Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 30 Septembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Pourquoi la démocratie libérale est désormais en recul dans le monde après des décennies de (tentatives) d’expansion

Depuis plus de vingt ans, l'Occident s'est démarqué par son ingérence dans les affaires de nombreux pays au motif de la démocratisation et du respect des droits de l'Homme. Or, la multiplication de ces interventions n'a cessé de dégrader son image, ainsi que celle de ses valeurs.

Reflux

Publié le
Pourquoi la démocratie libérale est désormais en recul dans le monde après des décennies de (tentatives) d’expansion

Atlantico : Après quinze ans de progression (1990-2005), selon Freedom House, le modèle démocratique occidental semble reculer nettement, et plus encore depuis cinq ans. Le retour en force de l'autoritarisme dans un monde multipolaire et les crispations et violences vis-à-vis de l'Occident semblent remettre en cause le modèle de la mondialisation des droits de l'Homme dont on rêvait au tournant du siècle. Qu'est-ce qui explique ce changement ? 

Alexandre Del Valle : 1990 est une date intéressante : c'est la date à laquelle Francis Fukuyama diagnostique la victoire du modèle libéral démocratique.

Et 1990 correspond aussi à l'avènement des révolutions de velours juste après la seconde guerre du Golfe, où, sous couvert de démocratisation, les Occidentaux, et surtout les Américains, essayent de jouer des mauvais tours aux Russes et aux pays d'Asie centrale pour diminuer le pouvoir stratégique de la Russie. D'un côté, le monde arabo-musulman a été extrêmement choqué par des interventions en Irak ou en Libye ; cela a extrêmement discrédité les valeurs démocratiques. Et d'un autre côté, la Russie et ses alliés ont intériorisé la démocratisation occidentale comme une sorte de complot permettant de justifier un nouvel impérialisme. Les révolutions de velours ou de couleurs portées par l'Occident, ou les interventions en ex-Yougoslavie ont été considérées comme parties de ce coup monté occidental. C'est ce qui fait qu'aujourd'hui, la démocratie va moins bien que dans les années 1990 : à l'époque, il y avait une popularité de l'Occident que portaient les espoirs de nombreux peuples opprimés. Aujourd'hui, un quart de siècle plus tard, il faut voir que la grande idée portée par ces autres civilisations est que l'Occident ne représente plus l'idéal démocratique promis, malheureusement, mais plutôt une civilisation néo-impériale, arrogante et dangereuse. C'est pourquoi ces pays se replient sur un nouvel autoritarisme et une nouvelle real politik qu'incarnent parfaitement Monsieur Erdogan en Turquie ou Monsieur Poutine en Russie. C'est un phénomène qui est une tendance lourde, qu'a bien compris Freedom House.  

La contestation de ce modèle met en avant les effets pervers qu'ont eus les processus de démocratisation dans les pays non-occidentaux. Quel est le rôle de l'Occident dans cette débâcle ? 

Tout d'abord, je ne suis pas d'accord avec cette déresponsabilisation qui consiste, dans de nombreux pays du Sud, à accuser les anciennes puissances occidentales, et l'Occident, d'être responsables de tous leurs maux. 

En revanche, ce qui est vrai, c'est qu'en bombardant la Libye, en mettant Ouattara au pouvoir en Côte-d'Ivoire dans des conditions assez troubles, en intervenant dans les affaires des pays d'Afrique et des pays arabes et musulmans, en bombardant des populations civiles pendant des années avec des drones (ce qui est considéré comme lâche par les victimes), en provoquant des embargos, comme en Irak, qui ont assoiffé et affamé des populations (on avait même plus le droit d'importer des produits contre le cancer), des millions de personnes ont vu l'Occident comme un danger. 

Même s'il est faux d'affirmer que l'Occident est responsable de tout, les interventions grâce au droit d'ingérence tel que l'a théorisé Kouchner et tel que l'applique l'ONU aujourd'hui, ont fait que le droit international est légitimement perçu aujourd'hui comme un instrument néo-impérialiste et néo-colonisateur. L'Occident apparait comme à l'origine des maux du monde entier. 

Le poids des interventions en Irak est décisif dans ce renversement. Tous les experts reconnaissent qu'elles furent en tout point catastrophiques. Un analyste disait que si Daech a un père et une mère, son père est la première guerre d'Irak en 1990. Cette erreur, nous la payons tous les jours, particulièrement les pays de l'OTAN, qui portent une part de responsabilité considérable dans la dégradation du monde. Ces interventions ont donné des idées à de nombreux dictateurs qui ont décidé de ne pas se modérer, et à des semi-dictateurs qui décident de même de ne pas se démocratiser pour ne pas rentrer dans le système intégré occidental, droit-de-l'hommiste et onusien, qui le rendrait vulnérable. C'est ce que dit régulièrement le dictateur de la Corée du Nord : "Kadhafi a voulu renoncer à l'arme nucléaire comme l'avait fait Saddam Hussein avant lui, et ils ont été renversés". Morale de l'histoire : "Soyons souverainistes, pratiquons la real politik, ne nous laissons pas entrainer par des partages de souveraineté et des accords de démilitarisation comme le souhaite l'Occident, parce que sinon ils vous remercient en vous bombardant !" C'est malheureusement ce que pensent beaucoup de pays nationalistes.

Il faut respecter leur indignation et les prendre au sérieux. Samuel Huntington, que tout le monde critique pour son Choc des civilisations, mais que personne n'a lu, disait dans la conclusion de cet ouvrage que l'Occident, pour ne plus être haï et pour ne plus discréditer ses propres valeurs universelles qui sont des valeurs mondiales, devait cesser d'être arrogant et intervenir dans les affaires des autres peuples ! Si même Huntington le disait, qui fut accusé d'être un faucon, un nationaliste américain, si même Donald Trump qu'on accuse d'être un danger pour le monde, dénonce l'interventionnisme et condamne avec virulence l'intervention de George Bush fils qu'il considère comme fou, c'est qu'il est temps de remettre en cause cet interventionnisme

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Deudeuche - 27/03/2016 - 15:55 - Signaler un abus Si l'Occident c'est

    les bombes sur tout ce qui ne bouffe pas du hamburger, les bobos ONGistes complètement déjantés et le transhumanisme et bien franchement "good riddance" bon débarras! Ceci dit l'Occident pré-libertaire devrait renaître de ses cendres après 50 ans d'autodestruction et d'ingérence au nom de nos lumières !

  • Par Mike Desmots - 27/03/2016 - 17:50 - Signaler un abus Le printemps arabe inventé par les démocraties occidentales..

    vient de sonner le glas de leurs prétentions naïves ...! comme quoi... , le boomerang de l'histoire a des facéties ...que la naïveté occidentale , ferait bien de méditer....!

  • Par vangog - 27/03/2016 - 21:13 - Signaler un abus Pourquoi vouloir diffuser des valeurs qui appartiennent à tous?

    C'est la principale incohérence du droit d'ingérence Kouchnerien. L'humanisme n'est ni l'apanage d'un pays où d'un continent, il est composé par la variable des idéaux humains en fonction du temps, avec des comportements médians...et des comportements qui s'en écartent. Personne ne peut s'arroger le droit de juger qui s'écarte des valeurs médianes en fonction de critères qui lui sont propres, et les institutions internationales devraient manifester de la retenue, et ne sanctionner que les comportements extrêmes...meme la Corée du Nord, menaçante et agressive n'a pas déclenché autant de guerre que l'OTAN, durant les dernières années et pour satisfaire à un très absurde principe de précaution international, ou droit d'ingérence Kouchnerien. Ce droit que s'arrogeait l'Occident de fixer la morale mondiale a été une très lourde erreur, génératrice de chaos. Il faut, aujourd'hui, revenir en arrière, et les politiciens modernes, Trump, Orban, Marine Le Pen, Kajinsky sont les plus en phase avec la modernité. Voila pourquoi les conservateurs tentent de les discréditer, en les traitant de populistes, car leur morale désuète leur interdit de reconnaître leurs erreurs et torts...

  • Par Anguerrand - 27/03/2016 - 22:13 - Signaler un abus A vangog

    Je suis en accord avec vous globalement, l'erreur des occidentaux c'est de penser que les pays hors Europe ou Amérique doivent faire des démocraties comparables aux nôtres. Pour les musulmans la SEULE loi reconnu est celle de la Sharia contre les lois du pays. Une erreur tout de même sur l'OTAN , c'est une alliance qui contre balançait l'URSS. Et que c'est l'ONU qui décide ou non des interventions pas l'OTAN. Hollande est toujours contre Bachar qui pourtant est le seul qui peut rétablir un état, même si c'est un salaud. Il n'est pas seul dans le monde!!!!

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€