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Ce que la participation chinoise aux plus grandes manoeuvres militaires russes depuis 1981 révèle des relations entre Moscou et Pékin

La Russie s'active pour les préparatifs de ses plus grandes manœuvres militaires depuis 1981. Le Kremlin sera accompagné dans ce projet par des troupes en provenance de Chine et de Mongolie.

Coopération Chine-Russie

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Ce que la participation chinoise aux plus grandes manoeuvres militaires russes depuis 1981 révèle des relations entre Moscou et Pékin

 Crédit Greg Baker / AFP

Atlantico : 300 000 soldats; 36 000 blindés, et 1000 avions... Moscou prépare ses plus grandes manœuvres militaires depuis 1981, et sera accompagné dans ce projet par des troupes en provenance de Chine et de Mongolie. A cette occasion, le ministre chinois de la Défense a pu évoquer « l’approfondissement de la coopération militaire et l'amélioration des capacités des deux parties à répondre conjointement aux diverses menaces de sécurité ». Peut-on parler d'une nouvelle étape dans la relation entre Moscou et Pékin ?  

 
Jean-Sylvestre Mongrenier : Cet approfondissement de la coopération militaire dont « Vostok-2018 » (Vostok : Est/Orient), du 11 au 15 septembre, constitue la traduction est à mettre en perspective.
Les tensions croissantes entre la Russie et l’Occident, entraînées par la nouvelle crise ukrainienne de fin 2013, l’annexion illégale de la Crimée (18 mars 2014) et le déclenchement d’une guerre hybride au Donbass, ont été accompagnées d’une montée en puissance du discours sinophile à Moscou. Vladimir Poutine menace alors de réorienter les exportations énergétiques russes vers la Chine populaire. En toile de fond, la diplomatie triangulaire amorcée dans les années 1990 par Evgueny Primakov – l’idée consistait à s’appuyer sur la Chine, l’Inde et l’Iran afin de rehausser la Russie dans sa relation avec l’Occident –, et le partenariat Moscou-Pékin mis en œuvre à partir de 1996. Cette même année, le « groupe de Shanghaï » était fondé et constituait l’une des expressions géopolitiques du rapprochement sino-russe. En 2001, ce « groupe » devenait l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS). Au vrai, la problématique sino-russe dépasse et englobe la question énergétique. Des accords « définitifs » (1997, 2004 et 2008) ont réglé les litiges frontaliers, les dirigeants russes acceptant le retour à la Chine de l’île de Tabarov (sur le fleuve Amour). La coopération a également un volet militaro-industriel. Par ses ventes d’armes, Moscou a ainsi contribué à la puissance militaire chinoise, dont le lancement du premier porte-avions chinois, le « Liaoning », le sister-ship du « Kouznetsov ». Si la coque a été achetée à l’Ukraine, à la fin des années 1990, la construction du porte-avions chinois a requis des transferts technologiques russes.
 
Après un ralentissement de la coopération militaro-industrielle, pendant plusieurs années, on observe ces derniers temps de nouvelles ventes d’armes russes à la Chine et une montée en gamme des matériels livrés (missiles S-400, voire des avions Su-35). A cela s’ajoutent les échanges et coopérations énergétiques sino-russes, quand bien même il ne faut pas exagérer la portée des accords signés en 2014 (construction du gazoduc « Force de Sibérie » et achats chinois de volumes gaziers) : la menace brandie par Poutine de réorienter ses exportations pétrogazières vers la Chine et l’Asie-Pacifique, au détriment de l’Europe était vaine, les neuf dixièmes des gisements russes étant situés en Sibérie occidentale et dans la région de l’Oural ; la volonté acharnée de construire le Turkish Stream en mer Noire et le Nord Stream 2 en mer Baltique, démontre que la Russie et Gazprom, le bras énergétique du Kremlin, ne peuvent faire l’impasse sur le marché européen qui absorbe l’essentiel de sa production gazière. Mais cela est une autre question. 
 
Dans le discours géopolitique russe, la réorientation des flux d’hydrocarbures vers la Chine et l’Asie constituerait le véhicule et la manifestation d’une alliance entre Moscou et Pékin, contre les Etats-Unis et l’Occident. Dix ans après sa signature, le traité d’amitié et de coopération de 2001 a été renforcé et renommé (« Partenariat global stratégique et de coopération fondé sur l’égalité, la confiance mutuelle, le soutien mutuel, une prospérité et une amitié conjointe de génération en génération » (2011). La valorisation de l’OCS et la mise en avant du thème multipolaire s’inscrivent dans la même ligne. En 2002, Moscou et Pékin ont signé une « Déclaration conjointe sur le monde multipolaire » qui entendait montrer que les deux pays, face à la politique américaine, partageaient une même vision stratégique. Le refus du droit d’ingérence, l’hostilité au thème du changement de régime (« regime change ») et l’intangibilité des frontières internationales en représentent les principales composantes. Si les dirigeants chinois n’ont pas reconnu l’indépendance de l’Abkhazie ni entériné le rattachement de la Crimée à la Russie (18 mars 2014), ils ont réaffirmé la solidarité géopolitique de la Chine avec la Russie. A Shanghaï, le 20 mai 2014, Xi-Jinping a loué « la détermination et la volonté inébranlable de la Chine et de la Russie de faire face ensemble aux menaces et aux défis nouveaux (…) et sauvegarder la sécurité et la stabilité régionales » (China News Service, 20 mai 2014). Une déclaration conjointe a suivi. Dans cette déclaration conjointe, Pékin et Moscou s’affirment résolus à « résister aux interférences dans les affaires internes des autres Etats et de s’opposer au langage des sanctions unilatérales ». Les deux capitales en appellent à « cesser tout financement et tout encouragement d’activités visant à changer l’ordre constitutionnel d’autres Etats » et soulignent la « nécessité de respecter l’héritage historique de chaque pays, sa culture politique et le système social et politique qu’il a choisi de manière indépendante ».
 
 

Quelles sont les menaces communes à la sécurité des deux pays dans le sens des propos du ministre chinois de la défense ?

 
Les propos du ministère de la Défense de la République populaire de Chine (RPC), tels qu’ils sont rapportés par l’article de la BBC, sont très généraux. A proprement parler, il n’y a pas de menace militaire directe sur l’un ou l’autre membre de ce partenariat russo-chinois. Les tensions avec les puissances occidentales en général, les Etats-Unis en particulier, sont d’ordre diplomatique et géoéconomique (sanctions et contre-sanctions économiques et financières, conflits commerciaux, rivalités scientifiques et technologiques croissantes entre le monde occidental et la RPC). Moscou et Pékin sont unis dans leur volonté de subvertir, voire d’abattre, l’ordre international tel qu’il existe, produit d’une longue hégémonie occidentale de cinq siècles dont les Etats-Unis, in fine, ne sont jamais que les héritiers historiques. Dans le cas du pouvoir russe, il s’agit plus particulièrement de prendre la revanche sur l’issue de la Guerre Froide, entre 1989 et 1991, avec l’idée que la « victoire froide » de l’Ouest était temporaire et momentanée. Bref, la Russie et la RPC ont adopté une posture révisionniste et ces deux puissances sont à la manœuvre. Elles prennent des initiatives, poussent à la roue et avancent leurs « pions » (pour reprendre une image réductrice). Cette disposition d’esprit et l’attitude qu’elle inspire expliquent la capacité à saisir des opportunités tactiques : en Europe centrale et orientale, en Méditerranée et au Moyen-Orient dans le cas de la Russie, voire en Afrique ; dans les « méditerranées asiatiques » (mers de Chine du Sud et de l’Est), dans l’océan Indien, en Afrique, en Eurasie, voire en Amérique latine dans le cas de la RPC. Au vrai, la Chine populaire devient une hyperpuissance dont l’espace de jeu est mondial. 
 
La possible transformation de la RPC en centre de gravité de l’Eurasie, au moyen notamment du projet de « nouvelles routes de la Soie » (la Belt and Road Initiative), appelle l’attention sur l’ambivalence des relations sino-russes. Rappelons qu’avant le durcissement des relations entre la Russie et l’Occident, à propos de l’Ukraine, d’aucuns évoquaient un nouveau « péril jaune » susceptible d’unir Russes et Occidentaux. La montée en puissance de la Chine, plus encore évidente après la crise économique de 2008, constituerait une menace virtuelle sur la Sibérie et l’Extrême-Orient russe : ces régions vides d’hommes, mais riches en ressources naturelles, au contact de provinces chinoises surpeuplées (6 millions de Russes face à  120 millions de Chinois), autrefois sous domination de Pékin (voir les « traités inégaux » de 1858-1860). Bien que maniée avec discrétion, cette vision des choses a parfois servi à légitimer la diplomatie du « reset » inaugurée par l’Administration Obama, en 2009. Certes, l’avenir est ouvert, mais les coopérations concrètes mises en place par les autorités chinoises et russes dans leurs régions frontalières et les convergences diplomatiques affichées sur le plan international ne vont pas dans le sens du « péril jaune » et d’un futur grand conflit sino-russe. Il semble que le fait même de l’immigration chinoise en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe ait été très exagéré par les dirigeants politiques locaux.
 
 
Commentaires

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  • Par Jean Dutrueil - 02/09/2018 - 12:06 - Signaler un abus Très bon

    Article excellent, merci

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Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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