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Mais pourquoi l'Allemagne d'Angela Merkel se laisse-t-elle mener par le bout du nez par la Turquie du si peu démocrate Recep Tayyip Erdogan ?

La vidéo d'un comique, Jan Böhmermann, qui se moquait violemment du président turc Recep Tayyip Erdogan a obligé la justice, guidée par la main de sa chancelière, à appliquer une loi obsolète pour faire comparaître le plaisantin. L'affaire a pris de l'ampleur, au point que l'on peut se demander aujourd'hui quel drôle de jeu de dupe se joue entre ces deux dirigeants.

On ne peut pas rire de tout... avec tout le monde

Publié le - Mis à jour le 4 Mai 2016
Mais pourquoi l'Allemagne d'Angela Merkel se laisse-t-elle mener par le bout du nez par la Turquie du si peu démocrate Recep Tayyip Erdogan ?

Atlantico : Angela Merkel a donné le feu vert à la justice de son pays pour qu'elle poursuive l'humoriste Jan Böhmermann, le comique qui avait s'était moqué de du président Recep Erdogan dans une vidéo. Si le procès n'aboutira certainement pas, ne doit-on pas voir dans cette manœuvre grossière une certaine fébrilité de la chancelière allemande vis-à-vis de son homologue turc ? 

Henri de Bresson : Jusqu’où peut aller la satire ? On s’est longtemps posé la question avec Dieudonné et son antisémitisme en France. La question fait aujourd’hui débat en Allemagne après la dernière provocation d’un spécialiste du genre, le présentateur de télévision Jan Böhmermann. S’interrogeant lui-même sur ce que la satire permet, celui-ci s’est fendu dans son émission nocturne "Neo Magazin Royale", sur la chaine publique ZDF, d’un texte hautement diffamatoire pour le président turc Erdogan pour expliquer … que ce texte sortait précisément de la satire et ne saurait être acceptable par la justice.

Ce sera donc à celle-ci de juger de la nature de son humour, après la décision de la chancelière Angela Merkel d’autoriser formellement le président turc à porter plainte, comme le veut un article oublié du code pénal allemand sur la diffamation à l’encontre d’un dirigeant étranger. Dans le même élan, celle-ci a annoncé que l’article serait supprimé de la législation, ce qui reviendra à laisser désormais la justice gérer directement ce genre de cas. Elle a fait valoir que l’Allemagne était un état de droit, et que la plainte de M. Erdogan serait traitée dans ce cadre… contrairement à ce qui se passe en Turquie.

Roland Hureaux : Je parlerais plutôt de servilité que de fébrilité.

Il  y a eu deux sketches : dans le dernier, l'humoriste Jan Böhmermann a volontairement  joué les provocateurs   en disant « M. Erdogan, il y a des fois où l’on fait en Europe des choses qui ne sont pas autorisées. Il y a d’un côté la liberté artistique, la satire. Et de l’autre, il y a la critique diffamatoire, c’est un terme juridique. C’est interdit en Allemagne. Cela peut être poursuivi. Voilà un exemple de  quelque chose que l’on ne peut pas faire en Allemagne : dire  « Il frappe les petites filles », « il a vraiment un petit pénis », « ce qu’il préfère c’est niquer des chèvres et écraser des minorités, tout en regardant des pornos pédophiles ».

Voyez la nuance : il n'a pas dit qu'il   disait tout cela  d'Erdogan, mais "si je le dis de quelqu'un  ", c'est de la diffamation. Il a administré au président turc une leçon de doit allemand en quelque sorte.

Mais cela était une réponse  à  la réaction d 'Erdogan qui n'avait pas supporté qu'un mois plus tôt,  l'humoriste critique la restriction  des libertés en Turquie, la répression des Kurdes, son soutien à Daesh , qui sont  bien réels et sont de l'ordre de la critique politique , pas de la diffamation.   Si  l'Europe n'a pas le droit  de critiquer  une dictature qui s'installe à sa porte, où va-ton ?

Néanmoins, le premier sketch de Jan Böhmermann avait suscité une convocation de l'ambassadeur par le ministre des affaires étrangères, ce  qui pour le coup témoignait de la fébrilité du gouvernement  turc.

Je pose une question : la réaction du gouvernement  allemand aurait-elle été la même si avaient été mis en cause Poutine, Obama , Hollande ou  tout autre chef d'Etat ?  Et je ne vous parle pas des  torrents d'injures que notre grande presse   a déversés  presque quotidiennement sur  Assad, sans vérification des faits allégués.

La réaction de l'humoriste , comme celle du Spiegel  , hebdomadaire de référence allemand, lequel parle d'Erdogan comme de  "notre épouvantable ami" pourrait témoigner d'une prise de conscience de l'opinion allemande devant l'incroyable influence qu'exerce  aujourd'hui  Recip Erdogan sur Angela  Merkel.

Je vous rappelle qu'en octobre dernier, elle était allée  le soutenir  à quelques jours  d'un scrutin législatif difficile pour lui et  que c'est  à cette  occasion qu'elle lui a promis trois  milliards , la réouverture des   négociations d'entrée de  la Turquie dans l'Union européenne et surtout l'entrée  sans visa des Turcs sur le territoire européen. Ces promesses  sont devenues , sans  que personne en Europe   s'y oppose, la position de négociation de  l'Union européenne dans la dernière rencontre le 20 mars et tout cela a été concédé , sans contrepartie sérieuse sur la question des  migrants  -   avec 3 milliards  de plus en prime.

Je pose une question : si on partageait ces 6 milliards donnés au gouvernement turc entre tous  les candidats à la migration, la plupart n'accepteraient -ils pas de rentrer chez  eux ? A tout le moins pourraient ils se rembourser de l'investissement considérable qu'ils ont fait en payant les passeurs.

Et puisque  nous  sommes dans les chiffres,  je rappelle qu'un vol  Istamboul-Berlin coûte 170 €. Alors je pose une  question : ou Merkel est prête à accepter les migrants et alors elle  n'a qu'à leur envoyer un visa pour qu'ils prennent  ce vol à bon marché,  ou bien elle ne  les veut pas et qu'on ne les laisse se pas payer  des milliers  d'euros à des passeurs pour prendre la  mer au péril de leur vie !  Par l' ambigüité de  sa position Angela Merkel se rend  complice d'une immense escroquerie dont ces pauvres gens sont les victimes.

En outre, ce sont les gouvernement français  et belges qui devraient s'alarmer   des faiblesses de Merkel pour Erdogan dans la mesure où Erdogan soutient Daesh lequel  a déclaré la guerre à la France et à la Belgique. Le roi de Jordanie  a même laissé entendre  que c'était Erdogan  qui envoyait des djihadistes en  Europe [1]. Mais M. Hollande dit qu'l n'y a aucune divergence entre lui et Merkel sur ce sujet !

[1] David Hearst, Middle East Eye, March 25, 2016.

 
Commentaires

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  • Par Pourquoi-pas31 - 18/04/2016 - 17:25 - Signaler un abus La Turquie

    financerait des mosquées aux USA a-t-on appris suite au passage de monsieur Erdogan a New-York. Il y a gros à parier que le passage de monsieur Erdogan sur la côte ouest d’Afrique dans les différentes capitales provoque le même effet. Ce propagateur de l'islam doit être combattu et madame Merkel ne l'a pas encore compris. Nos ambassadeurs en Afrique devraient avoir mission de désamorcer les bombes religieuses extrémistes que cet individu installe dans l'esprit des responsables politiques africains sous couvert d'aides économiques et de partenariats industriels. Ce n'est pas notre gentil et timoré ministre Ayrault qui va initier une telle démarche.

  • Par kaprate - 18/04/2016 - 20:46 - Signaler un abus Révélateur

    Cet humoriste, par sa provocation, a permis la mise en lumière de la position très critiquable des occidentaux vis à vis d'Erdogan et des risques que notre manque de courage fait planer sur nos valeurs. Aujourd'hui une plainte, ensuite une fatwa et ce sont les dirigeants occidentaux eux mêmes qui donneront leurs citoyens en pâture au monstre salafiste ou qui feront même appliquer le loi... islamique. Pas besoin de nous envahir, ce sont nos propres gouvernements qui finiront par faire appliquer la charia!

  • Par Gré - 18/04/2016 - 21:24 - Signaler un abus Quand je lis que "Le chef de

    Quand je lis que "Le chef de l’Etat turc joue sur le besoin des Allemands et des Européens de trouver un accord avec lui pour fixer en territoire turc, moyennant finance, les réfugiés de Syrie", cela me met en rage. Depuis quand des pays qui ont une armée délèguent-ils à un pays ennemi (car c'est ce qu'est pour nous un allié de l'état islamique) le soin de veiller sur le respect de leurs frontières ? Les réfugiés sont désarmés ? le nombre est une arme et il faut s'en protéger. Nous sommes dirigés par des pleutres, des limaces

  • Par vangog - 18/04/2016 - 21:53 - Signaler un abus "Les mots n'ont d'importance qu'au lieu où on en gêne le cours!"

    Beaumarchais avait raison de se moquer des censeurs, car ils sont les seuls à accorder de l'importance à des mots qui n'auraient trouvé aucune oreille complaisante, sans leur intervention maladroite...

  • Par Noe-Atka bay - 18/04/2016 - 21:59 - Signaler un abus Bien joué de la part de Merkel ...

    Car aucun juge Allemand n'osera, ne voudra et ne condamnera à quoi que ce soit cet humoristique ! En définitive c'est le dénommé Erdogan qui sera ridicule et l'aura "in the baba" !

  • Par Le gorille - 19/04/2016 - 06:08 - Signaler un abus Oui, oui, mais Deutchland uber alles !

    C'est tout. Et le Kaiser veut commander l'Europe. Il ne resterait plus que faire renaître Aix-la-chapelle (bon, ça n'est prévu quand même !). Finalement, autant qu'il m'en souvienne, nous avions été prévenus par l'ancien chancelier : les mamours avec l'Europe c'est fini, et Merkel l'écrase sous sa botte. Tous les autres ne sont rien devant l'Allemagne réunie. Le temps de pénitence est révolu : c'est à nouveau le temps de l'Imperator.

  • Par zouk - 19/04/2016 - 11:36 - Signaler un abus A. Merkel et la Turquie

    Elle perd beaucoup de sa popularité en Allemagne et manque visiblement d'une vision stratégique. Et ce n'est pas l'autre membre du "couple franco-allemand", càd Fr. Hollande qui est capable d'y remédier, mou et englué dans ses calculs politiciens sordides exclusivement centrés sur l'élection présidentielle de 2017 et les fractures du PS. Et en face, nous avons un partenaire dangereux par se duplicité évidente et déterminé à extorquer des Européens tous les avantages possibles pour la Turquie.Il ne s'agit plus seulment du déséquilibre France-Allemagne mais de la relation UE-Turquie passablement islamiste. Si quelqu'un rétablit le Califat, il sera rétabli à Istambul, ainsi qu'il en fut durant des siècles de guerres incessantes.

  • Par cloette - 19/04/2016 - 12:13 - Signaler un abus  Merkel

    N'a pas une tête à se laisser mener par le bout du nez , c'est voulu !

  • Par kaprate - 19/04/2016 - 12:29 - Signaler un abus @zouk

    Tout à fait d'accord avec vous. Le califat, si il renait sera à Istanbul et non en Syrie. Et bien sûr, le calife "naturel" est bien plus vraisemblablement le politique et vicieux Erdogan que l'illuminé et spectaculaire Al-Baghdadi dont Erdogan ne fera qu'une bouchée ou qu'il mettra à sa botte quand il le décidera. Il faudrait vraiment que les dirigeants européens réalisent bien que c'est probablement avec le futur chef de leurs ennemis, qui s'y voit déjà et qui parlait il n'y a pas si longtemps de se venger de l'occident, qu'ils sont en train de négocier et auquel ils présentent un visage faible et désuni.

  • Par Atlantica75000 - 22/04/2016 - 21:12 - Signaler un abus Trop bon, trop c...

    Ce qui est hallucinant, c'est que l'Europe avait tous les moyens de faire pression sur ce pays : beaucoup ignorent que depuis des années, la Turquie reçoit des fortunes au titre de "pré-adhérent" ! Et lorsqu'on parlait de sa bonne santé financière et des investissements d'industriels tels que Peugeot, etc., c'était en grande partie grâce à cette manne. Aucun journal n'a jamais cru bon d'en informer le bon peuple. Bref, il y avait largement de quoi imposer des mesures de rétorsion. Ce type ne croit qu'aux rapports de force. Comme l'a écrit Renaud Girard dans un édito du Figaro, Erdogan sait qu'il a en face de lui une Europe divisée, fragile et ...naïve !

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Henri de Bresson

Henri de Bresson a été chef-adjoint du service France-Europe du Monde. Il est aujourd'hui rédacteur en chef du magazine Paris-Berlin.

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Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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