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Reconquête de Ramadi : pourquoi aucune victoire militaire prévisible ne portera un coup fatal à l’Etat islamique

Les forces irakiennes viennent de reprendre la ville de Ramadi. La reprise des territoires contrôlés par l’État islamique, en Irak ou en Syrie, peut-elle remettre en cause sa survie ? Pas si simple, car l'organisation terroriste est fluide, et peut-être plus solide qu'il n'y parait.

Coup fatal ?

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Reconquête de Ramadi : pourquoi aucune victoire militaire prévisible ne portera un coup fatal à l’Etat islamique

Atlantico : L’armée irakienne a annoncé avoir repris la ville de Ramadi à l’Etat islamique. Ce genre de succès militaire est-il significatif dans la guerre contre l’EI ?

Alain Rodier : Il est vrai que la prise de Ramadi est un succès important sur le plan psychologique pour Bagdad. Mais si l’on examine les faits en détail, on s’aperçoit que Daesh n’a opposé qu’une résistance symbolique comme il l’avait fait à Sinjar et à Tikrit. Sa tactique est simple : là où l’EI ne se sent pas en position de force et quand le lieu à défendre n’est pas considéré comme vital, il ne mène qu’un combat retardateur. Pour cela, il utilise des tireurs embusqués, quelques kamikazes et piège le terrain.

Cela lui permet de considérablement ralentir la progression des attaquants et d’exfiltrer un maximum de combattants pour conserver son potentiel guerrier et le redéployer ailleurs (en jargon militaire, « se retirer sur des positions préparées à l’avance », ce n’est pas glorieux mais efficace). Il peut aussi, dans certains cas, préparer des contre-attaques redoutables. Cela est par exemple le cas dans la bataille d’Alep qui se déroule en ce moment en Syrie. Pour Daesh, deux localités devront être défendues bec et ongles : Raqqa, la « capitale politique » et Mossoul, la « capitale économique » de l’« Etat » islamique. Mais dans ces deux cas, les villes sont importantes et tous les tacticiens connaissent la difficulté du « combat dans les localités » surtout que le défenseur a préparé soigneusement ses positions en multipliant les points d’appuis fortifiés, les tunnels, les communications filaires, les dépôst d’armes, de vivres et de munitions, etc.

Dans le cadre d’une guerre asymétrique comme celle contre l’EI, est-il possible de porter un coup fatal à l’adversaire ?

Il suffit de regarder l’Histoire pour se rendre compte qu’il n’y a jamais eu de « coup fatal » dans une guerre -classique ou asymétrique- si l’on excepte les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki qui ont arrêté le Japon. La défaite -parfois marquée par une bataille qui entre alors dans l’Histoire comme Waterloo- n’est que l’aboutissement d’un processus long et coûteux en vies humaines. Il a fallu traquer Hitler jusque dans son bunker souterrain de Berlin pour obtenir, suite à son suicide, la capitulation des forces allemandes. Diên Biên Phù n’est que l’aboutissement d’une série d’échecs qui ont débuté quatre ans plus tôt lors de la bataille de Cao Bang. Bien sûr, l’Algérie et le Vietnam entrent également dans ce cadre en notant au passage que la propagande communiste a alors joué un rôle déterminant dans les retraits français et américain. Et Daesh est très fort en propagande…

L’EI est à cheval principalement sur deux pays : l’Irak et la Syrie. Est-il envisageable de l’éradiquer dans un de ces pays ? Quelles seraient alors les conséquences d’une telle situation ?

Cette perspective est illusoire. L’EI ne sera pas « éradiqué » car il tient bien de la province d’Al Anbar jusqu’à Mossoul en Irak et la province Deir ez-Zor en Syrie. En gros, il peut sacrifier le reste sans que cela ne nuise trop à son dynamisme.

Dans lequel de ces deux pays serait-il plus aisé de lutter contre l’EI ?

Personnellement, je pense que l’EI est moins en position dominante en Syrie car ce n’est pas un mouvement rebelle « national » puisqu’il a pris naissance en Irak. Il est donc beaucoup vu par les populations locales comme un envahisseur même si de nombreux Syriens l’ont rejoint.

Les forces au sol susceptibles de s’y opposer sont plus importantes : les Kurdes et leurs alliés (qui ne sont plus qu’à 25 kilomètres de Raqqa), différents mouvements rebelles, les forces armées et milices légalistes encadrées par les pasdaran et le Hezbollah libanais appuyés par l’aviation russe. Même Palmyre est à portée de canon des forces légalistes. Problème, il est actuellement hors de question qu’il y ait la moindre coordination entre toutes ces forces (surtout avec les rebelles) tant que Bachar el-Assad reste au pouvoir.

Un groupe comme l’EI peut-il exister sans contrôler un grand territoire, comme il le fait actuellement ? Peut-on dire qu’il sera défait lorsqu’il ne contrôlera plus de territoires ?

Il contrôle effectivement de grands territoires, mais souvent désertiques. Il peut en abandonner sans grand inconvénient pour sa survie. Par contre, la perte de contrôle d’installations pétrolières et d’agglomérations nuira à ses rentrées d’argent (trafics, racket) et à son prestige. Les recrutements de volontaires étrangers risquent de se faire plus rares. Un parallèle peut être fait avec ce qui se passe au Sahel, au Nigeria et en Somalie. Ce n’est pas parce que les mouvements terroristes qui s’y trouvent ne tiennent plus formellement des régions entières qu’ils en sont moins redoutables. D’ailleurs, dans ce cas, ils ont tendance à exporter leurs activités guerrières pour desserrer l’étau qui pèse sur eux. Nous sommes actuellement dans ce cas de figure.

Cela dit, il faut continuer à lutter contre le berceau syro-irakien du « Califat » pour qu’il ne parvienne pas à s’y établir confortablement. Il ne faut pas non plus négliger les wilayas extérieures (Sinaï, Libye, Nigeria, Afghanistan/Pakistan, Caucase et Indonésie) qui représentent également un grand risque pour la stabilité des Etats locaux et donc la paix globale. Enfin, et cela reste une de mes interrogations : Quid d’Al-Qaida ? C’est bien contre l’aile sahélienne de cette nébuleuse que nos forces sont engagées au Sahel où l’EI n’a pas encore vraiment pris pied. Ces salafistes-djihadistes sont aussi très présents et actifs en Syrie, en zone Afpak, aux Philippines, en Indonésie, au Caucase, au Yémen... Et ce sont eux qui sont derrière les attentats de Paris en janvier 2015. Ils rêvent aussi de déclencher des opérations terroristes en Occident, en particulier aux Etats-Unis.

 
Commentaires

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  • Par Gordion - 29/12/2015 - 10:41 - Signaler un abus internationalisation du conflit salafiste

    Bien décrit ici. Quand c'est nécessaire pour un repli tactique ou quand le terrain y est propice. Pour ces pays cibles on peut aussi s'inquiéter pour la Thaïlande. Les attentats Ouighours de Bangkok sont vraisemblablemen l'oeuvre du MIT turc pour les raisons que nous connaissons. La Malaisie qui est l'ennemi de la Thaïlande pourrait aussi servir de support logistique et financier pour déstabiliser son voisin du Nord. Dans une moindre mesure les républiques turcophones d'Asie centrale excepté le Tadjikistan iranophone. De longues années de guerre en perspective financées par les monarchies sunnites du Golfe, les fondations religieuses - vakfi turques et autres- enfin le retour de l'Iran se concrétise un peu plus avec l'accord signé par le mouvement kurde de Talabani et la Mobilisation Populaire des milices chiites irakiennes sous la bénédiction iranienne en Irak. La Turquie est prise à revers. A suivre Merci pour ces analyses.

  • Par C3H5.NO3.3 - 29/12/2015 - 11:00 - Signaler un abus Le repli stratégique

    La grande tactique utilisée par les généraux français en 39-40.

  • Par zouk - 29/12/2015 - 12:10 - Signaler un abus Victoire irakienne à Ramadi

    Excellente analyse. Vivement la prise de contrôle de la Russie sur la Syrie, V. Poutine de supporterait pas longtemps les conquêtes et appels à l'extension du "califat" de Daesh. Il a trop de musulmans et en Russie (Caucase) et dans les états ex-communistes, particulièrement en Uzbekistan, où existe un groupe affilié à Al Qaida. La contribution de Gordion est des plus intéressantes, je découvre des manoeuvres turques, alors que jusqu'ici je ne voyais qu'une attitude ambigüe de la Turquie de Erdogan. Mais l'intervention de l'Iran pour calmer les ardeurs de la Turquie ne serait pas sans d'autres menaces.

  • Par Gordion - 29/12/2015 - 13:11 - Signaler un abus @zouk

    La situation géopolitique, confessionnelle, ethnique, instrumentalisation des grandes puissances, plus les nouveaux "joueurs sur zone que sont l'Iran et les Séoudiens, et la Turquie" est inextricable.....les alliances de circonstances en Irak, Syrie se font et se défont pour des raisons tribales, financières, confessionnelles. Chacun des principaux acteurs, la Turquie, les Kurdes de Syrie soutenus par les US, les Russes, Bachar al Assad/du Kurdistan irakien soutenus par les US et la Turquie/ceux d'Iran ne sont pas encore rentrés dans l'histoire, les Turkmènes - turcomans - de Syrie soutenus par la Turquie, les Turkmènes d'Irak soutenus par la Turquie, les milices chiites irakiennes, le Hezbollah - en perte de vitesse - le front Al Nosra - soutenu par la Turquie, le Qatar, les Séoudiens, Al Ahrar as-Sham, puis les Russes soutenant Bashar avec l'Iran mais pas pour les mêmes raisons, etc...- j 'en ai oubliés forcément, A.Rodier pourra compléter - sont soit en frontal pour des besoins confessionaux, soit de revendications nationalistes et territoriales - Les Kurdes en sont l'exemple parfait - ou téléguidées par des coalitions internationales multiples, dont les buts sont différents..

  • Par LouisArmandCremet - 29/12/2015 - 13:39 - Signaler un abus Clauswitz...

    Cette recherche de la bataille décisive qui permettra d'anihiler l'armée ennemie pour prendre sa capitale, et ainsi le vaincre définitivement, est une conception purement clauswitzienne de la guerre. C'est ce qu'ont recherché les allemands face au russes en 1941, et qui n'a pas fonctionné car cette approche était largement dépassée. Et c'est pour ça que les grands encerclements de l'été 1941, puis la course à Moscou n'ont servi à rien. Quand bien même Moscou arait été pris, les allemands n'auraient pas gagné. En raisonnant plus pragmatiquement, en se fixant des objectifs réalistes et en porgessant pas bonds en profondeur le dispositif ennemi, l'armée rouge a su se montrer bien plus efficace. Ce concept de bataille décisive, déjà périmé en 1941, l'est encore plus aujourd'hui, avec des guerres assymétriques, non délcarée, où un ennemi se fond dans une population. La guerre à l'occidentale avec les conventions de Genève n'existe plus, tout comme a disparu, la guerre du Moyen Age où les chevaliers rançonnaient leur ennemi mais évitaient de le tuer, ou encore la guerre en dentelle des corsaires de course qui faisaient démater le navire ennemi qui se rendait.

  • Par VV1792 - 29/12/2015 - 21:22 - Signaler un abus @C3H5.NO3.3

    Il faut qd meme un peu se mettre un peu plus au courant: c'est justement parce que l' EM a lance ses meillleure Armees, dont la 1ere, sur la Frontiere Hollandaise a partir du 10 mai, et donc que justement elle n' a pas effectue de repli tactique, qu' elles se sont faites prendre a revers malgre des combats acharnes ( la aussi, completement passes sous silence..) Les Armees disseminees et de moindre qualite faisant face aux Ardennes, elles, se sont pris le coup de faux en plein..la tenaille s'est refermee a Dunkerque..

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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur en 2015 de "Grand angle sur les mafias" et de " Grand angle sur le terrorisme" aux éditions UPPR (uniquement en version électronique), en 2013 "le crime organisé du Canada à la Terre de feu", en 2012 "les triades, la menace occultée", ces deux ouvrages parus aux éditions du Rocher, en 2007 de "Iran : la prochaine guerre ?" et en 2006 de "Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme" aux éditions ellipse, Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier "la face cachée des révolutions arabes" est paru chez ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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