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Si Merkel est la chancelière d'une Allemagne au sommet de sa puissance retrouvée, de quelle perte d'influence française François Hollande est le président ?

L'Allemagne occupe une position de leader grâce à ses résultats économiques et la volonté de dirigeants soucieux de redonner une place centrale à leur pays. La France doit, elle, revoir de fond en comble sa logique marchande pour sortir de sa position en déclin. La rencontre entre François Hollande et Angela Merkel ce vendredi 20 février à Paris permettra de faire le point sur le rapport de force diplomatique.

Bateau ivre

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Si Merkel est la chancelière d'une Allemagne au sommet de sa puissance retrouvée, de quelle perte d'influence française François Hollande est le président ?

Atlantico : Angela Merkel s'est-retrouvée de facto en position de meneuse de l’Europe, si ce n’est du monde occidental. Quelle est la part de responsabilité de la France dans cette situation ? Est-ce parce que le pays a laissé la place vide ? 

Christian Harbulot : Je ne crois pas que cela soit dans la tradition de la France de laisser ainsi la place vide dans le pilotage de l’Europe. Mais il ne faut pas se mentir : l’Allemagne occupe cette position de leader européen grâce à ses résultats économiques, mais aussi par la dynamique entretenue par un noyau dur de dirigeants positionnés au cœur du système politico-économique, et soucieux de redonner à leur pays un statut de puissance à part entière. Contrairement aux apparences, il existe dans les milieux économiques et politiques allemands un consensus pour se donner les moyens d’atteindre un tel objectif même si il n’est pas revendiqué publiquement.

C’est cette volonté consensuelle et de nature quasi transpolitique qui donne aujourd’hui à l’Allemagne un avantage décisif sur la France. Contrairement à notre voisin d’outre Rhin, il n’existe pas en France une telle dynamique de puissance.  

Christophe Bouillaud : Du strict point de vue diplomatique, la France n’est jamais absente des grandes décisions. Par contre, depuis l’échec du référendum du 29 mai 2005, la France n’a jamais réussi à retrouver une ligne européenne cohérente. Les élites gouvernementales qui se succèdent aux affaires sont toutes pour plus d’intégration européenne, mais nul ne peut ignorer désormais qu’une majorité de la population française est désormais hostile à tout transfert officiel et visible de souveraineté vers l’UE. Cela tend du coup à paralyser l’action diplomatique française : toute proposition pour aller vers plus de fédéralisme de la part des élites françaises est démentie d’avance par le très probable blocage populaire. Les autorités françaises doivent donc ruser avec le peuple français pour le plus grand bien de ce dernier : en 2007, N. Sarkozy promet un "mini-traité" et finalement nous aurons le Traité de Lisbonne, qui est de l’avis même de Valéry Giscard d’Estaing sa "Constitution européenne" sans le nom et sans le panache, en 2012, F. Hollande promet de renégocier le TSCG, et il n’en fait bien sûr rien. Du coup, les gouvernants français sont condamnés à soutenir des politiques publiques d’intégration peu visibles aux yeux des électeurs, comme par exemple "l’Union bancaire". Les politiques des autres pays européens sont plus cohérentes : par exemple, les Néerlandais ont exprimé en 2005 par leur propre non au Traité constitutionnel européen leur refus de payer pour les autres Européens, dont acte, les gouvernements néerlandais sont désormais en pointe dans le refus de toute création d’une "union de transfert" en Europe.  Ce n’est pas un hasard complet que ce soit un Néerlandais, Jeroen Dijsselbloem, qui préside actuellement l’Eurogroupe. 

L'Allemagne semble progressivement imposer sa méthode pour aller vers une nouvelle Europe, à l'instar du ministre des Finances Wolfgang Schäuble, qui a fermé la porte lundi 19 février à toute négociation sur la dette grecque, en dépit de l'accord qui avait été convenu le jour-même entre Yanis Varoufakis, Pierre Moscovici et le président de l'Eurogroupe. Schäuble a récidivé ce jeudi 19 février, en rejetant la demande d'extension du programme d'aide que la Grèce lui a communiqué. En sommes-nous arrivés au point où la France ne joue plus son rôle de contre-pouvoir face à une Allemagne dominatrice ? 

Christian Harbulot : La France n’a pas la même feuille de route que l’Allemagne. Paris pilote à vue depuis un certain nombre d’années. Berlin avance ses pions sur l’échiquier européen en visant la consolidation d’une Europe alignée sur ses critères de développement, c'est-à-dire dans une acceptation ipso facto de sa domination financière et marchande. Mais elle prend aussi des décisions en privilégiant des intérêts stratégiques nationaux. Les accords bilatéraux signés avec la Russie sur la question de l’énergie en sont le symbole. Les Allemands nous ont démontré depuis le début du XXe siècle que le double langage est un des points forts dans leur manière de tirer leur épingle du jeu dans la complexité des relations internationales.

Christophe Bouillaud : Il faut distinguer les secteurs d’action publique. En matière de défense européenne par exemple, la France garde un rôle majeur. Par contre, il est vrai qu’en matière de politique économique à mener à l’échelle de l’Union européenne, la France de F.Hollande connaît d’énormes difficultés à faire bouger le curseur vers moins d’austérité, vers une vision plus dynamique de l’UE. Ce n’est pas en effet vers une nouvelle Europe pour reprendre vos propos que W. Schäuble entend nous amener, mais vers celle qui existe déjà depuis 1992 ! Il s’agit de conserver au maximum une Europe sans « union de transfert » (c’est-à-dire sans vraie solidarité entre citoyens des différents Etats), et sans autre politique économique qu’une politique de "réformes structurelles" à mener Etat par Etat (c’est-à-dire sans vrai plan d’ensemble au niveau européen et sans penser à des réformes structurelles au niveau de l’UE, par exemple sur la fraude et l’évasion fiscale). F.Hollande a pourtant été élu à la tête d’un grand pays  de 65 millions d’habitants en 2012 sur la promesse d’en finir avec l’austérité comme alpha et oméga de la politique économique européenne, il n’a rien obtenu en 2012-13, et c’est seulement avec le Plan Juncker de fin 2014, qui suit les élections européennes et la poussée des partis eurosceptiques, qu’on peut entrevoir un mouvement dans cette direction. La BCE, qui est en principe indépendante, a elle aussi entendu le message des électeurs et s’est tourné plus nettement vers une politique monétaire à l’américaine pour relancer la machine économique européenne.

Cependant, même aujourd’hui, la manière dont la négociation avec la Grèce d’Alexis Tsipras semble devoir tourner n’est pas très encourageante pour les thèses françaises anti-austérité : en effet, sauf à nier avec cynisme que la situation sanitaire et sociale des Grecs se soit fortement détériorée depuis 2010 suite à ces "plans de sauvetage", c’est bien là un cas patent d’échec humain, moral, politique des mesures d’austérité prises – en dehors même de l’amoncellement de dette publique que cela a finalement provoqué. Que faut-il de plus pour que le cas grec soit abordé de manière vraiment solidaire ? Des cas de cannibalisme dans la banlieue d’Athènes ? L’absence de message humaniste de la part de la France à opposer aux considérations punitives de certains pays à l’égard des Grecs en général ne permet pas de se mettre en position d’argumenter pour une Europe fidèle à ses idéaux et pas seulement à ses porte-monnaie. 

La perte d'influence de la France est-elle due à son président, ou est-elle plus durable ? Le fait que Bruxelles ait cédé sur les déficits français veut-il dire que nous bénéficions tout de même toujours d’un certain pouvoir de nuisance au niveau européen ?

Christian Harbulot : François Hollande n’est pas le stratège adéquat pour définir la problématique de la puissance de la France et encore moins pour la mettre en œuvre avec charisme et autorité. Cet homme est plus à l’aise pour préparer des élections intérieures. Ce n’est hélas pas un cas isolé. Mais précisons que d’autres présidents avant lui n’ont pas été au niveau de cet enjeu. En revanche, l’Etat français a encore des atouts pour négocier des contreparties. L’Union Européenne ne peut pas imposer des décisions abruptes à la France, comme elle est tentée de le faire avec la Grèce par la voix de certaines personnalités allemandes. Nous avons encore les moyens de rappeler à nos partenaires l’importance des dégâts collatéraux qu’une France affaiblie et éventuellement déstabilisée politiquement par des pressions intérieures pourrait engendrer dans les années à venir.

Christophe Bouillaud : Comme je l’ai dit, il me semble qu’elle tient à une incapacité des  gouvernants français à aligner leurs politiques  sur la volonté d’une majorité de la population française – alignement qui peut d’ailleurs fonctionner dans les deux sens : les dirigeants suivent le peuple, ou bien le peuple suit les dirigeants. Cette situation ne tient donc pas seulement à la stratégie de F. Hollande qui ne semble pas croire à la possibilité même d’une franche explication avec l’Allemagne et ses alliés. Par contre, les dirigeants français jouent aussi de cette divergence avec les sentiments populaires : de fait, les électeurs français ne sont sans doute pas prêts dans leur majorité à être vraiment mis au courant que la France n’est plus  souveraine – au moins en matière budgétaire. Il  y a certes sans doute des gens qui aimeraient que la France "dépensière", "étatiste", etc. soit mise au pilori européen, mais il existe aussi une masse de gens qui prendraient très mal une telle mise sous tutelle du pays. Les dirigeants français font d’ailleurs tout pour nier la possibilité même que l’UE ait quelque chose d’important à dire dans nos affaires. La Commission européenne et les partenaires européens doivent donc modérer leurs critiques. Le fait qu’en plus la nouvelle Commission européenne soit dirigée par l’ancien Premier Ministre d’un petit pays voisin réputé avoir été – et être peut-être encore – un paradis fiscal  limite sans doute aussi les audaces du côté bruxellois.                                                                                 

 
Commentaires

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  • Par Texas - 20/02/2015 - 09:58 - Signaler un abus @ vangog

    Ce passage de Mr Harbulot est à votre attention : " l' éxecutif nord-américain met en oeuvre..............................Russie .

  • Par Vincennes - 20/02/2015 - 11:01 - Signaler un abus Après avoir essayé, à plusieurs reprises, de lui faire

    "un petit dans le dos".....il lui fait, maintenant, des mamours se rendant compte qu'elle est la "pierre angulaire" de l'édifice Europe et que sans elle il est encore moins encore que ce qu'il est actuellement!!. Sympa, Angela, de l'avoir emmené en Russie (la première fois car la deuxième fois ils se sont passé de lui), alors qu'ils s'exprimaient en Russe plus préoccupé par les photographes et les petits sandwichs qui arrivaient. Bravo pour la photo très révélatrice de ce qui préoccupe Hollande.....la bouffe

  • Par zouk - 20/02/2015 - 11:59 - Signaler un abus Puissance d'influence de la France

    Tant que nous resterons englués dans des débats idéologiques et les politiques électoralistes qui y sont liés, nous n'avons aucune chance de retrouver l'influence qui a longtemps été la nôtre. A quand une gouvernement qui affiche des objectifs de remobilisation nationale clairs et s'y tienne malgré les hurlements à attendre de toutes les gauches confondues?

  • Par zouk - 20/02/2015 - 12:10 - Signaler un abus Puissance d'influence de la France

    Les objectifs de remobilisation nationale peuvent et doivent comprendre une révision profonde de notre politique étrangère parfaitement faible avec L. Fabius, qui y est incompétent et qu'au surplus cela n'intéresse pas. Comment a-t-il en Août quitter un réunion entre les Ministres des Affaires Etrangères polonais russe et ukrainien, réunion supposée chercher les voies de l'apaisement après l'annexion par les Russes de la Crimée? Entériner cette annexion aurait peut être pu suffire à éteindre le feu, le rattachement de la Crimée à l'Ukraine résultait d'une lubie de Krouchtchev sans vraie justification ni historique ni autre.

  • Par Ganesha - 20/02/2015 - 12:48 - Signaler un abus Plan Secret

    Il y a bien actuellement une guerre qui fait rage , économique, mais c'est ''une vraie guerre''. Européenne et même mondiale, et qui se déroule depuis 40 ans : elle a été initiée par Reagan et Thatcher et c'est la revanche des riches et des puissants sur l'égalitarisme des ''Trente Glorieuses''. Depuis une décennie, la population de notre continent vit écrasée sous la botte allemande : l'objectif prioritaire étant que les retraités germaniques puissent s'offrir chaque année au moins une, sinon plusieurs, ''Croisières de rêve sous les Tropiques''. Mon analyse de l'action de François Hollande, depuis le début de son quinquennat, et qui jusqu'à présent est confirmée par l'évolution des événements, c'est que notre mollasson national ne se sent pas suffisamment fort pour agir avec seulement le parti socialiste comme soutien : notre président cherche avec constance à convaincre les français de lui fournir une majorité FN lors de législatives anticipées.

  • Par Ganesha - 20/02/2015 - 12:50 - Signaler un abus République Islamiste

    Avec Marine comme premier ministre, notre pays pourra alors se joindre à une offensive victorieuse qui regroupera la Grèce et des gouvernements récemment changés en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Angleterre et enfin mettre fin au régime de terreur de la République Islamique du Capitalisme à Berlin !

  • Par Texas - 20/02/2015 - 15:03 - Signaler un abus Les cauchemars de Ganesha...

    Ronnie Reagan et Maggie Thatcher ( Les fossoyeurs de L' Union Soviètique ) . La République Islamique du Capitalisme de Berlin , c' était dans la nuit d' hier ! . Il y a un peu de Commissaire Politique surmené chez Ganesha .......Recitez après moi ....Om Mani Padme....

  • Par Ganesha - 20/02/2015 - 15:34 - Signaler un abus Les Quatre Nobles Vérités du Bouddha

    Il y a bien sûr le traditionnel ''Point Godwin'', exemple : Jawohl, Frau Bundeskanzlerin, zum Befehl!” ! Mais, à la longue, cela manque d'originalité, et j'ai voulu créer un ''Point Daesh'' ! Il m'est arrivé aussi de faire un peu de propagande bouddhiste, mais c'est plus rare !

  • Par assougoudrel - 20/02/2015 - 16:08 - Signaler un abus Paroles du 7ème Dalaï Lama

    Nous devons connaitre la valeur de notre travail et essayer de le faire bien. Au lieu de chérir des solutions de facilité, afin de fuir tes responsabilités, recherche l'utile; autrement la rivière est polluée à sa source. Ces paroles de sagesse sont à des années lumière de l'esprit de nos dirigeants.

  • Par assougoudrel - 20/02/2015 - 16:12 - Signaler un abus @ Ganesha

    "Perroquet bavard, s'il te plait, retiens-toi; la grive, dans son bosquet de saules, a promis de chanter pour moi". (6ème Dalaï Lama).

  • Par superliberal - 20/02/2015 - 16:42 - Signaler un abus L'exemple Alemand

    La France s'il elle s'en donne les moyens peut tout à fait rivaliser avec les Allemands d'un point de vue économique. Nos ingénieurs et entrepreneurs sont parfaitement à la hauteur. Nous avons malheureusement une caste dominante parfaitement médiocre, sans vision ni ambition sauf pour elle même. La guerre aujourd'hui est économique, la Chine qui nous faisait pitié il y a 25 ans nous fait beaucoup moins rire aujourd'hui, s'en est la parfaite illustration. J'imagine que nos amis Chinois doivent en tirer une certaine fierté de leur puissance retrouvée. En France c'est plutôt la débandade. Le patriotisme ça passe aussi par la puissance économique, ça passe par donc par le libéral-capitalisme, ce que n'a pas compris le FN qui préfère une politique bien coco et s'associer avec les loosers. Ce parti est un ramassis de médiocres mais il faudra peut-être qu'ils nous mènent au fond du trou pour que nous puissions rebondir...wait and see

  • Par Ganesha - 20/02/2015 - 19:22 - Signaler un abus Fond du Trou

    Quarante ans de Capitalisme-Libéral : 1 % de la population du monde qui dispose de 50 % des richesses, des taux de pauvreté à 15 % en France, en Allemagne et ailleurs, une Chine où l'on travaille 80 heures par semaine dans des usines-prisons, une jeunesse européenne tellement rebutée par votre option du chômage de masse qu'elle verse dans l'Islamisme et part faire le djihad, une planète polluée, une espérance de vie menacée et un taux d'obésité qui explose à cause des produits chimiques que vous incorporez dans l'agriculture et notre alimentation ! En fait, que vous ne vous rendiez pas compte que le fond du trou, vous y êtes, cela vaut mieux pour vous. Quelques pelletées de terre et votre système criminel sera enterré… restera dans les livres d'histoire la longue liste de vos crimes : je ne citerai les noms des autres tyrannies qui ont dévasté notre planète depuis son origine : la liste est longue !

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Christian Harbulot

Christian Harbulot est directeur de l’Ecole de Guerre Economique et directeur associé du cabinet Spin Partners. Son dernier ouvrage :Les fabricants d’intox, la guerre mondialisée des propagandes, est paru en mars 2016 chez Lemieux éditeur.

Il est l'auteur de "Sabordages : comment la puissance française se détruit" (Editions François Bourrin, 2014)

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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