d’être le problème, l’Iran est la solution.

Alexandre del Valle : Cela s'explique tout simplement par le cynisme de l'Occident. L'idée est que si nous nous réconcilions avec l'Iran, que nous levons les sanctions progressivement, alors l'Iran va collaborer avec la communauté internationale, et profiter des échanges commerciaux avec le monde, tant dans l'achat que dans la vente. Les échanges vont s'intensifier. Or les présupposés des démocraties Occidentales capitalistes est le suivant : plus il y a des échanges, plus un pays se démocratise, puisque les échanges font vivre des entreprises privées. Or, plus il y a d'entreprises privées, plus la société civile se développe. Effectivement, s'il n'y a plus d'échanges avec l'Iran, l'Occident n'a plus de prise sur lui. Un pays peut devenir complètement autarcique en raison des sanctions.

Lorsque vous entrez dans un circuit commercial et capitalistique vous êtes, de fait, dépendant l'étranger. En outre, une société civile apparaît et vient contre balancer le pouvoir économique et politique.

Il s'agit donc du calcul de l'Occident : développons les échanges avec l'Iran, cela conduira le pays à se démocratiser petit à petit. Même si ce n'est pas forcement la meilleure vision, elle se défend.

 
Commentaires

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  • Par lémire - 30/01/2016 - 01:05 - Signaler un abus "Pas forcément la meilleure vision" ?

    Existe-t-il d'autres options ? Je ne comprends pas en quoi on aurait pu dupliquer sur l'Iran la stratégie qui a marché avec l'URSS, c.à.d. l'étouffement économique sous le poids d'un appareil sécuritaire sur-dimensionné. C'est plutôt Ben Laden qui a fait ce coup-là aux USA. Option militaire ? Plus possible depuis 2003. Sanctions économiques encore plus radicales ? Pour Saddam, malgré des centaines de milliers de morts de civils, cela n'a pas suffi à le faire partir ou assouplir le régime "Accompagnement" de mouvements dissidents de masse comme pour l'Ukraine ou la Géorgie ? Vague tentative en 2009. Il n'y a pas beaucoup de sympathisants de l'occident et de ses valeurs au moyen-orient Continuer à s'indigner, à compter sur des "démocrates" locaux ? On a vu ce que cela avait donné en Irak. Il est de notre intérêt que l'Iran se porte bien. Tant pis pour nos "alliés" du Golfe, dont les revers de fortune peuvent contribuer à notre sécurité.

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Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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