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Qui pourrait être à Sarkozy ce qu’ont été Séguin ou Madelin à Chirac lorsqu’il était distancé dans les sondages par Balladur, le grand favori à qui tous se ralliaient ?

Largement derrière le candidat Edouard Balladur lors de la campagne présidentielle de 1995, Jacques Chirac articule à quelques mois du scrutin son projet autour de la "fracture sociale" qui fait écho aux Français. En 2017, la polarisation de la société française pourrait donner une prime à celui qui parlera aux "oubliés" de la mondialisation.

Candidat cherche ralliement providentiel

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Qui pourrait être à Sarkozy ce qu’ont été Séguin ou Madelin à Chirac lorsqu’il était distancé dans les sondages par Balladur, le grand favori à qui tous se ralliaient ?

Atlantico : Selon un sondage Odoxa pour le Parisien et BFM TV, Nicolas Sarkozy avec 23% d'intentions de vote auprès des sondés envisageant de participer à la primaire de la droite est largement devancé par Alain Juppé (41%). Pourquoi, selon vous, l'écart se creuse-t-il entre les deux candidats ? Quelles différences et/ou similitudes, l'électorat de ces deux hommes présente-t-il ? 

Bruno Cautrès : Il faut tout d’abord remarquer, comme pour toute publication d’intention de vote, que ces chiffres sont susceptibles d’évoluer encore significativement, voire fortement, avant la primaire. Même si le nombre de candidats déclarés est sans doute maintenant à peu près stabilisé, on ne sait pas au final combien seront en mesure de se présenter. Cette simple donnée doit nous mettre en garde contre les conclusions hâtives au sujet du résultat final. De même, tous les candidats n’ont pas encore présenté leurs propositions et leur programme : Nicolas Sarkozy, qui se veut être la parole "officielle" des Républicains, va accentuer cette dimension de candidat porteur du projet collectif de son parti.

La dynamique dont semble bénéficier Bruno Le Maire n’a également pas encore produit tous ses effets. Une fois prises ces précautions d’usage, on ne peut que remarquer qu’entre sa prise de fonction à la présidence de l’UMP et aujourd’hui, la côte d’intentions de vote à la primaire en faveur de Nicolas Sarkozy a fortement chuté. Cette chute a été parallèle à la montée des intentions de vote en faveur d’un Alain Juppé apparaissant de plus en plus comme le candidat en mesure d’assurer à la fois la place de la droite au second tour et la victoire lors de la présidentielle de 2017.

Alain Juppé a parfaitement su, pour le moment, capitaliser sur cette image de candidat d’une victoire qui ne peut échapper à la droite tandis que l’image plus clivante de Nicolas Sarkozy, ses épées de Damoclès judiciaires aussi, font de celui-ci un candidat plus risqué aux yeux de son propre camp. Au-delà de ces considérations d’image de vainqueur possible ou de vainqueur certain de la présidentielle 2017, il est très intéressant de constater de fortes différences sociologiques entre les deux électorats potentiels : d’après l’enquête électorale de grande ampleur que nous réalisons au CEVIPOF, l’enquête électorale 2017 auprès d’un gigantesque panel de plus de 20.000 électeurs, parmi ceux qui se déclarent certains d’aller voter à la primaire 44% déclarent vouloir voter pour Alain Juppé et 32% pour Nicolas Sarkozy (dans la vague de ce panel, réalisée en février), un important écart mais plus faible que celui mesuré par le sondage Odoxa. Si l’on regarde les structures sociologiques des deux candidats parmi ces électeurs certains d’aller voter à la primaire, il apparait que Nicolas Sarkozy dispose d’un électorat potentiel plus jeune (36% d’intentions de vote chez les moins de 35 ans), plus actif et surtout plus populaire qu’Alain Juppé. Alors que Nicolas Sarkozy avait été décrit comme "le président des riches", 43% des employés et 54% des ouvriers qui ont l’intention ferme de participer à la primaire lui accordent leur vote (contre 37% et 28% respectivement pour Alain Juppé). De même, 47% de ceux qui gagnent moins de 1250 euros par mois choisissent l’ancien président contre 32% pour Alain Juppé. Celui-ci recueille bien davantage de voix parmi les revenus supérieurs à 2500 euros et notamment les plus hauts revenus : parmi ceux qui gagnent plus de 6000 euros par mois, 52% ont l’intention de voter Juppé contre seulement 27% pour Sarkozy. Cette forte différence dans les deux électorats se retrouve en termes de capital culturel : les diplômés du supérieur choisissent nettement plus fréquemment le maire de Bordeaux (54% d’intentions de vote chez les Bac +4 et au-delà, plus de deux fois moins pour Nicolas Sarkozy). Comme on le voit, le positionnement plus "centriste" d’Alain Juppé lui attire les votes des milieux plus éduqués, plus bourgeois, plus riches et dans le même temps lui permet d’étendre ses zones de force parmi des catégories comme les agents de la fonction publique d’Etat (48% d’intentions de vote pour ceux qui déclarent être certain de voter à la primaire). L’un des ressorts de la compétition entre les deux candidats est qu’en occupant fortement ce créneau centriste/centriste de droite, éduqué, bourgeois, Alain Juppé repousse Nicolas Sarkozy vers un positionnement plus droitier où il se retrouve en candidat moins "mainstream" finalement. Il devient dès lors essentiel d’attirer pour Nicolas Sarkozy des électeurs venant du FN afin de compenser l’emprise d’Alain Juppé sur le centre. Dans les données de l’enquête CEVIPOF, parmi ceux qui se déclarent certain de voter à la primaire du mois de novembre, 71% de ceux qui avaient voté Bayrou en 2012 soutiennent Alain Juppé et seuls 7% Nicolas Sarkozy. En revanche, l’ancien président de la République recueille toujours davantage d’intentions de vote parmi ses anciens électeurs de 2012 (41% contre 36% pour Alain Juppé) et parmi l’électorat 2012 de Marine Le Pen (39% contre 29%). Si la bataille du centre semble d’ores et déjà gagnée par Alain Juppé, la bataille pour séduire l’électorat FN n’est pas terminée. 

Frédéric Metezeau : Nicolas Sarkozy a joué toutes les cartes : il a écrit un livre qui se vend très bien mais surtout auprès de sarkozystes convaincus, il a eu des passages dans à peu près tous les médias, il a fait des 20h, des réunions publiques, des dédicaces mais ça ne prend pas. Aujourd’hui, pour lui, la situation sondagière n’est pas des plus simples. Il ne faut pas non plus s’alarmer outre-mesure : cette situation peut changer. 

Nicolas Sarkozy est plombé par son bilan. En effet, le bilan de son quinquennat n’est pas bon : le chômage n’a pas baissé, les déficits se sont creusés, le FN en 2012 était beaucoup plus haut qu’en 2007. Or, Nicolas Sarkozy a été élu grâce à des mots forts, tranchants, de rupture en promettant que tout allait changer. Il a rué dans les brancards et le fait qu’il ait promis de tout retourner et qu’il n’y soit pas arrivé explique le manque d’indulgence des Français à son égard. On lui reproche donc d’autant plus son mauvais bilan qu’il avait promis de transgresser. 

A la différence de Sarkozy, le bilan de Juppé en tant que Premier ministre remonte à 1997 (année où il a quitté Matignon), quant à son passage au Quai d’Orsay, il importe peu car le bilan diplomatique intéresse moins les Français. De plus, depuis une dizaine d’années, Alain Juppé a eu un style plus consensuel, il a moins heurté les gens : l’époque "droit dans ses bottes" est terminée, tandis qu’à l’inverse Nicolas Sarkozy a été "archi droit dans ses bottes". 

Comment Nicolas Sarkozy pourrait-il inverser cette tendance ? Bien que les circonstances soient différentes, dans le duel qui oppose Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, qui pourrait jouer auprès de Nicolas Sarkozy, le rôle qu'ont joué Philippe Séguin ou Alain Madelin auprès de Jacques Chirac lorsque ce dernier était largement distancé dans les sondages face à Edouard Balladur, alors grand favori ? 

Bruno Cautrès : Votre question a tout d’abord bien raison de nous rappeler qu’une élection n’est jamais jouée à l’avance. Jacques Chirac, en 1995, ne commence à redresser ses intentions de vote face à Edouard Balladur qu’au début 1995, au mois de février, alors même que tout le monde le pense perdu et perdant. Mais la grande différence est qu’il n’y avait pas alors de primaire : c’est le premier tour de la présidentielle qui a joué le rôle de primaire en 1995. Jacques Chirac a pu alors jouer son va-tout et saisir sa chance qui ne s’est affirmée que dans la dernière ligne droite. C’est une différence majeure avec l’actuelle situation. Par ailleurs, en 1995, l’engagement très lourd, très net et franc de Philippe Séguin en faveur de Jacques Chirac avait fortement remis en selle celui-ci. La popularité de Philippe Séguin dans son camp, sa forte image d’homme politique intellectuellement puissant et structuré, avait crédibilisé la perspective de Jacques Chirac à l’Elysée autour du thème néo-gaulliste de la "fracture sociale". En 2016, et pour Nicolas Sarkozy, on ne voit rien de comparable pour le moment : le président des Républicains semble pour le moment avoir du mal à réunir une équipe avançant fortement sur le plan des idées. Mais on voit des signes d’accélération (par exemple la proposition récente de suppression massive de postes de fonctionnaires). Il y a là un enjeu clef pour Nicolas Sarkozy : choisir et affirmer sa ligne, avancer sur le plan programmatique et montrer qu’en cela il n’est pas seul. Je me demande si l'équivalent de Philippe Séguin ne serait pas pour Nicolas Sarkozy tout simplement les militants de son parti : va-t-il vouloir montrer, par des consultations internes notamment (comme il l’a déjà fait), que le "peuple de droite" est à ses côtés, de son côté ? Je pense que l’un des ressorts de la compétition interne est exactement ici : si Alain Juppé avait bien résumé la situation en disant "j’ai l’opinion, il a le parti", où en est-on aujourd’hui en termes de choix de politiques publiques des militants des Républicains ? Le côté Juppé (rassembler, apaiser, réformer) est-il en train de passer devant le côté Sarkozy (incarner "la rupture" et reprendre l’histoire interrompue en 2012), davantage préoccupé par les questions identitaires ?

Eddy Fougier : La jurisprudence Chirac peut effectivement être une voie intéressante à explorer. Largement distancé à l’époque par Edouard Balladur, qui avait subi une défaite importante en 1988 contre François Mitterrand, Jacques Chirac était remonté dans les derniers mois de la campagne de 1995 et l’avait remportée. Pourquoi ne pas refaire le coup de la fracture sociale, ou de la fracture géographique, spatiale ?… Henri Guaino et Patrick Buisson ont joué ce rôle-là en 2007 (celui de faire le lien entre perdants et gagnants de la société actuelle). Guaino est davantage dans une veine souverainiste tandis que Buisson se positionne sur les valeurs conservatrices traditionnelles : c'est cette synthèse des deux qui a permis à Sarkozy de répondre aux angoisses des Français, ce qui lui a permis de gagner en 2007, et de performer, même si c’était insuffisant, en 2012. C’est Emmanuel Todd qui avait suggéré ce terme de la fracture sociale à Jacques Chirac, il faudrait aujourd’hui un Piketty de droite à Nicolas Sarkozy.

 
Commentaires

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  • Par essentimo - 25/03/2016 - 08:00 - Signaler un abus Et dans les

    "analyses" de ces messieurs, il est toujours oublié la crise de 2008 dont on ne peut mettre la responsabilité sur le dos de N. Sarkozy. De même que le suivi de l'attentat de Merah en mars 2012 était la responsabilité du nouveau président Hollande élu en mai 2012 !

  • Par AvecNS - 25/03/2016 - 09:14 - Signaler un abus Qu'un journaleux de France Elysée

    nous affirme que, je cite, "Sarkozy est plombé par son bilan : le chômage n’a pas baissé, les déficits se sont creusés, le FN en 2012 était beaucoup plus haut qu’en 2007"... ça ne manque pas de sel.

  • Par AvecNS - 25/03/2016 - 09:22 - Signaler un abus Juste un rappel

    Balladur / Chirac, le choix s'est fait au 1er tour de la Présidentielle, avec des bureaux de vote ouverts dans toutes les communes.... A la primaire, seuls 10 000 bureaux de vote seront ouverts pour 36 000 communes.... Il faudra quand même être motivé pour aller voter en province, au vu et au su de tous (tiens, il vote à droite, lui ?) et payer 2 fois 2 € par tête... C'est à la fin de la foire qu'on comptera les bouses.

  • Par A M A - 25/03/2016 - 16:56 - Signaler un abus Sarko.

    Libye, DST-RG, Anpe-Assedic, .....faut-il continuer?

  • Par AvecNS - 25/03/2016 - 19:45 - Signaler un abus @ AMA

    Développez, argumentez...

  • Par Liberte5 - 25/03/2016 - 21:31 - Signaler un abus Pour Sarkozy le retour est difficile.

    Un bilan calamiteux de son quinquennat. Des promesses non tenues. Des casseroles toujours accrochées. ça va être dur...très dur!!!!

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Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

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Frédéric Métézeau

Frédéric Métézeau est journaliste depuis 15 ans. Il a été journaliste pour France Bleu Nord, basé à Lille, et a présenté les informations sur France Inter avant devenir chef du service politique sur France Culture. Depuis août 2015, il est chef du service politique de France Inter. Il intervient également dans Agora, l'émission politique et citoyenne de dimanche midi animée par Stéphane Paoli.

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Philippe Tesson

Journaliste, fondateur et directeur du Quotidien de Paris de 1974 à 1994.

Chroniqueur habitué des studios de radio et des plateaux de télévision.

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Eddy Fougier

Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006), L’Altermondialisme (Le Cavalier bleu, 2008).

Plus récemment, il a publié Thèmes essentiels d’actualité en QCM (2000 QCM) aux éditions Ellipses (2012) ou encore Parlons mondialisation (La Documentation française, 2012)

Eddy Fougier est chargé d’enseignement dans plusieurs écoles, notamment Audencia Nantes – Ecole de management, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, l’Institut européen des hautes études internationales (IEHEI, Nice) et l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

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