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Ce nombre effrayant d’adolescents qui sont en ligne presque non-stop… sans savoir pourquoi ni s’ils aiment ça

45% des adolescents américains seraient en ligne "presque constamment", selon une étude récente, un pourcentage qui a doublé au cours de ces dernières années. Une tendance également observable en France.

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Ce nombre effrayant d’adolescents qui sont en ligne presque non-stop… sans savoir pourquoi ni s’ils aiment ça

 Crédit INDRANIL MUKHERJEE / AFP

Atlantico : Selon une étude menée par le PEW Research Center, 45% des adolescents américains seraient en ligne "presque constamment", un pourcentage qui a doublé au cours de ces dernières années. Une tendance également observable en France, ou les jeunes voient également leur temps d’utilisation augmenter rapidement (+1h30 hebdomadaire entre 2015 et 2017 - IPSO, soit 15 heures par semaine).  Pourtant, selon les données du Pew RC, ces jeunes utilisateurs ont une perception nuancée des effets de utilisation, 45% pensent que les effets ne sont ni positifs, ni négatifs, 31% y voient un effet positif et 24% un effet négatif.

Ne peut-on pas voir ici un paradoxe entre une utilisation de plus en plus forte, parfois constante, et une perception neutre ou négative de cette consommation ? Pourrait-on en conclure que cette utilisation serait plus le résultat d'une contrainte sociale plus que d'un réel souhait de la part des 13-17 ans ici interrogés ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Ce sont des résultats troublants parce qu’en les lisant, on s’aperçoit que les jeunes sont incapables de dire si les réseaux sociaux ont un effet positif ou négatif sur leur vie. Il y a bien un paradoxe à utiliser ces supports socio-numériques plus qu’auparavant et à ne pas savoir déterminer le caractère positif ou négatif de cette utilisation. L’une des hypothèses que l’on peut émettre à la lecture de ces résultats est, comme vous le mentionnez, que cette utilisation résulte davantage d’une contrainte sociale que d’un réel désir personnel de la part des jeunes interrogés.

La question qui vient ensuite est la suivante : mais alors sur quoi repose cette contrainte qui les pousse à utiliser quelque chose dont ils ne savent pas déterminer s’il leur procure une expérience positive ou négative ?

Selon moi, il y a plusieurs raisons à cette utilisation. Tout d’abord le fait que, pour ces jeunes, les réseaux sociaux font partie intégrante du monde dans lequel ils sont nés, comme avoir de l’eau quand on tourne le robinet pour nous. Ainsi, pour eux, il est quasiment impensable de ne pas les utiliser, car ce serait comme écrire à la plume d’oie quand on peut utiliser un stylo bille. C’est-à-dire incongru, étrange, décalé, archaïque, inconcevable dans la vie de tous les jours. Autrement dit, pour eux, du fait qu’ils sont nés avec ces technologies, il y a une forme d’évidence à voir les supports socio-numériques comme une partie de la vie sociale. Donc, pour ces jeunes, inimaginable de s’y soustraire.

Alors que les adultes s'inquiètent de l'addiction des jeunes au smartphone, les 24% des 13-17 ans qui jugent négativement les réseaux sociaux considèrent que les principaux points négatifs sont le harcèlement et l'altération de leurs relations avec les autres. Les réseaux sociaux ne sont-ils pas passés d'une nouvelle technologie accessible par tous il y a 15 ans, à une injonction sociale inévitable aujourd'hui, de liberté à contrainte ?

Cette technologie est entrée dans la norme des relations sociales. On a le sentiment qu’il faut être sur les réseaux pour avoir des interactions et une expérience sociales complètes. On le  voit chez les jeunes, comme je l’expliquais plus haut, mais également chez d’autres catégories de personnes qui, à mon sens, sont encore plus révélatrices : les personnes âgées de 70 ans et plus. C’est significatif de l’injonction sociale ressentie parce que ces personnes sont loin d’être nées avec cette technologie. Elles ont connu l’époque où chaque foyer n’était pas équipé d’un téléphone fixe et d’un téléviseur, et ont donc passé une bonne partie de leur vie sans ces supports. Pourtant, même ces personnes éprouvent le besoin d’être présents sur les réseaux, parce qu’il leur semble que si elles n’y sont pas, leur vécu social ne sera pas complet, comme si leur participation à la vie de la communauté devait aussi passer par le fait de prendre part aux interactions sur les réseaux. Si ces personnes qui ont vécu une grande partie de leur vie sans ces supports socio-numériques perçoivent une forme d’obligation à être sur les réseaux, on comprend combien cette contrainte est forte pour les jeunes qui sont nés avec ces supports et pour qui ils sont donc une partie du monde qu’ils ont toujours connu.

Youtube, Instagram, et Snapchat dominent le marché des réseaux sociaux des 13-17 ans, loin devant Facebook qui est pourtant le réseau qui domine le marché américain dans son ensemble, et qui dominait le secteur des jeunes il y a encore deux ans. Cette évolution des supports pourrait-elle également expliquer le sentiment des 13-17 ans vis à vis des réseaux sociaux ?

Quand on parle des réseaux sociaux, on a souvent tendance à faire une grande catégorie fourre-tout qui, en réalité, regroupe des choses assez différentes. On n’a pas les mêmes interactions sur Youtube que sur Snapchat. Sur Youtube, on est essentiellement un consommateur de contenus de divertissement auxquels on réagit éventuellement dans les commentaires, alors que sur Snapchat on s’envoie de courtes vidéos éphémères. Dans le premier, l’échange à travers les interactions avec d’autres utilisateurs est secondaire, alors que dans le deuxième, c’est l’échange, la relation qui sont au centre de tout. C’est-à-dire que c’est une sorte de prothèse technologique qui permet d’échanger à distance avec des personnes qui ne sont pas présentes physiquement. Cela permet d’accompagner à distance ses proches dans un moment important de leur vie, tout comme cela peut rendre possibles des pratiques plus négatives, comme le harcèlement. De la même façon, sur ces plateformes, on peut faire circuler  à grande échelle des pétitions pour mobiliser contre des situations injustes, tout comme on peut faire circuler des rumeurs à toute aussi grande échelle. 

 

Il me semble que si la perception des jeunes utilisateurs des réseaux est si nuancée, c’est parce qu’ils la vivent ainsi, selon les réseaux, suivant les moments de leur vie, et suivant le type d’utilisation. En fait, ce qui est le plus important dans cette étude est de souligner que ces jeunes interrogés ont compris que, comme la langue pour Esope, les réseaux peuvent être la meilleure ou la pire des choses, tout dépend de la façon d’en user.

 

Dans la même ligne d’idée, il me paraît judicieux de pointer que cette perception en demi-teintes que les jeunes ont des réseaux sociaux montrent également qu’ils en connaissent les usages, n’en sont pas dupes et en craignent eux aussi les effets. J’ai noté par exemple dans les résultats de l’étude les propos d’une jeune fille de 15 ans qui disait qu’elle n’aimait pas la vision idéalisée de la vie que les réseaux permettent. Comme j’ai trouvé intéressant de mettre en tension deux autres réponses qui ont été faites : « Les réseaux sociaux permettent aux jeunes de mon âge de se sentir moins seuls et moins isolés, car ils créent des espaces où l’on peut interagir avec les autres » vs « Les réseaux sociaux handicapent la socialisation IRL [in real-life] car ils font perdre l’habitude d’interagir dans des relations de visu ».

 

À l’heure où on s’inquiète beaucoup de l’influence négative de ces supports sur les jeunes, en terme d’addiction et de confusion entre la réalité et les images sur les réseaux, les résultats de cette étude me semble rassurants, car ils indiquent que les jeunes eux-mêmes ont ces mêmes interrogations et ces mêmes réticences à l’égard des réseaux. En lisant cette étude, on voit que, tout comme leurs aînés, ils cherchent à comprendre la forme socio-numérique de la vie sociale.

 
Commentaires

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  • Par patafanari - 03/06/2018 - 10:33 - Signaler un abus En ligne ?

    En batterie, comme les poulets d’élevage.

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Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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