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Pourquoi il vaut mieux éviter de promettre à ses proches qu’on ne les placera jamais en maison de retraite

Beaucoup de proches reviennent sur leur promesse de ne pas placer l'être aimé en maison de retraite, car ils n'arrivent pas à faire face aux énormes difficultés engendrées par le maintien à domicile de la personne vieillissante. Mieux vaut donc ne pas s'engager sur cette résolution, pour le bien de l'aidant naturel comme pour celui de l'aidé.

Principe de précaution

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Pourquoi il vaut mieux éviter de promettre à ses proches qu’on ne les placera jamais en maison de retraite

Atlantico : Beaucoup de personnes promettent à leurs proches vieillissants (parents, conjoint, grands frères et soeurs) de ne jamais les placer en maison de retraite, puis reviennent sur leur décision parce qu'ils n'arrivent plus à faire face à la dégradation physique et mentale de l'être aimé. En quoi est-ce difficile de maintenir une personne âgée à domicile ?

Christophe de Jaeger : C'est effectivement parfois très compliqué. Les aidants "naturels", c'est-à-dire familiaux, prennent en charge énormément de gens âgés. Le problème est qu'au bout d'un moment, ces aidants naturels s'épuisent, physiquement ou psychologiquement. Quand on fait de la consultation gériatrique, il faut parfois s'intéresser plus aux aidants naturels qu'à la personne âgée, parce que si la personne âgée reste à domicile, c'est parce que les aidants naturels sont encore capables de gérer cette situation. Dès qu'ils ne le sont plus, ce qui peut prendre des années à se mettre en place, l'aidant peut tomber malade et du coup, la personne âgée doit être institutionnalisée en catastrophe, ce qui n’est jamais une bonne solution.

Quand vous avez un fils ou une fille qui s'occupe de son père ou de sa mère, il ne s'agit pas d'une relation professionnelle d'aidant à aidé, mais d'une relation familiale, psychologique, qui donne forcément lieu à un attachement, dont certaines personnes âgées jouent d'ailleurs. Ce matin, par exemple, j'ai vu en consultation deux sœurs d'environ 55 et 60 ans qui étaient véritablement tenues en esclavage par leur mère. La personne âgée dépendante exige tout en permanence de ses filles, et quand elle n'a pas ce qu'elle veut, elle les insulte, les mettant dans une situation de stress aigu. Ces deux femmes ont alors commencé à prendre du poids, à avoir de l'hypertension, du diabète, et bientôt elles vont se retrouver dans une situation pathologique si elles ne réagissent pas. Et au final, la personne âgée, qu’elles souhaitaient à tout prix, protéger, sera institutionnalisée.

Ce que je conseille aux familles qui sont confrontées à cette situation, c'est de toujours faire intervenir des professionnels (des aides-soignantes, des infirmières), pour que l'aidant naturel ne soit pas en première ligne. L'aidant naturel doit être là pour coordonner les choses, pour apporter de la chaleur humaine, mais ne doit pas être impliqué directement dans les soins. Il y a des gens âgés qui sont adorables avec qui tout est facile, où chaque chose donne lieu à des remerciements, et puis il y a des gens âgés qui ne sont pas faciles à aider, c'est-à-dire des personnes qui ne se rendent pas compte que si ils vivent à domicile, c'est grâce à leur aidant naturel, et qui n'ont de cesse de les dénigrer. Et quand ils finissent par y arriver au bout d'un certain temps, la personne est institutionnalisée en urgence, c'est-à-dire dans les pires des conditions, quand rien n'est préparé. C'est ce genre de situation qu'il faut essayer de dépister le plus tôt possible, et dans toutes les consultations de gériatrie qui existent en France, les médecins et les assistantes sociales sont très formés à repérer l'épuisement de l'aidant naturel.

L'état physique et psychologique des personnes âgées peut se dégrader d'un seul coup et très rapidement. A quel moment la famille doit-elle réagir et aborder le sujet du placement en maison de retraite ?

Il est important de repérer quels sont les éléments qui peuvent être annonciateurs d'une sorte de rupture ou d'épuisement. Par exemple, je suis toujours très attentif quand les aidants me disent qu'ils n'ont pas pu prendre de vacances, ou quand ils sont obligés de prendre sur leur temps de travail pour s'occuper de la personne âgée. Ce sont des premiers signes qui sont extrêmement graves et là, c'est au médecin, que ce soit le médecin généraliste ou le médecin gériatre, de savoir se préoccuper de la santé des aidants naturels et de leur parler des difficultés qu'ils peuvent rencontrer.

La deuxième chose, c'est d'avoir conscience que promettre à une personne âgée qu'on ne la mettra jamais en maison de retraite est une fausse promesse, car cela ne dépend vraiment pas de l'aidant naturel. Et ce d'autant plus que quand on fait cette promesse, c'est en général à un moment où tout se passe bien. Si la promesse n'est pas tenue, elle risque aussi de faire ressentir un fort sentiment de culpabilité et de trahison chez l'aidant naturel, et chez la personne placée en maison de retraite un sentiment de rancœur et surtout d'abandon. C'est la raison pour laquelle il vaut toujours mieux dire que "oui, dans la mesure du possible et à condition que ta sécurité soit assurée, je ferais tout mon possible pour ne pas te placer en maison de retraite". Il arrive parfois que je ne sois pas d'accord avec des familles qui essayent coûte que coûte de maintenir une personne âgée à domicile, en dehors de toute logique et de toute raison, à cause justement de ce genre de promesses idiotes. A l'impossible, nul n'est tenu.

Existe-t-il des alternatives aux maisons de retraite ?

Il est toujours possible d’organiser un maintien à domicile, mais cela peut impliquer des aménagements matériels importants et l'emploi d'aidants professionnels, ce qui, surtout dans le cas de personnes âgées atteintes de démence, peut s'avérer extrêmement coûteux. Une personne âgée atteinte de démence nécessite une surveillance 24h sur 24, ce qui correspond, en comptant les vacances et les temps de repos des aidants professionnels, à la rémunération de trois plein temps.

En 2050, le nombre de personnes de 85 ans et plus devrait tripler. Les maisons de retraite sont-elles préparées à cette échéance ?

Ce n'est pas tant le nombre de personnes âgées qui pose problème, c'est le nombre de personnes âgées solvables, donc de savoir qui va payer leur institutionnalisation.

Comment s'assurer que son proche est bien dans sa maison de retraite ?

Si vous allez régulièrement voir votre parent âgé, vous pouvez observer s'il est souriant ou pas, s'il perd du poids ou pas, s'il est attaché dans son fauteuil ou pas. Il faut aussi parler avec les autres familles, qui vont très vite vous dire si ça ne va pas. Une mauvaise ambiance dans une maison de retraite se reconnait très vite. Bien souvent, les cas de maltraitance s'expliquent par le fait que les proches ne visitent plus la personne, soit parce qu'elle est devenue complètement démente et qu'il n'y a plus de communication possible, soit parce que la maison de retraite est loin du domicile familiale pour des raisons de coûts et qu’il est difficile de s'y rendre.

Y a-t-il des maladies qui impliquent de ne pas transiger sur le fait de la placer une personne âgée en maison de retraite ?

Le placement en maison de retraite est toujours une décision difficile. Il ne faut pas transiger quand la sécurité de la personne âgée est en jeu. Généralement, ce sont les troubles des fonctions cognitives (quand on perd la mémoire, qu'on ne reconnaît pas les gens, qu'on a du mal à parler, qu'on perd toujours tout, qu'on répète 36 fois la même chose, qu'on pense avoir mangé alors qu'on a rien avalé depuis une journée, etc) qui doivent interpeller les aidants et les amener à réfléchir sans tarder à une institutionnalisation.. Ce sont des symptômes qui sont trop compliqués à gérer, car la personne âgée ne participe pas à son maintien à domicile. Si vous êtres responsable d'une personne qui souffre d'autres handicaps physiques, le maintien à domicile est généralement plus facile.

 
Commentaires

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  • Par zouk - 13/02/2016 - 11:23 - Signaler un abus Parents âgés et maison de retraite

    Une triste évidence.

  • Par Stéphane Gayet - 13/02/2016 - 20:51 - Signaler un abus Analyse claire, juste et utile

    C'est une bonne analyse. Ce texte court, facile à lire, met fort bien en exergue les points-clés du maintien à domicile des personnes dépendantes. Il met à juste titre l'accent sur les aidants. Article à recommander largement.

  • Par Gré - 13/02/2016 - 22:14 - Signaler un abus conseil

    Un conseil à ceux qui veulent prévenir la maltraitance envers leur parent "institutionnalisé", allez le voir à des moments aléatoires. N'hésitez pas à aller parfois aux heures des repas, de la toilette, du coucher. Vous verrez si on traite bien votre parent. Vous passerez pour "ch...t" Ce n'est pas grave.

  • Par Stéphane Gayet - 14/02/2016 - 09:31 - Signaler un abus Le commentaire de "Gré" est très pertinent

    En EHPAD, hélas, la maltraitance est omniprésente, en dépit des discours officiels qui se veulent rassurants. Elle est plus nocturne que diurne, plus dissimulée que flagrante, plus déniée qu’avouée. Les meilleures heures pour la déceler sont tôt le matin et tard le soir. La maltraitance constatée, ce n'est pas du tout gagné, car la réfutation individuelle et collective est bien sûr fréquente. Les troubles mnésiques et confusionnels des personnes âgées ont bon dos : « On ne peut pas se fier à ce qu’elle raconte… ». La direction et l'encadrement cherchent à protéger leur personnel qui est souvent surchargé de travail. L'organisation et le mode de fonctionnement d'un EHPAD favorisent la maltraitance, car le personnel soignant y est à la fois en nombre insuffisant et souvent mal sélectionné. Pour soigner des personnes âgées, il faut avoir vraiment envie de faire ce métier, et cette vocation est loin d’habiter la majorité du personnel de soins. Certains soignants sont maltraitants sans le savoir. Toujours est-il qu’il ne faut pas hésiter à s'insurger et harceler qui de droit. Il vaut mieux être râleur que complice passif. C'est la santé physique et morale de notre parent qui est en jeu.

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Christophe de Jaeger

Le docteur Christophe de Jaegger est chargé d’enseignement à la faculté de médecine de Paris, directeur de l’Institut de médecine et physiologie de la longévité (Paris), directeur de la Chaire de la longévité (John Naisbitt University – Belgrade), et président de la Société Française de Médecine et Physiologie de la Longévité.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment "Nous ne sommes plus faits pour vieillir"  chez Grasset, et "Longue vie", aux éditions Telemaque.

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