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Responsable de 10% des décès chaque année : toutes les manières dont l’alcool tue

L'alcool est la deuxième cause de mort évitable après le tabac, et pourtant la prévention est beaucoup moins forte pour lutter contre sa consommation excessive. Les manières d'en mourir, par contre, sont plus nombreuses.

Misère occultée

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Responsable de 10% des décès chaque année : toutes les manières dont l’alcool tue

Atlantico : La consommation excessive d'alcool serait responsable du décès d'un adulte sur dix âgés de 20 à 64 ans aux États-Unis, selon un rapport des autorités sanitaires publié jeudi. Qu'en est-il en France ?

Mickaël Naassila : C’est la même chose en France (49 000 morts en 2013) : 9% de la mortalité en 2013 en France est attribuable à l’alcool (13% pour les hommes  = 36 500 morts et 5% pour les femmes =12 500 morts ; Suisse 5%, Italie 3% et Danemark 1%). C’est la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac et la troisième cause de morbidité (facteur de risque impliqué dans d’autres maladies). L’espérance de vie diminue de 12 ans pour un homme alcoolodépendant à 25 ans, et elle diminue d’environ 1,2 années pour les consommateurs excessifs.

 

Quels sont les cas où la consommation peut conduire à la mort ?

Cette question est trop ambiguë. Il est recommandé de ne pas dépasser les seuils de consommation à risque, à savoir 3 verres par jour pour les hommes (soit 21 verres par semaine) et 2 verres par jour pour les femmes, soit 14 verres par semaine ; avec un jour d’abstinence par semaine et ne jamais dépasser 4 verres par occasion.
 
Ces seuils ne sont qu’indicatifs car des maladies, comme des cancers, peuvent apparaitre même en dessous de ces seuils. Il faudrait peut-être penser à adapter (diminuer) ces seuils pour les jeunes. Bien évidemment l’alcool est un toxique et peut entraîner la mort à haute dose, à 4 ou 5 grammes par litre de sang, voire avec des alcoolémies beaucoup plus faibles dans les cas de binge drinking et de mort part "inhalation de son vomi".

Combien ça coûte ?

Très cher, l’alcool est la première des drogues lorsqu’on classe en fonction des dommages sanitaires et sociaux. 3 milliards pour les coûts sanitaires, et un total d'environ 20 milliards lorsque tout est pris en compte (sanitaire, social, perte productivité, absentéisme, etc.). L’alcool, c’est 800 000 journées d’hospitalisation.
 
Il ne faut pas oublier aussi le très coût très lourd du syndrome d’alcoolisation foetale, avec des enfants atteints de pathologies irréversibles et d’un handicap psychologique et moteur très élevé. La dernière étude montre que 23% des femmes déclarent avoir consommé de l’alcool pendant leur grossesse. On n’arrive toujours pas à parler d’alcool et grossesse en France… C’est pas comme l’arrivée du beaujolais nouveau ou des effets bénéfiques de l’alcool sur le coeur !

A partir de quand peut-on considérer qu'il s'agit d'une consommation excessive pouvant potentiellement être dangereuse ? Les préconisations actuelles sont-elles suffisantes ?

Les préconisations sont suffisantes, c’est le rappel de ces seuils par les professionnels de santé qui est insuffisant. l’alcool est tabou et on a peur d’en parler, à la grande différence du tabac…. Ce sont tous les professionnels de santé qui doivent interroger les patients sur leur consommation et rappeler les seuils. il faut faire de la prévention primaire et rappeler à l’ordre les patients qui ont une consommation excessive voire nocive et intervenir ainsi précocement pour limiter le développement de l’alcoolodépendance.
L’alcool est culturel, comme les armes aux Etats-Unis, et il y a un prix à payer, qui est justement la mortalité liée à la consommation excessive d’alcool. Le problème ne réside donc pas seulement dans l’addiction ou la dépendance,mais aussi dans tous les consommateurs excessifs qui vont développer des pathologies liées à l’alcool. 
 

Quelles sont les maladies liées à l'addiction à l'alcool ? Quelles sont les populations les plus touchées ?

Tout le monde est touché… sans distinction :

Cancers, 15 000
Maladies cardiovasculaires, 12 000
Maladies digestives (cirrhoses, etc)
Accidents et suicides, 8 000
Autres, 6 000
 

Comment la consommation d'alcool des Français a-t-elle évolué ?

Après une diminution importante, la consommation stagne… nous sommes à 2,7 verres par jour par Français de plus de 15 ans. On est passé de 20 litres d’alcool pur par an et par habitant en 1970 à 12 litres en 2013.

L’autre préoccupation actuelle est le binge drinking chez les jeunes, ou comment boire jusqu’à la mort ou l’ivresse, ou le coma dans le meilleur des cas
 

Sommes-nous assez informés ? Comment peut-on réagir ?

Non, et surtout pas par nos professionnels de santé…
 
Une personne sur dix en France est concernée par un risque d’alcoolisation excessive, et ce n’est pas que la dépendance le problème, plus de la moitié de la mortalité n’est pas due à la dépendance !
ll faut les former à cette problématique, moins de 10% des personnes qui ont une consommation excessive d’alcool ont eu une consultation (quel que soit le professionnel de santé) où leur problème d’alcool a été abordé ! c’est le "treatment gap", ou plutôt le gouffre de la prise en charge !
 
Il faut aussi sensibiliser les parents et faire respecter l’interdiction de vente aux mineurs… Arrêtons la publicité alcool omniprésente, même à 5m de l’entrée de l’école primaire !  Il faut être aussi décomplexé à en parler que le tabac ! Votre médecin, votre pharmacien, votre sage-femme, vous a déjà parlé d’alcool ?
 
Au restaurant, on ne doit pas servir une bouteille de 75cl à une personne seule ! c’est deux fois les seuils de recommandation !
Taxons aussi le gramme d’alcool pur pour enfin lancer des programmes de prévention à la hauteur des enjeux et avoir une recherche alcool qui devienne une des plus compétitives ! 1 centime d’euro par gramme d’alcool pur rapporterait plusieurs milliards ! Mais cela, ça demande du courage ! Au Etats-Unis le budget de la recherche sur l’alcool, c’est 446 millions de dollars.
 
 
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Mickaël Naassila

Mickaël Naassila est professeur de physiologie et de biologie cellulaire dans le Groupe de recherche sur l'alcool et les pharmacodépendances à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).

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