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Pourquoi la structure de l’enseignement de l’ENA n’est pas à la hauteur de la formation des élites

Ce livre-témoignage raconte le quotidien de deux années de scolarité d'une promotion d'apprentis énarques dans ce sanctuaire très fermé qu'est l'ENA. Extrait de "A l'ENA : y entrer, (s)'en sortir" (2/2).

Bonnes feuilles

Publié le - Mis à jour le 30 Septembre 2013

De retour à Strasbourg à l’issue du stage Europe, les cours commencent vraiment, avec au bout de quelques semaines les premières épreuves de classement. C’est l’occasion de comprendre vraiment le rythme qui sera le nôtre à chacun de nos passages à Strasbourg. Chacune de ces périodes reproduira en effet le même rythme.

Les cours ne commencent qu’à 11 h 15 le lundi matin pour permettre aux élèves de rentrer à Strasbourg après le weekend ; le vendredi, les cours finissent le plus souvent avant 17 heures La journée commence par les langues : LV1 les mardi et mercredi, LV2 les jeudi et vendredi.

Ensuite, cours magistraux ou grandes conférences, travaux pratiques et études de cas l’après-midi.

La liste des thèmes abordés est un inventaire à la Prévert. On trouve de tout : apprentissage de la négociation, économie, droit constitutionnel, déontologie, gestion, management public, comptabilité, légistique (c’est-à-dire étude des techniques de rédaction des textes législatifs ou réglementaires), urbanisme, etc. Le sport n’est pas oublié, il est même obligatoire : une salle de musculation est d’ailleurs en accès libre pour les élèves pour lesquels les créneaux de sport prévus ne suffiraient pas. Rien, en revanche, dans le domaine de la musique, à la différence de la plupart des autres grandes écoles, où l’on trouve toujours au moins un piano en accès libre : qu’on se le dise, l’école de l’État, c’est du sérieux ; on veut des athlètes, pas des esthètes.

L’ensemble des matières ainsi couvertes est organisé, de façon plus ou moins logique, dans l’ordre des trois modules – Europe, Territoires, Gestion et management public – auxquels les stages sont eux-mêmes rattachés. Un observateur extérieur en déduirait que les deux années de scolarité sont amplement mises à profit, avec l’idée que les apprentis énarques, recrutés pour leur tête bien faite, pourront sortir avec une tête bien pleine.

La réalité est plus cruelle. Jean-Pierre Chevènement avait décrit naguère sa vision de l’enseignement à l’ENA : « L’ENA, c’est un concours à l’entrée, et un concours à la sortie : entre les deux, rien. »

On pourrait nuancer ce jugement lapidaire ; il n’est pas certain qu’il faille le remettre en cause sur le fond : peu de chose a sans doute changé depuis la promotion Stendhal (1965) qu’a connue le Lion de Belfort. Une chose frappe d’abord : l’ENA, étant une école d’application, ne dispose d’aucun corps professoral attaché ; les enseignements sont intégralement dispensés par des intervenants (hauts fonctionnaires, préfets, professionnels, etc.) que l’École fait venir à grands frais à Strasbourg pour des séances de quelques heures. Les seuls enseignants plus ou moins permanents sont les professeurs de langues : encore sont-ils payés à l’heure, et révocables du jour au lendemain dès qu’un groupe d’élèves soulève la question de leur compétence. Pour le reste, nous ne voyons passer que des étoiles filantes. La conséquence logique est que l’enseignement est très inégal, du plus technique au plus fumeux. Du conférencier qui sera trop heureux de pouvoir afficher sur son CV qu’il a donné des cours à l’ENA, au préfet en préretraite qui se fait plaisir en venant parler de lui, de l’ancien ministre dont l’École est trop heureuse de pouvoir capter quelques heures, au jeune énarque sorti il y a moins de 5 ans dans les grands corps ou à Bercy, l’ENA s’avère vraiment être, quoiqu’en disent tous ses détracteurs, l’école de la diversité : au moins pour ce qui est des intervenants.

L’assiduité aux cours étant scrupuleusement surveillée, les élèves, quant à eux, subissent avec résignation ce défilé de techniciens, grands patrons, politiques, juristes et autres experts. La cohérence qui rassemble les éléments épars de cet enseignement kaléidoscopique étant de fait rien moins que lisible, le pli est vite pris : chacun vient aux conférences et autres TD avec son ordinateur portable et une confiance sans cesse grandissante dans le réseau Wi-Fi de l’École ; de la sorte, passé les 15 premières minutes de cours, les arbitrages sont vite faits : si le cours est intéressant et valorisable – cela peut arriver –, il sera pris en notes ; sinon, on s’autorisera un surf discret entre sites d’information en ligne et réponses aux e-mails personnels, tout en surveillant d’une oreille distraite qu’il n’y a pas quelque chose, quand même, à capter.

Ce léger papillonnage n’échappe évidemment pas aux autorités de l’École. Il n’est pas certain qu’elles s’en offusquent : après tout, ne sommes-nous pas de futurs énarques, des généralistes voués à être des touche-à-tout, et censément capables de mener plusieurs tâches de front ? La structure même de l’enseignement dispensé reflète cet objectif : c’est comme un restaurant où l’on nous servirait un assortiment de desserts ; de prime abord, tout a l’air plus ou moins appétissant, et puis il n’y a jamais que de petits morceaux ; attention cependant à ne pas trop se resservir, au risque de tomber malade. Et il faut dire aussi qu’après une année de ce régime, on se lasse.

Hormis quelques rencontres marquantes, rien de bien profond, donc ; juste ce qu’il faut pour que l’École puisse s’assurer de ce que, à l’avenir, nous pourrons tous dire, pour parodier Térence : Enarcus sum, et nihil administra-tivi a me alienum puto (je suis énarque, et rien d’administratif ne m’est étranger)..

Certains jours, cependant, ce doux badinage cesse : lorsque l’intervenant est d’un certain niveau et qu’une ambiance trop dissipée serait dommageable, la conférence est programmée en amphi Michel Debré : là, plus personne ne rit, car qui dit amphi Michel Debré dit : pas de réseau Wi-Fi – la salle est en sous-sol ; impossible de passer le temps en surfant sur Internet ; il faudra écouter – ou du moins faire semblant.

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"A l'ENA : y entrer, (s)'en sortir" (Armand Collin)

 
Commentaires

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  • Par Vautrin - 29/09/2013 - 11:00 - Signaler un abus L'ENA est

    une coûteuse aberration. Il en sort de petits péteux juste bons à jouer sur les mots, supposés à avoir réponse à tout alors qu'ils ne savent RIEN sur le fonctionnement anthropologique du "politique". "Parlez-nous de l'énigme des ponts de Koenigsberg !" demande-t-on à une donzelle prétentieuse lors que Grand Oral. La drôlesse n'a jamais entendu parler de Léonard Euler, mais elle brode un roman ahurissant. Un spectateur sensé s'attendrait à ce qu'elle soit descendue en flammes : que nenni ! Elle passe haut la main. En somme, on apprend aux énarques à maîtriser les techniques d'enfumage. Ils sont incompétents, DONC on le nomme aux postes importants, non point selon le principe de Peters, mais selon celui de Dilbert : le plus incompétent au poste le plus élevé. De toute façon, d'administration est faite d'une telle étoffe que personne n'est jamais responsable des catastrophes qu'elle engendre. Le pire est lorsque ces énarques se mêlent directement de politique en entrant dans des partis et en se faisant élire : ils cumulent la nullité de l'énarque à celle du politicien "moderne". On comprend qu'à ce jeu-là, les moins bêtes quittent au sortir de l'ENA !

  • Par enfer - 29/09/2013 - 12:35 - Signaler un abus ...ENA...

    ....Usine à crétins prétentieux tous gonflés de leur prétendu savoir et sur de l'impunité quant à leurs conneries.... Et des conneries ils en font, et des énormes....Ça c'est bien connu les énarques ne sont pas des flèches....

  • Par gliocyte - 29/09/2013 - 13:18 - Signaler un abus L'ENA

    Ou comment apprendre à disserter sur des sujets qu'on en connaît pas... Une école? En ne donnant aucun diplôme à la sortie, ce n'est pas une école. Une école qui continue à classer les élèves à la sortie alors qu'un décret en a supprimé le classement. Bref une apologie de l'aberration, une spécialité bien française à qui on a donné le nom d'exception à qui on a apposé en plus le mot excellence.

  • Par tiopere 1 - 29/09/2013 - 14:28 - Signaler un abus la France toujours en retard d'une guerre

    les énarques ont eu leur utilité au sortir de la guerre et ont su gérer les fameuses "trente glorieuses " par le biais du plan qui était un modèle du genre , mais aujourd'hui ils ne servent pas a grand chose et constituent une caste se partageant les dépouilles de la nation . Je pense a l'analogie avec l'école de Saint-Cyr qui a fourni des officiers en retard de trente ans sur les techniques militaires . Les exemples abondent comme ces officiers héroiques certes mais décimés par les mitrailleuses prussiennes au début de la guerre de 14-18 et qui chargeaient sabre au clair comme en 1870 et lors de la dernière guerre mondiale , Gamelin , major de promotion et Pétain préparant la guerre en fonction de la première ne parlons pas des politiques , surtout lres socialistes qui n'ont tiré aucune leçon de la faillite des économies étatisées et mènent le pays a la faillite .

  • Par MorpioNimbus - 29/09/2013 - 15:08 - Signaler un abus Stage d'ENARQUE

    J'ai eu l'occasion en tant que maire d'un chef lieu de canton du Sud-Ouest de discuter avec un Enarque. Il était en stage au cabinet du Préfet du Lot. But du stage: "Contacts avec des administrés". Lui ayant expliqué l'inutilité et la vanité de son stage, un cabinet préfectoral n'étant guère propice aux " Contacts", je lui est proposé la tenue pendant 2 semaines du secrétariat de la mairie de ma commune, de 9 heures à midi, avec hébergement gratuit en hôtel pour lui, sa femme et leur enfant. On était en juillet et la région Quercy-Périgord est pour le moins touristique. Ma proposition a été reçue comme une insulte, pire comme une gifle: pensez donc, s'abaisser à tenir un secrétariat de mairie..... Tout me semble dit dans cette anecdote.........;

  • Par yavekapa - 29/09/2013 - 17:49 - Signaler un abus des têtes d'oeuf

    Comme ils arrivent à discutailler 3 heures sur l'œuf, vous pouvez imaginer pourquoi la France est en état de décomposition avancée.

  • Par jean fume - 29/09/2013 - 18:50 - Signaler un abus Coluche avait très bien fait le portrait de l'énarque.

    "Tu poses une question à un énarque ... et quand il a fini de te répondre, .... tu ne comprends même plus la question que t'avais posé !"

  • Par lexxis - 29/09/2013 - 20:01 - Signaler un abus D'AUTRES APPROCHES

    On a vraiment l'impression que ce que notre formation administrative redoute par dessus-tout c'est de former des gens qui soient vraiment au faîte de ce qu'ils gèrent, de ce qu'ils décident. Or si la spécialisation a un coût et des inconvénients, la formation "papillon" en a aussi préparant davantage à discourir qu'à agir, avec une uniformisation et une banalisation des profils que dénoncent jusqu'aux jurys propres de l'Ecole. Enfin dernier problème, qui n'a fait que s'aggraver sur ces dernières décennies: comment un haut fonctionnaire, qui reste néanmoins un employé de l'Etat, peut-il prétendre accéder aux plus hautes fonctions de la République et devenir en quelque sorte son propre patron en investissant et même parfois en monopolisant les fonctions électives et politiques? Pour toute autre personne qu'un énarque, le conflit d'intérêt est patent, ce même conflit d'intérêt que la plupart des démocraties évoluées ont su parfaitement cerner et le plus souvent éviter ou interdire, alors que nos politiques, comme nos parlementaires, et nombre de nos hauts fonctionnaires pataugent lamentablement dans ce bourbier qui révulse bien des experts et des citoyens

  • Par zorglubb - 29/09/2013 - 20:26 - Signaler un abus Pas le bon mot

    L'ENA n'est pas une école de "formation" mais un centre de "reproduction" des élites. La nuance est de taille. D'ailleurs, l'ENA comme école est dans les choux au niveau de tous les classements internationaux.

  • Par ABCD - 30/09/2013 - 00:10 - Signaler un abus La génèse de l'ENA

    Il était une fois un roi qui voulait aller à la pêche. Il appelle son météorologue et lui demande l'évolution pour les heures suivantes. Réponse : beau temps. Le roi s’habille et part pour la pêche. Sur le chemin, il rencontre un paysan monté sur son âne qui lui dit: «Seigneur rebroussez chemin car il va beaucoup pleuvoir dans peu de temps." Le roi continue en pensant: «ce gueux ne peut pas mieux savoir que mon spécialiste diplômé et grassement payé. Poursuivons » Il se met bientôt à pleuvoir à torrents. Furieux et trempé, le roi revient au palais, congédie illico son météorologue, et convoque le paysan lui offrant le poste vacant. Mais le paysan refuse en ces termes : «Seigneur, je ne comprends rien à la météo, mais je sais que si les oreilles de mon âne sont baissées, il va pleuvoir » Et le roi embauche l'âne. Ainsi commença en FRANCE la coutume de recruter des ânes pour les postes de conseillers les mieux payés. On créa une école: l'E.N.A. (l'Ecole Nationale des Anes) et nous pouvons mesurer tous les jours les performances brillantes de ses diplômés.

  • Par un_lecteur - 30/09/2013 - 05:29 - Signaler un abus Élite ?

    Des rats dans un fromage, oui.

  • Par rrvax - 01/10/2013 - 02:45 - Signaler un abus Une autre de Coluche sur l'ENA !

    De l'ENA, Coluche avait dit aussi : "Cette école que le monde entier nous envie, mais aucun pays n'en veut chez lui ! "

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Saint-Preux

Saint-Preux est haut-fonctionnaire. Il est issu de la promotion Jean-Jacques Rousseau de l'ENA.

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