Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 18 Juin 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Pourquoi le projet de loi santé nous mène à des soins moins humains

Non contente d'être contre-productive en termes de coûts, la loi santé portée par la ministre Marisol Touraine contribue à rompre encore plus le lien humain entre le patient et le corps médical.

Médecine taylorisée

Publié le
Pourquoi le projet de loi santé nous mène à des soins moins humains

Atlantico : L'association SOS médecin a décidé de se mettre en grève lundi 29 décembre pendant deux jours. Dans une interview accordée au Point (voir ici), le président de l'association dénonce notamment l'extension des pouvoirs des Agences régionales de santé prévue dans la loi Touraine, mesure déjà appliquée depuis quelques mois dans plusieurs régions où elles ont décrété que les médecins libéraux n'étaient plus nécessaires en période de nuit, et priorisant donc la prise en charge par les services d'urgence. En quoi, concrètement, cette systématisation du recours à l’hôpital participe-t-elle à une tendance à la déshumanisation des soins d'urgence ?

Frédéric Bizard : SOS médecins est lucide dans son appréciation des risques de la loi Touraine, en particulier sur la mise en place du service territorial de santé (STSP, article 11). Ce service est un nouvel outil de régulation qui donne tous les pouvoirs de régulation de l’offre de soins (ville, hôpital, médico-social) aux agences régionales de santé (ARS). Un des problèmes de cette concentration des pouvoirs dans les mains de l’Etat est lié à la double casquette de l’Etat dans notre système de soins: opérateur hospitalier public et co-régulateur (co-pilote) du système de santé. Ce rôle de régulateur se faisait jusqu’à maintenant avec les contre-pouvoirs de l’Assurance maladie qui assurait la régulation de la médecine de ville et la gestion du risque et une participation des acteurs locaux.

Sur le plan hospitalier, on a déjà assisté ces dernières années à une tentation des ARS de privilégier dans ses décisions (autorisation, attribution de budget) le secteur public hospitalier sur le secteur privé même si ce n’était pas dans l’intérêt de la collectivité. Face à l’état de surcapacité important, de déficit récurrent, de dette élevée (près de 30 milliards d’euros), de faible productivité et de rigidité de gestion, l’Etat pense à tort que la survie de l’hôpital public doit se faire aux dépens du secteur privé en transférant de l’activité du privé vers le public (plutôt qu’en restructurant le secteur public afin de le rendre plus compétitif).

C’est ce qui se passe pour SOS médecins dans le Nord-Pas-de-Calais et en Lorraine où les ARS ont décidé qu’il n’y avait plus besoin de médecins libéraux pour les urgences entre minuit et 8 heures du matin. Ainsi, les ARS de ces deux régions transfèrent toute l’activité des urgences à l’hôpital alors que SOS médecins évite dans plus de 90% des cas aux patients d’être hospitalisés. C’est donc une perte énorme de confort pour le patient et une hausse sensible des dépenses pour la collectivité. Une visite de SOS médecins coûte au maximum 50 à 60 euros contre 250 euros aux urgences, sans compter les frais de transport.

Les ARS, juges et parties dans l’organisation des soins, font la preuve dans le cas de la gestion des urgences que le confort des patients, ou l’humanisation des soins, n’est pas leur priorité. N’oublions pas que 20% seulement des personnes qui se rendent aux urgences sont hospitalisées, qu’il existe une surreprésentation des nourrissons et des personnes âgées aux urgences, que  les urgences vitales ne représentent que 5% des urgences. En conséquence, toute politique de santé humaine et efficiente devrait privilégier le traitement à domicile et donc prioriser une structure comme SOS médecins plutôt que l’hôpital pour traiter les urgences.

Outre le fait qu'une telle mesure risque d'engorger plus encore les hôpitaux, n'y a-t-il pas aussi un dénigrement des médecins de famille ? En quoi ces derniers sont-ils importants dans leur rapport humain avec leurs patients ?

Martin Winckler : Le dénigrement des médecins de famille est ancien, en France : il remonte à l'Ancien Régime (il existait trois "classes" de médecins) et a été solidifié par la réforme Debré de 1958 qui créait, de fait, une caste hospitalo-universitaire et reléguait les non-hospitaliers à la médecine libérale. Dans le cadre libéral, les spécialistes sont de grands bourgeois, les médecins de famille des prolétaires - non seulement quant aux revenus (leurs actes sont les moins cotés, et ils ne tiennent compte ni de la part relationnelle, ni du temps passé, ni du suivi) mais aussi par les conditions de travail : un spécialiste de ville n'assure pas d'urgences, tandis que les généralistes de quartier, de zone peu médicalisée et de zone rurale doivent assurer non seulement leur travail en cabinet mais aussi les urgences et le suivi des patients chroniques, tout ça en même temps. La dévalorisation de la médecine générale commence à la faculté, où l'on souligne d'emblée que l'élite sera hospitalo-universitaire et que "les moins bons" seront généralistes. Ce n'est pas le cas en Belgique, au Québec, en Suisse, où les généralistes ont un statut similaire à celui des spécialistes. Et c'est logique : un bon généraliste, intégré à un système de santé de proximité (infirmières, kinés, orthophonistes, sages-femmes, assistantes sociales) assure la plus grande partie des soins primaire à un coût très faible. Il distingue les vraies urgences de celles qui ne nécessitent pas d'hospitalisation, il suit et soigne les patients chroniques et assure leur maintien à domicile, bref : il apporte de plus grandes satisfactions aux patients en coûtant bien moins cher que les spécialistes ou l'hôpital. Mais former des généralistes compétents et les payer bien est contraire à la tendance actuelle à la surmédicalisation, laquelle est de l'intérêt des commerçants de la santé (fabricants de machine, industriels du médicament, etc.) et non de la santé publique.

Un gouvernement qui voudrait vraiment améliorer les soins primaires de sa population et diminuer les coûts (qui sont surtout dus à l'hôpital et aux postes de consommation lourd : médicaments, chirurgie, radiologie) veillerait non seulement à revaloriser la fonction du généraliste (en augmentant l'acte) mais aussi à rémunérer les actes "non visibles" que sont le suivi, le temps passé, la prévention, etc. Il imposerait aux facultés de médecine d'avoir toutes un département de médecine générale influent et déterminant pour la formation des Généralistes. Il mettrait tout son poids dans l'organisation des soins de santé primaire transdisciplinaires, collégiaux, et non atomisés comme ils le sont actuellement. Il envisagerait aussi sérieusement de donner aux généralistes la possibilité d'être salariés dans des maisons médicales partout sur le territoire. Car le paiement à l'acte n'est pas du tout la meilleure manière de rémunérer les médecins de famille... ni de les valoriser et de leur assurer de bonnes conditions de travail.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par vangog - 02/01/2015 - 10:23 - Signaler un abus Vision comptable (ultra-libérale) de la Santé...

    Tel est le socialisme d'aujourd'hui! Incapable d'anticiper les mutations de notre société, il se contente d'opérations comptables à vases communicants, sans même se préoccuper de l'enrobage... La Santé est en voie de paupérisation et de raréfaction, par la seule faute des gauchistes! Et les actes ne seront pas revalorisés...déjà pas mal qu'ils ne soient pas diminués ( pour le moment), comme les honoraires des Pharmaciens et le prix des médicaments...remerciez la SS, médecins!

  • Par zouk - 02/01/2015 - 11:08 - Signaler un abus Medecine, généralistes

    Nous assistons clairement, comme en bien d'autres domaines à une nationalisation rampante, si ce n'est à une soviétisation du système de santé. Haro sur toute activité non étatique, dans ce domaine comme tant d'autres, dont l'enseignement. Dieu sait que nous excellons à décrier le système britannique, bien critiquable à beaucoup d'égards, mais il est incontestable qu'il repose sur une organisation réfléchie de la médecine générale qui évite l'engorgement que nous constatons des services d'urgence des hôpitaux. Nos politiques, toujours obsédés de collectivisation, refusent de réfléchir aux conséquences de leurs folies, Marie Sol Touraine, cependant médecin, en tête.

  • Par zouk - 02/01/2015 - 11:09 - Signaler un abus Medecine, généralistes

    Nous assistons clairement, comme en bien d'autres domaines à une nationalisation rampante, si ce n'est à une soviétisation du système de santé. Haro sur toute activité non étatique, dans ce domaine comme tant d'autres, dont l'enseignement. Dieu sait que nous excellons à décrier le système britannique, bien critiquable à beaucoup d'égards, mais il est incontestable qu'il repose sur une organisation réfléchie de la médecine générale qui évite l'engorgement que nous constatons des services d'urgence des hôpitaux. Nos politiques, toujours obsédés de collectivisation, refusent de réfléchir aux conséquences de leurs folies, Marie Sol Touraine, cependant médecin, en tête.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Frédéric Bizard

Frédéric Bizard est économiste de la santé et enseignant à Sciences Po Paris. Il est un expert reconnu du secteur de la santé en France et à l'international. Il dirige la société Salamati Consulting, société de conseil en stratégie de santé.

Il est notamment l’auteur de Protection sociale: Pour un nouveau modèle, Dunod, Mars 2017 et de Politique de santé: réussir le changement, Dunod, 2015

Voir la bio en entier

Martin Winckler

Martin Winckler (Marc Zaffran) a été médecin généraliste en France, à la campagne et en service de planification hospitalier de 1983 à 2008. Il est l'auteur de romans et d'essais, en particulier La maladie de Sachs, Le Choeur des femmes et Nous sommes tous des patients Son site : www.martinwinckler.com

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€