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Légaliser le cannabis, c'est lutter contre la délinquance

De la prohibition des années 1920 sont nés Al Capone et la mafia. Que fera naître celle des années 2010 ?

Zone franche

Publié le

Il y a peu de gens, en France,  pour porter un regard positif sur la « prohibition ». Et pas seulement parce « qu’au pays du vin », comme le suggère Maxime le Forestier, « avoir le foie chagrin c’est être patriote ». Que cette tentative d’éradiquer la consommation d’alcool aux États-Unis (de 1920 à 1933, siffler un brandy suffisait à vous envoyer au violon) ait été une immense erreur n’est en effet un secret pour personne.

Le Yankee moyen ne s’est pas arrêté de boire : il s’est mis à picoler en douce. Les bistrots n’ont pas disparu : ils se sont transformés en « speakeasies », ces tavernes clandestines où l’on claquait son salaire en tournées d'alcool frelaté.

Les fabricants de whisky ne se sont pas mis au soda : ils sont passés sous le contrôle d’une mafia embryonnaire mais entrepreneurialement innovante.

Al Capone, le massacre de la Saint-Valentin, les incorruptibles… Ça rappelle sans doute quelque chose aux cinéphiles, mais bien davantage encore aux historiens de la naissance de la criminalité organisée aux États-Unis et de son rôle dans l’insertion économique de l’immigration italienne au début du vingtième siècle.

Lorsque Franklin Roosevelt, qui avait de la suite dans les idées, mit un terme à cette absurdité, il était d’ailleurs un peu tard : « The Mob » était devenue richissime, organisée comme une armée et parfaitement préparée à passer à autre chose ― comme l’industrialisation du racket, du jeu et de la prostitution, jusqu’alors chasses gardées de loubards sans envergure.

Mais surtout, des dizaines de millions d’Américains avaient pris l’habitude de frayer avec la mafia après le boulot, délégitimant le principe même de la loi à leurs yeux de citoyens modèles payant leurs impôts et ne traversant hors des clous qu’en cas d’absolue nécessité...

Douze millions de consommateurs (dont votre voisin et votre plombier)

Dans la France des années 2010, il y a sans doute un peu moins de consommateurs de cannabis que d’amateurs de bourbon dans l’Amérique des années 1920, mais c’est parce que l’éventail des distractions est plus vaste : selon la dernière enquête de l’Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies, plus de douze millions de personnes admettent ainsi avoir tiré sur un joint au moins une fois ! Et rares sont les politiques affirmant, des trémolos dans la voix, qu’il s’agit du premier pas vers l’overdose d’héroïne à ne pas faire partie de ce troupeau…

Politiques, mais aussi journalistes, publicitaires, comptables, fonctionnaires du fisc, plombiers, agriculteurs, inspecteurs de police, bouchers-charcutiers, montreurs d’ours et éleveurs de grenouilles : ils prennent tous de temps à autre (ou font prendre à un copain plus téméraire) le chemin des cités où le trafic s’organise pour y faire leurs emplettes. Un trafic dont les acteurs sont, comme ceux de la mafia US avant eux, en train de passer à la vitesse supérieure.

Au règlement de comptes sauvage, au hold-up bancaire, à l’attaque de fourgons blindés, au braquage de casino à la kalachnikov, par exemple.

Et l’idée selon laquelle des diplômés de HEC en costume-cravate sont les vrais patrons du business quand les caïds des barres et des tours ne sont que leurs humbles factotums n’est plus, depuis longtemps, qu’un cliché fatigué pour scénaristes du commissaire Moulin.

Couper l'herbe sous les pieds des trafiquants, littéralement

Des élus, et pas exactement des enfants de cœur, commencent à prendre la mesure du danger en préconisant la légalisation du cannabis (Daniel Vaillant, maire PS du 18e arrondissement de Paris, ancien ministre de l’Intérieur) ou sa commercialisation sous le contrôle de l’État (Stéphane Gatignon, maire Europe Écologie de Sevran, en Seine-Saint-Denis).

Ils n’en sont pas encore à ébranler le consensus frileux qui conduisait, il n’y pas si longtemps, des députés homosexuels à défiler contre le PACS au nom d’une opinion jugée insuffisamment éclairée, mais les choses avancent. Pour le cannabis comme pour l'union entre personnes du même sexe, les ringards ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

A l’heure où la moitié ou presque des délits recensés dans ce pays est liée, d’une manière ou d’une autre, au trafic et à la consommation de drogues ; à l'heure où des cités entières sont mises en coupe réglée par des trafiquants alimentant des citoyens socialement insérés en un produit notoirement moins nocif que l’alcool ou le tabac, une approche plus rooseveltienne de la question est peut-être de rigueur.

Après tout, couper l'herbe sous les pieds des dealers avant qu'ils n'achèvent leur mue et éliminer la violence découlant du trafic, c'est un projet tout à fait honorable pour qui veut faire chuter la délinquance et désencombrer les tribunaux. C'est aussi un bon projet pour qui considère que les Français n'ont pas besoin qu'on dresse à leur place la liste des poisons qu'il est raisonnable ou pas d'ingurgiter, mais c'est une autre histoire : le libéralisme, même sur ce plan, on sait que ça fait un peu peur.

Enfin, ça fait peur, mais pas autant que Scarface et Le Parrain, comme diraient les cinéphiles et les spécialistes de l'histoire des États-Unis...

 
Commentaires

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  • Par piano - 11/04/2011 - 09:10 - Signaler un abus Merci. Cet article serait parfait...

    - s'il admettait avoir 10 ans de retard, puisque la délinquance du cannabis est déjà industrielle et mafieuse. - s'il donnait quelques outils aux obscurs qui ne manqueront pas d'opposer à ce raisonnement d'autres interdictions, parfaitement justifiées, elles. - S'il rappelait les économies potentielles en matière policière, judiciaire et carcérale et les gisements de gain pour l'état.

  • Par Hugues Serraf - 11/04/2011 - 09:27 - Signaler un abus @Piano

    Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Mais je ne pense pas, et Gatignon non plus d'ailleurs (pour ne rien dire des élus de droite et de gauche qui pensent exactement la même chose mais ne s'expriment pas encore), qu'il n'y ait plus rien à faire. Enfin, il reste effectivement de très nombreux arguments pro-légalisation à exposer mais ce n'est pas une thèse de doctorat, juste un édito.

  • Par texarkana - 11/04/2011 - 09:31 - Signaler un abus çà fait 30 ans que Me Caballero

    et le mouvement pour une légalisation contrôlée en parlent. Sans effet aucun, la France demeure le pays le plus répressif d'Europe en la matière, et aussi (comme par hasard) le pays où les jeunes consomment le plus de cannabis. Je parie que dans 30 ans on en sera encore là, tout çà c'est du blabla pour "amuser la galerie".

  • Par Karamba - 11/04/2011 - 09:52 - Signaler un abus la légalisation des drogues...

    ... une façon pour les socialistes de compenser leur absence de réponses crédibles aux problèmes de ce pays. Vous n'aurez pas de boulot, pas d'avenir, mais au moins vous pourrez vous abrutir la tronche sans inquiétude.

  • Par LibGauche - 11/04/2011 - 10:46 - Signaler un abus Rencontre-débat : Vers la légalisation du cannabis ?

    Le Mouvement des Libéraux de Gauche organise une rencontre débat ce mercredi 13 avril à Paris sur le thème : "Vers la légalisation du cannabis?" en compagnie de Jean-Pierre Galland, écrivain militant, fondateur et ancien président du CIRC (Centre d'Information et de recherche Cannabique) et Farid Ghehiouèche, président du parti Cannabis Sans Frontière. Inscriptions sur Facebook : http://www.faceb

  • Par LibGauche - 11/04/2011 - 10:51 - Signaler un abus Rencontre-débat : Vers la légalisation du cannabis ?

    Le Mouvement des Libéraux de Gauche recevra, ce mercredi 13 avril à Paris à partir de 19h, Jean-Pierre Galland, écrivain militant, fondateur et ancien président du CIRC (Centre d'Information et de recherche Cannabique) et Farid Ghehiouèche, président du parti Cannabis Sans Frontière. Inscription sur Facebook : http://www.facebook.com/event.php?eid=182972645082563

  • Par piano - 11/04/2011 - 10:57 - Signaler un abus @ Hugues

    C'est vrai, il n'est jamais trop tard pour bien faire. Mais comme dit Texarkana, le sujet traine depuis trop longtemps, pour un coût vraiment élevé. Il est donc temps de sortir l'artillerie, vu qu'il n'y a plus guère que les archaïsmes à la Karamba pour justifier l'immobilisme. Et pourtant, le sujet reste trop prudemment médiatisé. A vous de jouer, alors, puisque vous êtes passé de l'autre coté !

  • Par 405 - 11/04/2011 - 11:10 - Signaler un abus à LibGauche

    Un débat où les 2 intervenants sont d'accord n'est pas vraiment un débat. Cela me rappelle les "débats" sur la constitution européenne de 2005.

  • Par 405 - 11/04/2011 - 11:12 - Signaler un abus Il est temps de légaliser le cannabis

    Cela créerais des emplois dans les cités. Moins de chômage et des impôts en plus.

  • Par Moonray - 11/04/2011 - 11:39 - Signaler un abus 12 millions avec la prohibition ...

    ... combien avec la libéralisation ? L'article cite l'exemple d'Al Capone, petit dealer qui est devenu grand, mais pourrait-on citer aussi des exemples de petits drogués devenus grand toxico ?

  • Par ddlinotte - 11/04/2011 - 12:25 - Signaler un abus Et si...

    on légalisait le cannabis? Et si on réouvrait les maisons closes? finalement c'est la même chose mais le trafic n'en est pas encore au niveau de la drogue, les choses peuvent encore évoluer contrairement à la drogue, on voit donc bien les priorités démagogiques de la gauche,comme toujours... vous savez ce que dit le proverbe Mr Serrat, avec des "si", le PS gagnerait....

  • Par Marie46 - 11/04/2011 - 12:38 - Signaler un abus Légaliser le cannabis et après?

    la violence des dealers ne vient pas du cannabis mais bien des drogues dures la marche suivante de la fumette! Crack héroine et cocaine doivent elles elles aussi être légaliseés? Decidement ce discours légaliste est encore à côté de la plaque! Et non je ne pense pas que légaliser pour avoir la paix soit une bonne mesure sauf à considérer que de voir des gens se fichent en l'air c'est leur problème

  • Par Hugues Serraf - 11/04/2011 - 13:08 - Signaler un abus @Moonray

    Vous savez, vous n'avez pas besoin de vous mettre en colère tout de suite. Vous pouvez juste exprimer un point de vue dans le calme... Donc, je ne vois pas le rapport avec les maisons closes et je ne vois pas non plus pourquoi il faut empêcher des adultes responsables de consommer un produit pas plus nocif que l'alcool et le tabac, dont la prohibition stimule la délinquance et la violence.

  • Par PrinceOfThieves - 11/04/2011 - 13:42 - Signaler un abus Moins nocif que l'alcool et le tabac?

    Le canna reste dans l'organisme et ne s'élimine parfois qu'apres quelques jours. Autrement dit tu peux fumer le samedi et ressentir les effets le mercredi, ca dépend de ton corps. Problème si tu conduis: si tu fumes ne serait-ce que 2 joints par semaine, tu n'es jamais certain d'être "à zéro". Et si les flics te chopent le mercredi sur ton joint du samedi, hop... Informons avant de légaliser!

  • Par ElmoDiScipio - 11/04/2011 - 15:39 - Signaler un abus @Hugues

    Petite correction: résumer la prohibition US à un réflexe de qq puritaines mal embouchées (et donc de faire qq retranscription à notre situation actuelle) est erroné dans l'historicité des faits. Les USA souffraient depuis le début de l'ère industrielle (mid XVIIIème) d'un excès d'alcoolisme qui transformerait le pire buveur de chouchen frelaté breton en sympathisant des eaux d'Evian.

  • Par ElmoDiScipio - 11/04/2011 - 15:44 - Signaler un abus La mafia n'est pas issue de la prohibition

    Elle a juste pris l'ascenseur social du capitalisme mafieux grace à cette loi stupide. Le pb aussi est que pour une étude orientée pro cannabis il en existe des dizaines sérieuses médicales qui attestent sans l'ombre d'un doute que le cannabis même à faible dose (donc à l'opposé de l'alcool) est une drogue nocive (et crois moi ça m'emme. velu que ce soit le cas....:-=))).

  • Par ElmoDiScipio - 11/04/2011 - 15:47 - Signaler un abus Une fois le canabis légalisé

    Une grande partie des consommateurs ira chercher un autre paradis artificiel illicite couplant à l'effet dopant de leur drogue le plaisir concret d'emmerder la loi. Et l'on recommencera à 0 avec en plus des circuits de trafic plus facilité par l'existence d'une industrie légale du teuch' et une mafia requinquée par un business plus rentable.

  • Par le Gône - 11/04/2011 - 16:19 - Signaler un abus Bravo..et vive la connerie...

    Ca r apres la légalisation de l'alcool..(vin et autres spiritueux) y'avat plus d'alcoolique..ni de grossiste..Je vous propose de tout légaliser..les Prostitués..et poom plus de maquereaux..et toutes les drogues..plus de trafic..Franchement il faut êttre vraiment imbecile pour propser ce genre de solution,que même les hollandais abandonnent!!

  • Par NOVY12 - 11/04/2011 - 17:23 - Signaler un abus C'est un débat stérile

    un peu comme le cannabis qui pris chaque jour peut rendre stérile !!! Eh ! bien si c'est la seule bonne idée de la gauche pour résoudre le problème de la violence et de l'insécurité....

  • Par Jean-Malo - 11/04/2011 - 18:33 - Signaler un abus Bein voyons...

    Et une fois le cannabis légalisé, les trafics vont disparaître. Et les ex-dealers vont devenir, d'un coup d'un seul, de bons citoyens républicains qui aideront les grands-mères à traverser dans la rue... Ce n'est pas l'opportunité qui crée la délinquance, mais, chez les individus, une propension à la violence et à l'immoralité, qui génère ensuite la délinquance.

  • Par Jean-Malo - 11/04/2011 - 18:35 - Signaler un abus suite

    Si il n'y a plus de trafic de cannabis à faire, eh bien ceux qui voulaient s'enrichir rapidement sans aucune morale trouveront autre chose. Ils dealeront d'autres drogues, ou feront d'autres activités illicites. Les mafias feront autre chose, tout simplement. Mais les petits caîds seront toujours aussi violents, et toujours aussi dénués de scrupules.

  • Par texarkana - 12/04/2011 - 09:55 - Signaler un abus Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes!

    A lire certains commentaires, légaliser le canna serait la fin du monde. Mieux vaut en effet l'hypocrisie actuelle et se résigner aux banlieues de non-droit, aux caïds tout-puissants et ultraviolents, au 1er taux de consommation de cannabis en Europe : puisqu'on vous dit que tout va trés bien et qu'il ne faut surtout rien changer!

  • Par piano - 12/04/2011 - 13:23 - Signaler un abus Texarkana

    +1 Après des décennies de répression inefficace, les commentateurs locaux ont bien analysé la situation et leur progressisme est...stupéfiant !

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Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste, écrivain et blogueur.

Il est notamment l'auteur de Ils sont fous ces juifs (Éditions du Moment, 2012), de L'anti-manuel du cycliste urbain (Berg International, 2010) et de Petites exceptions françaises (Albin Michel, 2008).

 

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