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Ligue du Nord et Mouvement cinq étoiles : le bras de fer de dernière minute qui va décider du destin politique des Italiens

Les deux leaders, Luigi Di Maio et et Matteo Salvini, poursuivent les négociations pour trouver un accord de gouvernement. Mais plusieurs points de blocage existent entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue.

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Ligue du Nord et Mouvement cinq étoiles : le bras de fer de dernière minute qui va décider du destin politique des Italiens

 Crédit TIZIANA FABI / AFP

Atlantico : Alors qu'un accord de gouvernement devait être annoncé ce lundi par Luigi Di Maio, chef de file du mouvement 5 étoiles, et Matteo Salvini, de la Ligue du Nord, le premier a pu demander au président de la République, Sergio Mattarella, un report de quelques jours. Quels sont les points de blocage principaux entre les partis, et quels sont les points de blocage existant entre les deux formations et le président italien ?

Marc Lazar : Il y a plusieurs points de blocage entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. Sur le programme de gouvernement d’abord. Il semblerait, on est obligé de parler au conditionnel en fonction des fuites plus ou moins organisées en provenance des négociateurs des deux formations qui ne cessent d’enchaîner les réunions, qu’il y ait des désaccords sur l’immigration, la Ligue voudrait une politique de bien plus grande fermeté que le Mouvement 5 étoiles Sur les questions de sécurité, la Ligue étant là aussi plus sécuritaire que le Mouvement 5 étoiles, et peut-être sur l’Union européenne, la Ligue souhaitant rediscuter de manière bien plus dure que le Mouvement 5 étoiles les traités européens et les politiques d’austérité.

D’autres divergences existent, comme par exemple sur la justice (le Mouvement 5 étoiles entend faire une loi sur le conflit d’intérêt qui vise entre autre Silvio Berlusconi, et la Ligue, alliée de ce dernier). Ces désaccords tiennent au fait que la Ligue représente avant tout, mais pas exclusivement, les intérêts des Italiens du nord qui se méfient de l’Etat, et que le Mouvement 5 étoiles représente avant tout, mais pas exclusivement, les intérêts des méridionaux à la recherche de la protection étatique. Par ailleurs, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le Président du Conseil. Qui désigner pour occuper ce poste ? Un responsable de l’un des deux mouvements ? Une personnalité politique proche de l’un ou l’autre de ces deux partis ? Un expert réputé, hypothèse que Luigi Di Maio  (Mouvement 5 étoiles) et Matteo Salvini (Ligue) ont repoussé. Par ailleurs, la tension entre ces deux formations et le Président de la République provient de ce que ce dernier, bien décidé à appliquer la Constitution, entend avoir un droit de regard sur le nom du Président du Conseil et des ministres à venir du gouvernement, notamment pour des ministres clefs : Défense, Intérieur, Politique étrangère, économie. Par ailleurs, il a fixé en quelque sorte des lignes rouges à ne pas franchir sur l’international, l’Europe et les comptes publics.

​Dans le cas ou Ligue et M5S parvenaient à s'entendre, et dans le cas ou le projet de gouvernement, ou le nom proposé du futur président du conseil ne serait pas validé par Sergio Mattarella, peut-on estimer que l'Italie se dirigerait vers une crise de régime ? 

Cela ouvrirait une crise politique forte mais pas de régime. Mais je ne crois pas que ce scénario puisse se présenter. La Ligue et le Mouvement 5 étoiles rencontrent d’énormes difficultés à se mettre d’accord. Il n’est pas du tout certain qu’ils arrivent à surmonter leurs divergences. Les dirigeants ont au demeurant décidé de consulter leurs bases, ce qui va encore prendre du temps. Ils ne peuvent pas se permettre d’ouvrir un autre front avec le président de la République. La fonction présidentielle est fort respectée par les Italiens, elle est même l’une des rares institutions politiques qu’ils apprécient, car la présidence de la République incarne l’unité de la nation et est le garant de la Constitution. Cela serait risqué de la part de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles que de se lancer dans une confrontation avec Sergio Mattarella. C’est pourquoi, à mon avis, ils cherchent à trouver un compromis programmatique entre eux, très difficile à sceller, mais qui soit aussi acceptable par le Président de la République. Tout dépendra donc de la façon de formuler les dispositions du programme. Il y aura des formules très générales prêtant à des interprétations variées et si, le gouvernement se forme, tout sera remis ensuite sur la table au moment de l’élaboration et de l’adoption des lois. Il en va de même pour le Président du Conseil. La Ligue et le Mouvement 5 étoiles, s’ils arrivent à trouver une personne qui leur convient à l’un et à l’autre, s’assureront en amont de l’accord implicite de Sergio Mattarella. Cela dit, on ne peut pas rejeter non plus complètement votre hypothèse, étant donné l’invraisemblable situation de l’Italie en ce moment : un programme qui vise à renverser la table en Italie comme en Europe, un nom inacceptable pour le Président de la République. En ce cas, cela serait une crise politique qui initierait un processus de radicalisation politique. Le Président dissoudrait les Chambres et les Italiens revoteraient en plein été. L’incertitude serait encore plus prononcée qu’en ce moment. Cela étant, en cas de non accord entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles, et du fait qu’aucune autre solution parlementaire existe pour la formation d’un gouvernement, le président Mattarella n’aurait d’autre choix que de dissoudre les Chambres.

L'Italie n'aurait-elle pas encore plus à perdre, en cas de mésentente entre le président et l'alliance qui s'annonce, que de laisser ces partis aujourd’hui majoritaires gouverner le pays ? Une démission du président ou l'organisation de nouvelles élections n'auraient-elles pas des conséquences plus douloureuses  ? 

Je ne crois pas du tout à la démission du Président de la République. Cela me paraît invraisemblable. Il expliquera qu’il applique la Constitution. Il est par ailleurs un homme politique expérimenté, fort expérimenté. En revanche, de nouvelles élections avec le même mode de scrutin risqueraient de toujours pas donner de vainqueur. Mais justement, le président Mattarella, dès les lendemains des élections du 4 mars, a dit que c’était aux partis d’être responsables. Donc, actuellement, de son point de vue, il revient à la Ligue et au Mouvement 5 étoiles qui disposent de la majorité absolue des sièges à la Chambre des députés et à la Sénat, fût-ce dans une proportion moindre, de former un gouvernement puisqu’ils ont engagé des négociations. C’est donc à eux de se mettre d’accord et c’est pourquoi il a balisé le chemin en rappelant son rôle par rapport à la composition du gouvernement et les limites à ne pas franchir pour l’exécutif à venir. Mais ne nous voilons pas la face. L’idée de nombre de responsables politiques critiques de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles, c’est que leur gouvernement, s’ils arrivent à le former, risque de vite éclater à cause des divergences entre ces deux partis et que tous leurs projets, qui reposent entre autres sur d’importantes dépenses publiques, n’ont aucune chance de se réaliser. Bref les rêves de la Ligue et Mouvement 5 étoiles se fracasseraient sur le réel. Ce qui permettrait au Parti démocrate (centre gauche) et à Forza Italia, emmenée de nouveau par un Silvio Berlusconi absous par la justice, d’essayer de prendre leur revanche. Mais tout cela aurait un prix élevé. Pour l’Italie et l’Europe.

 
Commentaires

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  • Par vangog - 15/05/2018 - 10:45 - Signaler un abus La liga et 5 étoiles parviendront à surmonter leurs divergences

    car il existe aussi des points de convergence, que vous n'avez pas cités: la démocratie représentative, la fin du régime des partis, la lutte contre la corruption qui n'est pas le conflit d’intérêt (comment empêcher un citoyen d'exercer son métier en parallèle avec une fonction représentative?...), la lutte contre l'immigration clandestine et la fin du financement des mafias caritativo-gauchistes, la sécurisation des frontières italienne, le retour à la souveraineté italienne, l'affranchissement des technocrates de l'UE...ils sont d'accord sur tout! et c'est bien plus important que les divergences que vous citez complaisamment, et uniquement...

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Marc Lazar

Marc Lazar est historien et sociologue français du monde politique. Spécialiste des gauches européennes et de la vie politique française et italienne, il est, depuis 1999, professeur des universités en histoire et sociologie politique à l’Institut d’études politiques de Paris. Il est actuellement directeur du Centre d’histoire de Sciences Po et président de la School of Government de la LUISS (Libre Université Internationale des Sciences Sociales) basée à Rome.

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