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Quand les millenials de l'Europe du Sud se jettent dans les bras des populistes de gauche

Pour comprendre les bouleversements liés à la crise de 2008 (disparition d'anciens partis, émergence de nouveaux acteurs), il faut arrêter de pérorer sur le contenu idéologique de l'offre politique, mais, au contraire, se concentrer sur la demande des citoyens, qui seuls définissent les clivages de notre débat démocratique. Extrait de "La quadrature des classes" de Thibault Muzergues, publié chez Le Bord de l'Eau (2/2).

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Quand les millenials de l'Europe du Sud se jettent dans les bras des populistes de gauche

 Crédit PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP

Si l’expérience communiste et son héritage expliquent à bien des égards la situation sociale, morale et donc politique dans le Centre et l’Est de l’Europe, on ne peut pas en dire autant dans la partie méditerranéenne du continent. L’Europe du Sud n’a en effet pas connu de grand bouleversement socio-économique durant les années 1980 et 1990, trouvant au contraire dans cette période une sorte d’âge d’or marqué par une croissance très soutenue : avec des indicateurs économiques au beau fixe, des évolutions politiques positives avec la consolidation de la démocratie en Grèce, au Portugal et en Espagne et des évènements sportifs qui ont mis en avant leur réussite (Coupes du Monde de football en Espagne en 1982 et en Italie en 1990, Championnat d’Europe de football au Portugal en 2004, Jeux Olympiques de 1990 à Barcelone et de 2000 à Athènes, etc.), les pays du « Club Med » ont fini le XXe siècle dans l’euphorie après plus de deux cents ans de tumultes économiques et politiques.

Mais dès le début des années 2000 les choses ont commencé à dégénérer, avec tout d’abord une stagnation de plus en plus frappante en Italie, la troisième économie de la zone Euro. Aujourd’hui, dire que la région est en crise est un doux euphémisme, tant les conséquences du krach boursier de 2008 auront servi de catalyseur pour la plonger dans un marasme dont elle peine encore à se sortir.

Cette crise est bien entendu avant tout économique – si l’Europe du Sud a senti comme tous les autres pays les effets de la débâcle financière de 2008, la récession de 2008-2010 ne s’est pas ensuite transformée en croissance molle comme dans le reste de l’Occident. En effet, le secteur banquier y était à ce point toxique que les États ont littéralement dû se ruiner pour le maintenir à flot : on sait aujourd’hui le trou financier que représente la plus vieille banque du monde, Monte dei Paschi, pour le trésor italien140, mais cet exemple n’en est qu’un parmi d’autres : en Espagne, au Portugal, en Grèce et à Chypre, c’est l’ensemble du système bancaire qui a failli disparaître entre 2008 et 2010 ; et dans tous ces cas, ce sont bien les États qui ont réglé la note : suffisamment pour garder le système bancaire à flot, mais pas assez pour conserver la souveraineté financière de ces pays. C’est ainsi que la crise bancaire s’est transformée en une crise de la dette souveraine141, au cours de laquelle ce sont les contribuables qui ont payé pour les errements de leurs banques et de leurs gouvernements.

Dans un contexte de délitement de l’économie, notamment en Grèce où la croissance économique n’est timidement revenue qu’en 2014, les conséquences sociales ne pouvaient être que spectaculaires. C’est ainsi que l’expérience de la crise a radicalement changé la composition sociale de l’Europe du Sud, et avec elle son climat social et politique. Aujourd’hui, et malgré des taux de natalité très faibles (même à l’échelle européenne), la politique de la région est de plus en plus dominée par des « millenials plus » en marge de la société. Si l’extrême-droite est peu présente (à l’exception de l’Italie, dont le Nord reste un centre industriel qui fournit donc une Nouvelle minorité à la Ligue du Nord de Matteo Salvini), le populisme de gauche est en plein essor : associé au pouvoir au Portugal, il est aux commandes en Grèce et reste très présent en Espagne avec Podemos et les différents partis d’extrême-gauche en Catalogne – au premier rang desquels la Gauche républicaine (ERC) et la Candidature d’Unité populaire (CUP, à tendance anarchiste).

Comment expliquer ce succès, et en quoi est-il lié aux millenials, qui ne sont pourtant pas en surplus démographique dans la région ? Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord examiner les taux de chômage des jeunes : 35,1% en Italie (contre 11,1 % pour l’ensemble de la population active), 38,7 % en Espagne (contre 16,7 % sur l’ensemble des Espagnols actifs), 43,3 % en Grèce (là aussi contre 20,6 % de la population)142. S’il est endémique en Europe du Sud, le chômage touche en priorité les jeunes, et sans forcément de distinctions entre les diplômés et les non-diplômés, du fait de son caractère massif. Les États d’Europe du Sud doivent donc faire face à la marginalisation de tout un pan de leur population, désormais complètement exclu du système économique.

Pire encore, la crise sociale qui a suivi la crise économique a été tellement forte qu’elle a envoyé toute une partie de la classe créative et de la classe moyenne dans un statut similaire à celui des millenials. C’est notamment le cas en Espagne, où de nombreux membres de la génération X avaient construit leur carrière dans des cabinets d’architecte ou en tant que designers d’intérieurs, des métiers très porteurs durant les années du boom de la construction de logements. Avec le krach immobilier qui a suivi la crise boursière de 2008, ces professions sont devenues obsolètes du jour au lendemain. Leur disparition a entraîné la marginalisation d’individus qui croyaient jusque-là soutenir la croissance espagnole, et qui se sont retrouvés du statut de gagnants de la mondialisation à celui de chômeurs à reconvertir (souvent avec un emprunt immobilier et des enfants à charge). On imagine aisément la rage sociale de ces déclassés qui sont venus grossir les rangs des « jeunes » (le concept de jeunesse étant ici à géométrie variable) en rupture avec la société. Ici, ce n’est pas tant la classe créative qui a coopté les millenials (comme elle a pu le faire aux États-Unis sous Obama) que les millenials qui ont vu leurs rangs grossir par l’arrivée de créatifs déclassés dans une situation comparable à la leur.

Ce contexte social explique donc les succès des populismes dits de gauche, avec un taux d’éligibilité qui varie en fonction de l’ampleur de la crise dans chaque pays depuis 2008. La Grèce y a sans nul doute payé le plus lourd tribut : songeons que le revenu des ménages y a baissé de plus d’un tiers entre 2007 et 2013, « ce qui représente la plus forte chute de tous les pays de l’OCDE, et une perte quatre fois plus élevée que la moyenne de la zone Euro ». Il ne s’agit là que de chiffres médians, qui cachent de véritables drames personnels, et la ruine de familles entières. On peut bien entendu répondre à cela que les Grecs étaient les premiers à « tricher » avant 2008 et les histoires de fraudes fiscales de particuliers comme d’entreprises qui ont fait les choux gras de la presse mondiale au plus fort de la crise de la dette grecque sont connues de tous. Mais méritée ou non (ici n’est pas l’objet de cet ouvrage), la crise a engendré une véritable détresse sociale que d’autres chiffres mettent en lumière : on est ainsi passé de taux de chômage de 7,7 % en 2008 à 27 % en 2014 (chiffre à doubler pour les jeunes), avec des hausses tout aussi spectaculaires des taux d’extrême pauvreté (de 11,5 % à 21,5 % entre 2008 et 2014).

Extrait de "La quadrature des classes" de Thibault Muzergues, publié chez Le Bord de l'Eau

 
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  • Par vangog - 17/06/2018 - 22:02 - Signaler un abus Beaucoup d'enfumage médiatique!

    à la faveur du pouvoir gauchiste qui fut majoritaire pendant ces quarante dernières années dans les pays sudistes (influence arabe?...), les médias ont été infiltrés par une gauche très archaïque qui fait élire ses champions, en tablant sur la naïveté de ceux qui ont encore le courage de voter...dernier en France, le minet Macron, représentant d'une gauche très archaïque, incapable de se remettre en question!

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Thibault Muzergues

Thibault Muzergues travaille pour le Bureau Europe de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la démocratie dans le monde.

Ancien fundraiser et consultant en communication, il avait auparavant travaillé pour les Conservateurs en Grande Bretagne ainsi que l’UMP en France, et a notamment contribué à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

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