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Non, le triptyque "racines, Histoire, langue" n'est pas un concept nauséabond, mais un pilier que les Français ne veulent pas voir disparaître

En crise morale, sociale et économique, déchirée par des questionnements identitaires inédits, meurtrie par les attentats, la France se pose mille questions. Nous aussi ! Comme souvent en période de crise - et en période pré-présidentielle, la France est le sujet de préoccupation préféré des Français. Extrait de "Ce qui nous rassemble - Comment peut-on encore être français ?" d'Arnaud Zegierman et Thierry Keller, aux Editions Les Belles Lettres (2/2).

Bonnes feuilles

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Non, le triptyque "racines, Histoire, langue" n'est pas un concept nauséabond, mais un pilier que les Français ne veulent pas voir disparaître

D’où l’attachement au respect des traditions, corollaire à cet hédonisme. 80 % des Français (et 88 % des plus de 65 ans) considèrent que le respect des traditions est « important », 30 % « très important », 50 % « assez important ». Le taux de « ne se prononce pas » est étonnamment faible (3 %), de même que le taux de « pas du tout important » (3 %). Les traditions, un sujet « concernant ».

On mésinterprète souvent le sentiment réactionnaire des Français, comme s’il s’agissait d’une adhésion idéologique à un discours marqué à droite ou à l’extrême droite.

La France des clochers chère à Philippe de Villiers ou à François Fillon, les apéros saucissons-pinard des identitaires, l’esthétique beauf d’une Marine Le Pen… autant de signaux tendant à prouver que nos compatriotes seraient (re)devenus des Dupont-Lajoie racistes, des néopétainistes amoureux de leur cubi de rouge.

De même, on aime à se moquer de leurs goûts culturels. On dénigre le provincialisme benêt de Bienvenue chez les Ch’tis, la nostalgie douteuse des Choristes, les bons sentiments suspects d’Amélie Poulain, l’humour graveleux des Visiteurs, on ricane de la gaudriole d’un Patrick Sébastien.

Et quand des intellectuels s’essayent à déconstruire le « malheur français », ils sont très vite traités de fascistes, quolibets subis par Alain Finkielkraut, Denis Tillinac, Natacha Polony, Marcel Gauchet, Michel Houellebecq… la liste est longue comme le bras.

Ce sont là les limites d’une analyse fondée sur des préjugés, pour le coup, idéologiques. Loin de nous l’idée de nous placer dans un camp, celui que l’historien Daniel Lindenberg appelle les « nouveaux réactionnaires ». Nous voulons simplement souligner le lien entre le sentiment d’un hédonisme viscéralement hexagonal et le développement d’une nostalgie qui n’a rien de nauséabonde. Et si, à rebours d’être, qui des gros beaufs, qui des réactionnaires mal peignés, les Français étaient des honnêtes hommes qui s’ignorent ? Des individus lettrés aimant les arts et la culture, soucieux de leur patrimoine, passionnés par la défense de leur langue, sensibles à la grandeur de leur Histoire ? Si l’on déroule le fil de leurs réponses, derrière le modèle social et le mode de vie, l’on trouve dans l’ordre : « les racines », « l’Histoire », « la langue ». Qui peut dire que ce triptyque est a priori nauséabond ? Il n’est qu’à voir le succès de plus en plus fort des émissions d’histoire à la radio (les plus podcastées de France), l’engouement pour les journées du Patrimoine, l’affluence dans les concours d’orthographe, y compris en banlieue, y compris chez les « jeunes issus de la diversité », l’amour que vouent nos concitoyens à la gastronomie ou bien encore, dans un registre plus politique, la résistance pas si étonnante que cela du concept d’exception culturelle. Oui, ce qui rassemble les Français, c’est bien l’amour des belles choses et le refus de les voir disparaître. Et si la thématique de la défense d’une identité nationale fondée sur la nostalgie est aujourd’hui préemptée par la droite, c’est bien, comme le rappelait d’ailleurs Blaise Mao dans le numéro 22 d’Usbek & Rica, « la gauche au pouvoir dans les années 1980 qui va faire de la culture le cœur du récit national. Prix unique du livre, aides au cinéma français, politique des Grands Travaux (réorganisation du Louvre, transformation de la gare d’Orsay en musée, aménagement du parc de la Villette, etc.)… » Et le magazine de citer le chercheur Vincent Martigny, pour qui c’était là une « politique de l’identité qui ne dit pas son nom » : « il ne s’agit plus seulement de défendre la culture française, mais de promouvoir une vision française de la culture ». L’identité nationale se construit alors en opposition à l’américanisation de la culture.

Extrait de "Ce qui nous rassemble - Comment peut-on encore être français ?" d'Arnaud Zegierman et Thierry Keller, aux Editions Les Belles Lettres

 
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Thierry Keller

Journaliste, Thierry Keller est directeur éditorial du magazine de prospective Usbek & Rica.

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Arnaud Zegierman

Arnaud Zegierman est sociologue et co-fondateur de l'institut Viavoice.

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