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Loin du front irakien, l’Etat islamique résiste dans les zones déjà libérées

La bataille contre le groupe Etat Islamique se concentre militairement autour de la ville de Mossoul en Irak. Mais derrière les lignes de front, la société irakienne doit se reconstruire. Elle doit faire face à la corruption et aux vengeances des groupes tribaux dans un contexte de guerre civile. D'autres résolutions seront longues à mettre en place.

Job is done! Vraiment?

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Loin du front irakien, l’Etat islamique résiste dans les zones déjà libérées

Atlantico : La lutte contre l'Etat Islamique se concentre en Irak autour de la prise de chute de Mossoul. Cependant, derrière les lignes de front, la société irakienne tente de se reconstruire. Comment assurer la sécurité des territoires libérés alors que les forces de polices sont gangrenées par la corruption des anciens combattants de l'Etat Islamique ?

Alain Rodier : Il est parfaitement exact que les combats se focalisent essentiellement dans la région de Mossoul dont la partie est a été conquise récemment par les forces gouvernementales. En ce moment, ces dernières progressent par le sud pour s’emparer de l’aéroport - ce qui est assez aisé car il est très difficile à défendre étant données les vues dégagées données aux forces mécanisées appuyées par l'aviation - pour ensuite s’attaquer à la vieille ville. Si Daech décide de la défendre fermement, les combats pourraient durer des semaines.

On devrait le savoir dans les jours qui suivent sachant qu'ils ont toujours une porte de sortie vers l'ouest puis en direction de Raqqa en Syrie.

Cela dit, la menace que fait peser Daech sur le reste du pays est toujours d’actualité les nombreux attentats terroristes en étant la preuve. Des raids peuvent être aussi organisés comme cela a été sur Tal Afar tenu par les Forces de Mobilisation Populaires (à majorité chiite) au début février. Mais si les combats de première ligne sont d’une importance cruciale, il est ensuite indispensable de gérer les zones qui ont été reconquises. Les Américains avaient rapidement défait l’armée de Saddam Hussein en 2003 mais n’avaient pas ensuite voulu gérer l’après-guerre. Cela a été la même chose pour les alliés en Libye en 2011. Dans les deux cas, les conséquences ont été dramatiques et les populations en payent encore le prix aujourd’hui. En Irak, de multiples problèmes se posent.

Le premier concerne les populations sunnites qui n’acceptent pas d’être dominées par des milices chiites ou des forces kurdes. Sur l’insistance des Américains, les autorités irakiennes semblent avoir compris cela et, par exemple, pour l’instant, les forces chiites et kurdes n’ont pas été autorisées à pénétrer dans Mossoul intra-muros. L’ennui, c’est que les membres des forces de sécurité gouvernementales sunnites sont loin d’être assez nombreux pour tenir le terrain.

Ensuite, comme dans toute guerre civile, des règlements de comptes qui n’ont parfois rien à voir avec le conflit lui-même, peuvent avoir lieu - souvent à l’abri des regards extérieurs -. Des ONG ont reçu des témoignages allant dans ce sens. Par exemple, il a beaucoup été question de nettoyages ethniques en zones contrôlées par les forces kurdes, les Arabes n'étant plus les bienvenus. Les Forces de Mobilisation Populaires (chiites) ont été aussi accusées d’exactions anti-sunnites dans les villes de Falloujah, Tikrit et dans la région de Mossoul. Même un mouvement proche des Frères musulmans a accusé les populations chrétiennes de représailles. Personne n'est venu confirmer ces déclarations. Dans toute guerre, il faut se méfier de la propagande qui est employée comme une arme de combat d’autant que la sensibilité exacerbée des populations occidentales est connue et largement exploitée par nos adversaires.

Enfin, quant à la possibilité de la reconstruction d’un Etat central, elle semble aujourd’hui hors d’atteinte tant les intérêts des uns et des autres sont divergents. L’Irak a explosé et ce n’est pas demain qu’il retrouvera son unité. La communauté internationale s’accroche à la fiction d’un Irak unifié pour ne pas assister à des phénomènes similaires ailleurs bien que ce soit déjà le cas en Syrie, en Libye, au Mali et, point ultra sensible, en Ukraine.

Les autorités politiques et judiciaires ne sont plus en mesure d'assurer correctement le fonctionnement de l'Etat. Certains civils qui ont perdu un membre de leur famille s'en remettent aux groupes tribaux pour les venger. Quel est le poids de ces groupes tribaux en Irak? 

Il convient de distinguer trois zones :

-         le Kurdistan au nord ;

-         le " Chiistan " couvrant Bagdad et le sud-est de l’Irak ;

-         le " Sunnistan " de Mossoul à l’ouest du pays.

Un certain " ordre " règne dans les deux premières zones (même si le Kurdistan peut être lui-même partagé entre des régions où le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) de Barzani, l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) de Talabani ou le PKK sont dominants). Pour le " Chiistan ", c’est un ordre " gouvernemental légal" qui est en vigueur puisque les autorités de Bagdad sont officiellement reconnues par la communauté internationale. Cela dit, dans cette zone il faut compter avec les milices chiites qui sont très puissantes et soutenues directement par Téhéran. L’autorité morale supérieure reste le grand Ayatollah Ali Al-Sistani.

A l’évidence, dans le "Sunnistan" et plus particulièrement dans la province d’Al-Anbar à l’ouest de Bagdad, ce sont les tribus locales qui gèrent leurs propres affaires comme elles le peuvent. Elles semblent avoir compris que les liens qu’elles ont pu entretenir avec Daech sont passés de mode ce qui ne veut pas dire qu’elles n’accueillent plus d’activistes et de sympathisants de l’" Etat islamique ". De plus, il y a le problème des anciens cadres du régime baasiste dont un certain nombre se sont retrouvés dans les rangs de mouvements rebelles comme les Naqshbandis. Les contacts des populations sunnites avec les forces légalistes et les milices chiites dans ces régions sont explosifs et de graves incidents peuvent survenir à tout moment. Pire, la guerre civile peut reprendre à la moindre étincelle. C’est aussi là que les règlements de comptes les plus féroces peuvent avoir lieu. Il faudrait reconstruire complètement l’autorité de l’Etat mais cela semble bien hors de portée à l’heure actuelle.

Al-Qaida " canal historique " n’était plus présent en Irak puisque la grande majorité de ses membres avait rejoint Daech plus en odeur de victoire. Mais il possible que devant les revers essuyés sur le terrain, un mouvement inverse s’effectue. D’ailleurs, le docteur Al-Zawahiri a appelé en août 2016 les sunnites à se réorganiser et à mener une " longue guerre de guérilla ". Quant à la corruption, elle est présente sur l’ensemble de l’Irak, certes à des niveaux et pour des motivations parfois très différentes. C’est une gangrène qui ne sera pas éradiquée demain. Cette corruption est un des éléments qui a permis à Daech de s'emparer des régions sunnites en 2014-15. C'est un des facteurs qui lui permet de résister aujourd'hui.

L'Occident doit-elle encore se mêler de la politique intérieure irakienne ? Quelle réponse pourrait-elle apporter pour calmer les tensions ? 

Surtout ne pas donner de "leçons de morale" qui sont considérées comme une ingérence inacceptable par toutes les parties. Par contre être présent là où cela est possible car des témoins impartiaux peuvent être une certaine "gène" pour différentes exactions, débordements et autres anomalies répréhensibles. Contrôler la destination des aides accordées aux gouvernants. Servir d’intermédiaire aussi neutre que possible entre les différents intervenants locaux car ce sont à eux de tenter de trouver des solutions. N’exclure aucun pays qui a de l’influence dans la zone.

Enfin être conscient que Daech peut perdre des batailles mais que la guerre est loin d'être terminée. La violence va perdurer au Proche-Orient, d'autres fronts sont actifs voire en développement et le terrorisme constitue toujours une menace latente importante. En une phrase : ne pas crier "job is done".

 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Grand angle sur l'espionnage russe chez Uppr et de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS. 

 

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