Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 25 Juin 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Michel Maffesoli : Pourquoi la République de demain ne pourra plus être une et indivisible mais multiple et tolérante pour que la France ne soit plus une machine à produire des djihadistes

Pour le sociologue Michel Maffesoli, les personnes qui commettent des attentats sur notre sol sont plus en manque de communauté que solidement ancrées dans un groupe d'individus. Dans la France d'aujourd'hui, les citoyens ne sont plus disposés à se fondre dans un seul moule républicain, ils ressentent le désir profond d'appartenir à une ou plusieurs "tribus".

Mutation

Publié le
Michel Maffesoli : Pourquoi la République de demain ne pourra plus être une et indivisible mais multiple et tolérante pour que la France ne soit plus une machine à produire des djihadistes

Dans la France d'aujourd'hui, les citoyens ne sont plus disposés à se fondre dans un seul moule républicain. Crédit Reuters

Atlantico : A la suite des attentats de Paris et de Copenhague, on peut être tenté de se demander quelle est la capacité de résistance des sociétés européennes face à des agressions de plus en plus fréquentes. A partir de quel seuil, au bout  de combien d'attaques la stabilité politique de nos démocraties pourrait-elle être menacée?

Michel Maffesoli : Je ne pense  pas qu’on puisse évaluer ce type de risque quantitativement. Il s’agit en effet d’un conflit de valeurs, qui non seulement signe un combat opposant des Etats non démocratiques et même terroristes à de vieilles démocraties, mais également doit nous alerter sur la fragilité de la démocratie face à l’évolution du monde. La démocratie et l’une de ses caractéristiques, la liberté individuelle d’expression, est une invention d’une époque, l’époque moderne (18ème – 20ème siècles) et d’un continent, l’Europe.

Nous sommes à présent entrés dans la postmodernité, époque dans laquelle se manifeste un retour de l’esprit communautaire, c’est-à-dire un besoin d’appartenance des personnes à des groupes (un ou plusieurs), des “tribus”. Et ceci dans nos pays européens eux-mêmes. Ces tribus sont d’ordres divers, ethniques ou religieux, mais aussi musicaux, artistiques, sportifs.

Contrairement à ce qui se dit, il me semble que les actes extrêmes sont plutôt commis par des personnes en mal de communauté, quelle qu’elle soit, plutôt que par des personnes solidement ancrées dans une ou des communautés.

Certes, l’influence des guerres internationales est importante, mais il s’agit aussi d’un phénomène interne aux pays attaqués, un conflit interne qui incarne plus la recherche d’une appartenance communautaire que la guerre entre communautés.

Le degré de résistance des sociétés varie-t-il ? La France est-elle appelée à évoluer ?

Je pense que les pays les plus fragiles face aux conflits nés de cette évolution chaotique d’un ordre moderne vers un ordre postmoderne, sont les pays qui ont construit la “chose publique”, le vivre ensemble sur le principe individualiste et donc le contrat social liant les individus au niveau de la nation de manière monolithique.

En France, pour être Français, il faut abandonner toute autre identité ou identification plutôt. Au 19ème siècle, il fallut abandonner identification et langue régionales, en Bretagne, en Alsace par exemple. Au début du 20ème siècle, les Italiens, les Espagnols, les Polonais venus travailler dans les mines de charbon étaient sommés de ne plus parler que le français et d’oublier les racines de leurs parents.

Il me semble que cette volonté homogénéisante, qui est le propre de l’histoire de la République française est aussi celle des pays scandinaves.

Tous les pays qui ont voulu gommer les différences et cantonner le sacré dans la sphère privée individuelle, c’est à dire le bannir de la chose publique, courent le risque de voir revenir, sous forme perverse cette aspiration au particularisme et au sacré.

Ainsi de cette vidéo présentant un jeune Danois, sans racines musulmanes, parti faire le djihad et mourir dans un attentat suicide. Sans doute était-il dans la recherche d’une relation au sacré et à une identité communautaire qu’il ne trouvait pas dans un Etat trop policé où le rationalisme est érigé en “religion” d’état.

De par leur Histoire faite de violences, parfois extrêmes, on pourrait penser que  les sociétés européennes sont douées d'une certaine résilience. Cependant les élites ont du mal à réagir. Sommes-nous finalement désarmés ?

Les violences extrêmes ne sont pas une particularité de l’Europe. Certes l’Europe dans les croisades externes et internes (contre les Albigeois, dans les guerres de religion au 16ème siècle), dans les grandes guerres du 20ème siècle et leurs génocides, dans les conquêtes coloniales en Amérique, Asie et Afrique a fait montre d’une grande violence.

Mais les Etats-Unis et le Canada ne sont pas en reste de violence dans le traitement des populations indigènes, l’Afrique a été le théâtre aussi de guerres internes allant jusqu’au génocide, sans parler de l’URSS, de la Chine et des Khmers rouges au Cambodge.

La folie meurtrière et l’hystérie collective sont hélas assez également partagées.

Il est vrai que 70 ans de paix en Europe même ont éloigné le spectre de la violence collective et que seuls les attentats donnent le spectacle du bain de sang.

Mais je ne pense pas que ceci soit la cause d’une frilosité de nos élites. Les mesures “guerrières” sont prises, la sécurité est de plus en plus protégée, même quand cette protection peut attenter aux libertés individuelles (sur Internet, avec les interdictions de sortir du territoire par exemple). En revanche, je ne vois pas de début de réflexion collective qui prenne en compte les changements de valeurs et notamment l’aspiration de nombre de nos concitoyens à s’identifier à une ou des communautés religieuses ou parareligieuses.

Ces tensions interrogent notre  rapport à l'islam radical, mais aussi au religieux en général. En France, les élites insistent beaucoup sur "l'islamophobie", certes réelle, mais les faits recensés sont finalement peu nombreux. Nos propres tabous nous empêchent-ils de riposter efficacement ?

Je pense qu’on a raison de refuser l’amalgame entre les Musulmans qui expriment leur religion de diverses manières (il n’y a pas Une communauté musulmane, mais de nombreuses communautés, assez diverses dans leur interprétation des textes et des dogmes) et les terroristes qui se réclament d’un Islam radical.

D’autre part, il est vrai qu’il existe une méfiance plus importante de la population française vis à vis des Musulmans que vis à vis d’autres religions.

Ceci dit, la question est moins de défendre un Islam relativement abstrait que d’apprendre la tolérance mutuelle aux différentes communautés religieuses et non religieuses.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par cloette - 28/02/2015 - 10:36 - Signaler un abus Vaste question

    Il n'y aurait pas de France si chacun avait persisté à parler son patois ( breton, provençal, etc ) , mais trop d'autel républicain tue la République aussi . Peut-on comparer ce qui ne fonctionne pas chez nous avec ce qui ne fonctionne pas chez les autres Européens qui n'ont pourtant pas la même histoire d'unification , ni les mêmes gouvernances , ni le même passé.,? Ce qui ne fonctionne plus c'est trop d'immigration incontrôlée ou trop autorisée .

  • Par jeanpierretaillard - 28/02/2015 - 12:45 - Signaler un abus When in Rome...

    ...do as the Romans do. Cette maxime semble avoir perdu tout son sens puisque certains estiment que la France devrait s'adapter, entre autres à l'Islam. C'est tout à fait aberrant. Notre pays peut vivre et se développer avec ses propres acquits sans avoir à en importer de nouveaux et surtout pas religieux. La mixité préconisée par certains ne peut que conduire à une dilution de ce que nous sommes dans un magma anarchique qui aura perdu toutes ses racines.

  • Par vangog - 28/02/2015 - 13:58 - Signaler un abus Ah, ces sociologues biberonnés à la pensée unique!

    qui partent du résultat, l'idéologie gravée dans leur cerveau par les écoles de la pensée unique, pour raisonner... Grave erreur! Car il faut, au contraire, partir de ce qui a amené l'explosion du communautarisme et de l'apartheid, afin de déterminer coupables et solutions... Les Patriotes rétabliront la république, une et indivisible, en déclarant persona-non-grata le communautarisme créé par la gauche (UMP et UDI inclus)!le reste, c'est du bla-bla pour gentil bobo lobotomisé par le gauchisme...

  • Par crobard007 - 28/02/2015 - 16:01 - Signaler un abus Acceptation d'une situation,et solution inepte et sans courage.

    La problématique vient essentiellement de la faillite et de l'incurie de de nos dirigeants essentiellement préoccupés par la conservation du pouvoir et de ce modèle qui s'appuie sur la fragmentation sociétale au mépris des principes de liberté, d'égalité, de fraternité, de solidarité, de responsabilité de respect et d'intérêt commun; ces énarques (essentiellement) ont favorisé les communautarismes, plus ou moins imbéciles, les régimes fiscaux particuliers, la factorisation de certaines professions, la sanction du secteur privé, la fonctionnarisation forcenée du pays (secteur privilégié), l'irresponsabilité politique et citoyenne, le massacre des entrepreneurs et créateurs de richesse. Cet article prône d'entériner ce champ de ruines, ce qui n'apportera rien de bon, alors qu'il faut en fait s'attaquer à la source du problème

  • Par Outre-Vosges - 28/02/2015 - 19:59 - Signaler un abus Suis-je vraiment sur Atlantico ?

    Ce monsieur Maffesoli me rappelle nos professeurs de facultés qui nous vantaient jadis la puissance incroyable de l’économie soviétique ; et je revois ce manuel de géographie datant de 1960 où l’on convenait tout de même que, malgré les progrès qu’elle réalisait chaque jour, l’URSS n’arriverait peut-être pas à rattraper les États-Unis avant 1975. Quant à lui, s’il osait être sincère, il nous dirait tout bonnement que le meilleur moyen de convaincre les djihadistes ce serait de nous convertir tout à l’islam : ainsi ils se trouveraient à l’aise dans la France nouvelle formule. C’est son droit de penser ainsi mais ce n’est pas pour lire de telles stupidités que je me suis abonné à Atlantico : la presse gouvernementale et bienpensante me suffit.

  • Par hmrmon - 28/02/2015 - 20:12 - Signaler un abus Ne pourrait-on pas expliquer

    Ne pourrait-on pas expliquer aussi la motivation de tous ces jeunes qui vont ou désirent rejoindre les rangs de l' EI, par un désir de fuir l'ennui dans lequel ils baignent à longueur de jours. Sensation d'ennui chez ces jeunes, indépendamment de leur origine sociale, générée par cette époque et ces démocraties méritocratiques, archi-réglementées, encadrant chacun(e), la vie durant, dans une myriade de règlements, et aussi ce manque d'un objectif collectif excitant auquel dévouer son trop-plein d'énergie . La guerre de mouvement comme celle que mène daesh, pour de jeunes hommes bourrés d'adrénaline et de testostérone, c'est l'aventure, l'intensité donnée par l'action au quotidien, le pouvoir que donne une arme sur les non-armés. Bref, quel meilleur moyen d'échapper à la vie plate, sans relief qui accable tant de ces jeunes.

  • Par Anouman - 28/02/2015 - 20:58 - Signaler un abus Pauvre homme

    "la liberté de penser est authentique quand elle est « resserrée dans les bornes de la sagesse et de la modération »." Sauf que sagesse et modération sont des mots qui n'ont aucun sens objectif. La liberté de penser n'est authentique que quand elle n'a pas de limite et seulement si elle peut s'exprimer. Quant au religieux, il doit être toléré car c'est une maladie incurable de l'espèce humaine, mais rien de plus. Et la compassion devrait inciter à délivrer ces pauvres gens de leur état de dépendance.

  • Par MIMINE 95 - 28/02/2015 - 21:59 - Signaler un abus DONC, EN LIEU ET PLACE DU DJIHAD, d'aujourd'hui

    demain, nous aurons les guerres tribales. Idée fort "progressive" en effet. .

  • Par Marie-E - 01/03/2015 - 00:25 - Signaler un abus j'ai bien aimé

    la phrase "il est vrai une méfiance plus importante de la population française vis à vis des musulmans que vis à vis des autres religions". Je confirme que c'est vrai pour ma part et je ne m'en cache pas, surtout quand je vois 4 militaires garder la synagogue que je fréquente pour que les fidèles restent vivants. Je me souviens très bien de l'identité des tueurs comme Fofana, Merah, Nemrouche et Coulibaly et j'oublie d'en mentionner d'autres. Inutile de vous dire que je n'ai aucun problème avec les catholiques, les protestants, les bouddhistes et les bahaïs,...

  • Par OLYTTEUS - 01/03/2015 - 08:05 - Signaler un abus la France innocente.

    C'est l'islam ,religion qui règle tout le comportement des fidèles ,qui produit les terroristes et non notre pays. La laicité s'oppose totalement à la vision de l'islam donc il est plus que probable qu'il y a divorce entre elle et le discours servi aux enfants de certains musulmans. Ceci peut expliquer pourquoi certains au bout du compte se radicalisent. Mais il ne faut pas oublier que le radicalisme a souvent été meurtrier (action directe) et il venait de bourgeois français,devenant fanatiquement opposés à la domination des capitalistes et autres boucs émissaires. On ne fera donc pas l'économie d'un deal avec les responsables de l'islam en France.

  • Par Anguerrand - 01/03/2015 - 08:27 - Signaler un abus A OLYTTUS

    L'islam ne reconnaît qu'une loi, celle d'Hallah, cette loi est supérieure aux notres et à notre Constitution. Quànd il y a une grève, on discute avec les syndicats et, si tout va bien on trouve un compromis. Allez " negocier" avec Hallah ! Pour les musulmans on ne discute pas avec les Vérités du Coran, n'oubliez pas islam en arabe signifie " soumission", soumission à Hallah et donc au Prophète et le Coran. Les deux autres religions acceptent de se soumettre aux lois des pays où ils vivent, meme s'ils ne sont pas toujours d'accord, ils s'y soumettent.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli, sociologue, membre de l'Institut universitaire de France, est professeur à la Sorbonne.

Après avoir publié Homo Eroticus aux éditions du CNRS, il a écrit les Nouveaus Bien-pensants, aux éditions du Moment (janvier 2014).

Michel Maffesoli a publié au mois d'octobre 2014 L'Ordre des choses (CNRS éditions). Puis La France Etroite en 2015 et La Parole du silence, au Cerf en 2016. 

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€