Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 25 Mai 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Inégalités, riches, libéralisme... : ce que les Français retiennent de l’offre politique actuelle et ce qui les laisse totalement sur leur faim

Bien que l'image d'Emmanuel Macron semble durablement marquée par la notion de "président des riches"​, les Français ne semblent pas pour autant lui en tenir particulièrement rigueur. Un véritable paradoxe ?

En marche et brouillard

Publié le
Inégalités, riches, libéralisme... : ce que les Français retiennent de l’offre politique actuelle et ce qui les laisse totalement sur leur faim

 Crédit JACQUES DEMARTHON / AFP

Atlantico : Tandis que l'image d'Emmanuel Macron semble durablement marquée par la notion de "président des riches"​, les Français ne semblent pas pour autant lui en tenir particulièrement rigueur, les écarts sondagiers entre la perception d'une politique injuste et son niveau de popularité marquant une différence sensible. Comment expliquer un tel paradoxe ? Que cela peut-il révéler de la "solidarité" des Français ? 

Chloé Morin : De multiples indicateurs confirment que les Français perçoivent la politique d’Emmanuel Macron comme injuste, et favorable avant tout aux plus aisés. Pour n’en citer que quelques uns: selon IPSOS, l’amélioration du pouvoir d’achat et la réduction des inégalités sociales sont les deux domaines d’action gouvernementale les moins bien jugés par les Français, à 22% de satisfaction. Seulement 5% des Français jugent, selon ce même institut, que l’action Présidentielle de l’année passée a amélioré leur situation personnelle.

76% pensent que cette action bénéficie avant tout aux plus riches, contre 16% qu’elle bénéficie à l’ensemble des Français, 5% « aux catégories populaires », et… 3% aux classes moyennes. Selon un sondage réalisé par BVA pour la Fondation Jean Jaurès, 71% des Français jugent la politique menée « injuste »… Pour autant, 40 à 45% des Français sont satisfaits du bilan présidentiel. S’ils sont peu nombreux (5%) à noter des améliorations sur le plan personnel depuis un an, ils sont tout de même 28% à estimer qu’Emmanuel Macron a amélioré la situation du pays. Il y a donc un hiatus entre les perceptions personnelles, et l’idée que s’amorcerait un redressement du pays. En outre, je souligne qu’Emmanuel Macron maintient des taux de satisfactions importants dans son socle électoral, alors même que celui ci provient en grande partie de la gauche - et devrait donc être particulièrement sensible à la thématique des inégalités sociales et de la justice.

Pourquoi le sentiment d’injustice n’entraine-t-il pas massivement un sentiment de rupture de confiance chez ses électeurs venant de la gauche? Pourquoi tant de Français jugent sa politique injuste, mais cela ne se traduit il pas par des mouvements massifs contre sa politique? Il y a dans la fragmentation et la faiblesses des oppositions et des corps intermédiaires un début d’explication : on a vu que lorsqu’un mouvement politique tentait de récupérer un mouvement social, dans les facs ou à la SNCF, cela ne l’amplifiait pas, au contraire. Les coups d’éclats de la France insoumise sont parfois impressionnants, mais une bonne partie de ceux qui pourraient se reconnaitre dans les idées défendues ne rejoignent pas les cortèges de LFI, sans doute rebutés par son image trop radicale.

Il y a surtout, à mon sens, une autre explication à l’absence de traduction de l’insatisfaction sociale en mouvement politique structuré et massif : la promesse fondamentale d’Emmanuel Macron n’était pas une promesse de justice, mais de « déblocage » du pays. Il n’y a donc pas de sentiment de trahison à la mesure de ce qui a pu être le cas avec un Hollande qui promettait d’encadrer la finance et de redresser le pays dans la justice, ou avec un Sarkozy qui avait promis de « gagner plus » mais donné le sentiment de favoriser uniquement les riches.

Quelque part, une partie des électeurs d’Emmanuel Macron (même ceux venant de la gauche) s’étaient faits à l’idée que ce redressement du pays, après des décennies d’alternances qui n’avaient résolu aucun problème, passerait par des efforts importants et des mesures orthogonales à leurs inclinaisons idéologiques traditionnelles. D’ailleurs, dès l’origine, très peu (moins de 20%) imaginaient bénéficier à titre personnel de la politique de Macron. Et près d’un Français sur deux juge la politique actuellement menée « indispensable pour le pays » (selon BVA). Jusqu’ici du moins, les « macronistes de gauche » semblent donc tolérer les "dommages collatéraux" - l’indignation face à la réforme de l’ISF, ou à la hausse des APL -, car ils croient que les résultats seront au bout du chemin. Il n’est en outre pas impossible qu’ils espèrent un « second temps social », ce que l’entourage Présidentiel n’a pas l’air d’accréditer…

Edouard Husson : Emmanuel Macron est, avec Justin Trudeau, le dernier représentant de l’ère libérale qui a commencé dans les années 1960. Le temps de deux générations, on aura fait, par un mouvement de balancier qui constitue l’histoire de l’Europe, de l’individu et de ses droits un absolu. Cette période succédait à une ère socialiste, qui avait commencé avec la Première Guerre mondiale et la création de communautés combattantes. Le paradoxe de l’élection d’Emmanuel Macron, c’est qu’elle survient au début d’une ère conservatrice. Emmanuel Macron, né en 1977, est un produit de l’ère libérale et il a été élu avec le soutien des catégories les plus aisées de la population, qui avaient l’habitude de voter soit au centre-droit soit au centre-gauche. Ses électeurs sont les représentants de cette « identité heureuse » dont parlait Juppé lorsqu’il envisageait d’être candidat aux présidentielles. Macron, en gros, a gagné en rassemblant la plupart des électeurs de premier tour de Fillon  et les nostalgiques de DSK. Sa force vient ce qu’il garde le soutien de ce groupe, en perdant, il est vrai, des soutiens sur sa gauche et en en gagnant un peu à droite. Le drame de la « France d’en bas », c’est qu’elle n’a pas de leader politique capable de la rassembler pour créer un bloc égal à celui des gagnants de la mondialisation qui soutiennent Macron.

 

Dans une interview donnée au quotidien Le Monde, Edouard Philippe déclare : "Ce qui m’intéresse, c’est que les Français perçoivent que notre politique est efficace". Dans ce même entretien, il définit le macronisme comme "un programme, une volonté, une façon d’appréhender la France dans un monde qui s’est transformé". La volonté elle-même suffit-elle à remplacer un réel corpus idéologique aux yeux des Français ? Face aux défis que représentent la mondialisation et la montée des inégalités, les Français se suffisent-ils de cet affichage "d’efficacité" qui accompagne l'ensemble des réformes ? 

 

Edouard Husson : Dans la mondialisation libérale des années 1960-2020, qui touche à sa fin, la France a été fidèle à son histoire de « libéralisme d’Etat », pour reprendre la notion développée par Lucien Jaume.  Alors que la Grande-Bretagne produisait le thatchérisme et le blairisme, que l’Allemagne abandonnait en grande partie l’économie sociale de marché avec Gerhard Schröder, la France a mis ses élites technocratiques au coeur de la transformation libérale. L’interlocuteur de la Bundesbank pour créer l’euro, c’est le Ministère des Finances. La déclaration d’Edouard Philippe est la 783è formulation du discours giscardien des années 1970,. Emmanuel Macron est une sorte de réincarnation politique de VGE. L’efficacité technocratique de l’inspection des Finances s’affirme, de mon point de vue pour la dernière fois, avec une absence de doute qui fera l’étonnement des historiens. La primauté donnée à l’efficacité s’accompagne en fait non pas de « volonté politique » mais d’un fatalisme technocratique qui est la version française de la « main invisible ». Giscard constatait que la France ne pesait plus grand chose démographiquement; Emmanuel Macron se veut le grand artisan de la « mise à niveau » de la France par une transformation très « top down », qui continue à s’appuyer sur les grandes écoles et les grands corps de l’Etat. 
 

Chloé Morin : Pour l’instant, l’efficacité est beaucoup plus « projetée" que « ressentie ». Elle procède essentiellement d’une impression de mouvement permanent (un activisme et un volontarisme affichés qui tranchent avec ce que les Français avaient perçu de l’action de François Hollande). L'efficacité reste encore largement, du point de vue de l’opinion, à l’état de potentiel à concrétiser (notamment en matière d’emploi et de pouvoir d’achat). Les Français se raccrochent d’autant plus à cet espoir qu’il n’existe pas d’offre alternative qui leur donne le sentiment qu’il soit possible de faire mieux en matière économique : selon BVA, 20% des Français pensent que Marine Le Pen aurait de meilleurs résultats, 19% pour Jean-Luc Mélenchon, 18% pour Laurent Wauquiez, et 11% pour Olivier Faure (qui pâtit encore d’une faible identification dans l’opinion). En quelques sortes, la compétence économique qui est prêtée à Emmanuel Macron depuis ses débuts en politique, du fait de son parcours « dans le privé », en fait ce qu’il y a de mieux en matière d’offre économique actuellement. Le fait qu’il ne revendique aucune idéologie, et se dise uniquement préoccupé par le résultat, lui permet en outre de ratisser large, auprès de personnes dont les convictions en matière économique et sociale sont très diverses. Et ce, d’autant plus que depuis des années, gauche et droite confondues ont donné le sentiment que l’économie relevait davantage du domaine de la gestion, que de choix politiques correspondant à des priorités et des valeurs différentes, favorisant des groupes sociaux différents. 

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Citoyen-libre - 16/05/2018 - 09:58 - Signaler un abus La résignation

    Ils ont mis 30 ans, mais ils y sont arrivés. A part quelques bastions qu'ils veulent écraser : la SNCF, Air France, RATP, etc, les français du privé sont résignés, pratiquement à tout. Avec des lois de surveillance pour d'obscures motifs, de contrainte routière pour fiscaliser un peu plus, une politique salariale des petits salaires dans le privé parfaitement organisée, une fiscalité confiscatoire, des politiques plus ou moins corrompus, des Cahuzac impuni, une immigration voulue et assumée, un terrorisme traité politiquement mais sans volonté d'éradication, une information manipulée et tronquée, etc. Petit à petit, le pays tout entier s'est enfoncé dans une sorte de résignation, de fatalisme, ou plus aucune perspective ne semble apparaître. Chacun fait sa vie, de mieux qu'il peut. Il y a derrière cet état d'esprit, soit des lobbys qui ont oeuvré pour parvenir à cet état de fait, soit un Etat irresponsable parce que sans vision. Mais, on le voit déjà, cette gestion est improductive. Le pays globalement n'est pas orienté vers la réussite, ni vers le futur. On n'élève pas ses enfants sur la brimade et les contraintes multiples et variées.

  • Par Citoyen-libre - 16/05/2018 - 10:12 - Signaler un abus La résignation (suite)

    Le pire de tout, c'est cette politique des salaires qui a été mis en place dans ce pays. Alors que la concurrence est de mise partout, elle a été volontairement supprimée dans les politiques salariales, par un espèce de concept qu'on appelle loi du marché. Un Chargé d'affaires dans une banque, va pratiquement trouver le même salaire dans une autre banque. Un jeune avocat, un jeune clerc de notaire, un commercial, partout ou ils iront se verront proposer le même salaire. Cette politique est intolérable. Elle supprime toute motivation, perspective et émulation. Et c'est en partie cette politique qui tire le pays vers le bas. Il y a des entreprises qui peuvent payer et que se réfugie derrière cette escroquerie intellectuelle pour ne pas payer ce qu'elles doivent. C'est cette résignation, que Macron essaie de changer par la forme avec des effets d'annonces. Cela ne suffira pas, il faut s'attaquer au fond et sans doute au....MEDEF et aux syndicats.

  • Par gerard JOURDAIN - 16/05/2018 - 10:56 - Signaler un abus ben c'est un peu normal...

    ce pays est enfumé depuis plus de 40 ans. on a laissé faire les politiques; on est de vrai assistés. tant que l'on touchait pas le portefeuille, c'est chacun pour sa bouche . maintenant on va payé ; car le monde qu'on avait vendu aux français n'existe pas. va falloir des larmes et bosser. faut bien que des générations paient le mirage...

  • Par Ganesha - 16/05/2018 - 12:24 - Signaler un abus Propaganda-Abteilung

    Article de pure propagande et de désinformation ! Affirmer, comme le fait mr. Husson dans son premier paragraphe, que ''l’ère libérale a commencé dans les années 1960'', un tel ''gros mensonge'', ce n'est pas de l'approximation ! Refaire l'Histoire, jouer sur les mots à ce point, cela cache une intention perverse ! La dénomination habituelle pour la période de l'après-guerre, c'est ''Social-Démocratie'' en Europe de l'Ouest, à ne pas confondre avec les ''Démocraties Populaires'' à l'Est. La vraie date charnière, c'est 1980, l'élection de Reagan-Thatcher, le début de l'épidémie de Peste Noire qui n'a montré que progressivement ses effets, mais qui aujourd'hui continue à nous enfoncer de plus en plus profondément dans le malheur. Donnez-lui le joli nom de ''Libéralisme'', si cela vous console ou vous amuse !

  • Par Ganesha - 16/05/2018 - 13:29 - Signaler un abus Divine Surprise

    La ''Divine Surprise'', c'est qu'en 2018, les français, pourtant ''chauffés à blanc'' par une décennie de politique crapuleuse de Sarko-Hollande, ont hésité à ''franchir le pas'' ! L'explication, c'est l’absence d'accord entre le FN et la France Insoumise. Merveilleuse opportunité pour les spéculateurs, adeptes du ''court terme'', qui rapporte 15% par an de dividendes ! Logiquement, après un tel traitement, les entreprises ne sont plus que des cadavres, tout justes bonnes à être vendues à un concurrent étranger. Mais, bien évidemment, c'est le cadet des soucis de notre oligarchie et ces crapules vont essayer de prolonger aussi longtemps que possible cette occasion de ''s'en mettre plein les poches'', sous la houlette de son berger à la sexualité incertaine, mais aux fidélités économiques sans mystère : Emmanuel Macron. L'espoir, c'est peut-être le nouveau gouvernement qui pourrait apparaître en Italie !

  • Par cloette - 16/05/2018 - 14:32 - Signaler un abus l'article est excellent

    Mais il faut le relire deux fois pour en saisir toutes les nuances et même les sous-entendus .

  • Par Ganesha - 16/05/2018 - 15:05 - Signaler un abus Cloette

    Vous éveillez ma curiosité ! Exposez-nous vos découvertes !

  • Par ajm - 16/05/2018 - 16:03 - Signaler un abus Opposition en lambeaux.

    Le nouveau gouvernement Italien ne verra jamais le jour car les deux protagonistes ne sont d'accord sur presque rien et leur serieux est sujet à caution. Dans peu de temps, on revotera en Italie. Macron est médiocre finalement, sauf en communication, mais ses adversaires ne sont d'accord sur rien , sur le côté droit comme sur le versant gauche. Husson et Morin sont assez lucides.

  • Par kelenborn - 17/05/2018 - 18:58 - Signaler un abus Ben oui Ganesha...

    D'abord, merci une fois de plus à Husson qui peut résumer en de courtes phrase de qu'un Del Valle écrirait péniblement en 1500 pages! Pour le reste , j'ai du mal à te comprendre mon gars! Parce qu'à la différence de quelques barjots qui n'ont pas encore quitté leur niche mais ne vont pas tarder à arriver, tu as bien compris que la gauche est devenue la gôche, que Jaurès ou Blum aurait pris Vallaud Belkassem, Lang ou le Rockie Barjot pour des créatures produites par le "Grand Capital " comme disait Georges! Alors, Husson ne dit pas autre chose mais le dit mieux que toi....qu'il en tire d'autres conclusions que les tiennes c'est une autre affaire! Il suffit de comparer ce qu'écrit Husson avec ce que dit cette pauvre Chloé: elle ne comprend pas qu'elle ne comprend pas! Ben oui quand on est à la fondation Jean Jaurès ça fait mal au cul de savoir que la tombe du père a été profanée!

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Chloé Morin

Chloé Morin est Directrice de l’Observatoire de l’Opinion de la Fondation Jean Jaurès, ancienne conseillère en charge de l'opinion publique au sein du cabinet du Premier ministre Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, de 2012 à 2016.

Voir la bio en entier

Edouard Husson

Edouard Husson est historien. Ancien vice-chancelier des universités de Paris, ancien directeur général d'Escp Europe, il a fait ses études à l'Ecole normale supérieure et à Paris Sorbonne, dont il est docteur en Histoire. Edouard Husson a été chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich (1999-2001) et chercheur invité au Center For Advanced Holocaust Studies de Washington (en 2005 et 2006). Il a également été fait docteur honoris causa de l'Académie de Philosophie du Brésil (Rio de Janeiro) pour l'ensemble de ses travaux sur l'histoire de la Shoah.

Il est aussi vice-président de l'université Paris Sciences et Lettres (www.univ-psl.fr)

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€