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L’heure d’employer la manière forte avec Facebook et les GAFAM sur leur utilisation de nos données personnelles est-elle venue ?

La question de l'utilisation de nos données personnelles sur Internet se pose chaque jour de plus en plus, alors qu'une enquête du "New York Times" et de "The Observer" a révélé que la société Cambridge Analytica aurait collecté massivement des informations sur des dizaines de millions d'utilisateurs de Facebook. Des données qui ont ensuite pu être utilisées pour la campagne du futur président Donald Trump.

Scandale 2.0

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L’heure d’employer la manière forte avec Facebook et les GAFAM sur leur utilisation de nos données personnelles est-elle venue ?

 Crédit DAMIEN MEYER / AFP

  1. Atlantico : « Si c'est gratuit, alors vous êtes le produit », la célèbre maxime revient sur le devant de la scène avec le scandale de l'entreprise de Cambridge Analytica qui a collecté massivement les données de dizaines de millions d'utilisateurs de Facebook. La firme a utilisé les informations personnelles des utilisateurs pour cibler au mieux les campagnes de l'actuel locataire de la Maison Blanche pendant sa campagne. Au final peut-on dire que les GAFAM, un temps considéré comme des outils démocratiques soient devenus une vraie menace pour les démocraties, loin devant les populistes par exemple, d'autant plus que derrière  leur neutralité proclamée, il y a souvent une vision politique très marquée ?

David Fayon : Les technologies sont avant tout ce que nous en faisons. Elles multiplient le champ des possibles, rebattent les cartes. Et selon, l’effet peut être positif ou négatif – et selon les cibles et du point de vue duquel on se place, establishment, citoyens d’en bas, partis extrémistes, élites, catégories spécifiques, etc. Par exemple, lors des révolutions tunisiennes, l’accès à Internet et aux réseaux sociaux a constitué un contre-pouvoir jugé utile pour la démocratie. Idéalement une technologie devrait être neutre mais ceux qui conçoivent les algorithmes peuvent d’une certaine façon modéliser les raisonnements de la machine de nature à orienter le jugement. Par exemple, en Asie ou en Afrique, certains estiment que les algorithmes sont façonnés par l’esprit occidental qui n’est pas meilleur mais différent d’autres façons de penser ou du rapport de l’homme dans le temps et l’espace.

Mais dans le cas de Cambridge Analytica, cabinet de communication stratégique, dont l’actionnaire principal est Robert Mercer qui a participé au financement de la campagne de Donald Trump, il s’agit comme vous le dites d’un scandale. En effet, ce cabinet, créé en 2014, a travaillé pour la campagne de Donald Trump en 2016. Le « Facebookgate » dont font écho actuellement la presse au Royaume-Uni (The Observer) et aux Etats-Unis (The New York Times) est le fait qu’un jeune chercheur employé par Cambridge Analytica ait en 2014 déclaré à Facebook et aux utilisateurs de son application qu’il collectait des informations à des fins académiques alors que les données ont en réalité été utilisées pour le cabinet à des fins de ciblage politique très précis. Il s’agit là d’un mensonge, du moins d’un détournement de finalité au sens des traitements automatisés d’informations nominatives de la CNIL. En l’espèce, il n’y a eu ni piratage de comptes ni vol de données. En revanche Facebook n’a pas contrôlé l’application tierce récupérant les données, ce qui est une négligence, et les données ont été conservées alors que le contraire aurait été prétendu. Le fait qu’un tiers puisse accéder aux données des utilisateurs sans le consentement préalable des facebooknautes avec un dol quant à la finalité concerne au total environ 50 millions de profils. Ces données ont été utilisées pour permettre l’identification des personnalités des électeurs américains individuels en vue d’influencer leur comportement dans le vote.

Concrètement, il s’agit de pouvoir proposer une campagne très ciblée et d’avoir un affichage publicitaire personnalisé selon les arguments à mettre en exergue issus d’un programme d’un candidat et qui sont jugés prioritaires ou qui font mouche sur tel ou tel électeur. Il s’agit d’une hyper-segmentation qui est possible car dans le programme de plusieurs candidats, certains idées plaisent « et en même temps » d’autres constituent des repoussoirs. Une application intelligence peut utiliser les données d’un compte Facebook, les interactions sociales, etc. pour dresser un portrait-robot politique d’un utilisateur Facebook : est-il républicain ou démocrate et selon, à quel degré avec quel type de préférence sur tels sujets de société, etc.

Pour autant les techniques sont encore embryonnaires. Elles pourraient être plus efficaces à l’avenir avec les progrès de l’intelligence artificielle, ce qui peut faire très peur. Les thèmes de sciences fiction d’Asimov, de George Orwell et beaucoup d’autres deviennent réalité.

Même si le compte du chercheur, Christopher Wylie, qui avait 23 ans en 2014 a été suspendu, le préjudice pour les millions d’utilisateurs demeure voire la possible issue du scrutin. Cette affaire juridique en cours avec Royaume-Uni et Etats-Unis met en lumière les risques des applications informatiques qui permettent de prédire et d’influencer le choix d’électeurs notamment sur les plus influençables. Ce cas n’est sans doute pas isolé. On songe au Brexit et à d’autres élections récentes.

Notons que les investissements politiques dans les campagnes en ligne qui étaient encore marginaux au début des années 2000 se sont largement développés avec aussi pour but d’avoir une réponse à la réglementation des budgets de campagne. Aussi la loi va s’adapter mais avec un décalage comme systématiquement lors des évolutions techniques qui sont plus rapides. On pourrait citer aux Etats-Unis le projet des Honests Ads Act en octobre 2017.

Avec tout ce que Facebook sait de nous, certains voient Mark Zuckerberg comme possible président des Etats-Unis. Enfin le slogan d’un Google par exemple est « Don’t be evil » pour indiquer que l’entreprise veut votre bien. Le fait de l’afficher peut être inquiétant : est-ce que l’on ne nous cacherait pas quelque chose ? Rappelons que Faust avait vendu son âme au diable. Tout ceci reste à méditer pour ne pas tout dévoiler sa vie numérique, avoir un libre arbitre et un jugement critique, ce qui est de plus en plus délicat avec les influences subies, les affichages publicitaires sur les comptes qui formatent les internautes, le temps de cerveau disponible sur les réseaux sociaux, etc. Dans ce contexte, l’éducation au numérique est à privilégier dès le plus jeune âge plutôt que de chercher à légiférer sur les fake news car certaines n’en sont pas… et dans une démocratie le pluralisme doit prévaloir.

 
Commentaires

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  • Par moneo - 20/03/2018 - 10:05 - Signaler un abus Bel exercice philosophique

    l'histoire de balance et du bouclier d'un côté une liberté d'expression jamais atteinte ce qui favorise les services de renseignements, Liberté permettant toutes les manipulations surtout dénoncées par les perdants des élections dites démocratiques et qui de toutes façons fait enrager tous les détenants du pouvoir ... Quand on a le Pouvoir on détient le pouvoir des "trouniouz" celles qui permettent d'affirmer que les nuages radioactifs respectent nos frontières ou que les ADM sont réelles , la tentation est grande de dénoncer les "défeques niouz "surtout celles qui contredisent le Pouvoir.Quand on lit les mensonge éhontés écologiques permanents alors que piaffent les "investisseurs" on se dit que c'est bien de reposer la question de nos libertés, mais qu'il y a longtemps que sauf esprit fort ;le mal est déjà fait. Sur un sujet connexe , selon notre brillantissime ministre d l'économie trop intelligent , il faut taxer le chiffre d'affaires des Gafam en Europe ...moi j'ai appris ( peut être que c'est faux) qu on jamais vu les vaches payer une taxe

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David Fayon

David Fayon est consultant Web pour des entreprises et organisations françaises depuis la Silicon Valley, co-fondateur de PuzlIn et membre de l'association Renaissance Numérique. « Il est l'auteur de Géopolitique d'Internet : Qui gouverne le monde ? (Economica, 2013), Facebook, Twitter et les autres... (avec Christine Balagué, Pearson, 3e éd, 2016) ainsi que de Transformation digitale (avec Michaël Tartar, Pearson, 2014). Il vient de publier Made in Silicon Valley – Du numérique en Amérique (Pearson, 2017). »

Il a publié Made in Silicon Valley – Du numérique en Amérique qui est disponible ici.

 

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Edouard Husson

Edouard Husson est spécialiste d’histoire politique contemporaine, en particulier de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne. Il est professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (Université de Cergy-Pontoise). Il a été membre du cabinet de Valérie Pécresse, avant d’être vice-chancelier des universités de Paris puis directeur général d’ESCP Europe et, enfin, vice-président de l’université Paris Sciences et Lettres. Il est membre du conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle. 

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