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La grande transmutation : finis les électeurs citoyens, bonjour les consommateurs de politique ?

Quand les électeurs font une croix sur la capacité réelle des candidats à changer les choses au profit d’un vote de plus en plus consumériste.

Paquets de lessive

Publié le - Mis à jour le 21 Avril 2017
La grande transmutation : finis les électeurs citoyens, bonjour les consommateurs de politique ?

Atlantico : Dans une récente interview accordée au Figaro, l'ancien ministre de l'intérieur Jean-Pierre Chevènement fait part de ses hésitations pour le premier tour de l'élection présidentielle. Divisé entre affinité idéologique et raison, il fait part de sa sympathie pour Jean-Luc Mélenchon mais n'exclut le choix de la raison que semble représenter le leader d'En Marche ! Une telle hésitation peut-elle également illustrer celle qui habite les électeurs ? En écartant les programmes au profit d'une impression générale, en privilégiant une "certaine idée" au détriment du contenu réel, les électeurs n'ont-ils pas renoncé à ce que les candidats aient un impact notable sur la réalité s'ils étaient élus ?

 De quoi ce comportement peut-il être le symptôme au sein de nos sociétés, privilégiant la "marque", le "titre", plutôt que le contenu, rapprochant l'électeur d'un simple consommateur ?

Jean Petaux : Jean-Pierre Chevènement est bien placé pour faire part de son trouble et de ses hésitations entre son « cœur » et sa « raison ». En se présentant en 2002 contre Lionel Jospin dont il avait pourtant été le ministre de l’Intérieur plusieurs années de suite à partir de l’entrée de ce dernier à Matignon en 1997, il contribua (et pas qu’un peu… avec Christiane Taubira entre autres) à réussir l’élimination directe du candidat socialiste au soir du premier tour… On comprend que l’ancien leader de l’aile gauche du PS sous Mitterrand, le CERES, Jean-Pierre Chevènement (dont un des proches collaborateurs, Florian Phillipot a connu le destin que l’on sait) s’interroge sur la pertinence de ses éventuels choix politiques. Au-delà du cas particulier du « Miraculé de la République » (titre du livre que Chevènement publia après son accident opératoire où il faillit bien perdre la vie) la question que vous posez est parfaitement judicieuse.

Je ne pense pas, en revanche, qu’elle pointe un phénomène nouveau et original. Il serait vain d’imaginer que le corps électoral était plus « studieux », plus « sérieux » en quelque sorte, hier, dans son choix de tel ou tel programme. En 1974 on peut aisément concevoir qu’en dehors des militants du PS ou du PCF peu d’électeurs avaient lu le Programme Commun d’Union de la Gauche et seuls des choix comme « les nationalisations des moyens de production » étaient vraiment connus des Français (sans pouvoir, souvent, rentrer dans les détails). En, 1981, l’ignorance de certains électeurs était telle que nombreux furent les témoignages de clients se présentant le lundi 11 mai 1981 aux guichets de grandes banques pour y retirer leurs avoirs, placements et autre épargne, au motif que les « Rouges allaient tout leur prendre ». Ces banques, le Crédit Lyonnais, la Société Générale, la BNP étaient juste nationalisées depuis la Libération, par le général de Gaulle et Michel Debré… Les épargnants n’en savaient rien. Et qui se souvient encore des propositions de Nicolas Sarkozy en 2007 en dehors de son slogan, fort pertinent et efficace : « Travailler plus pour gagner plus » ? L’électeur-consommateur qui se prononcerait sur le contenu détaillé des programmes est un idéal-type. Un « citoyen-démocrate » que nous envierait le monde entier. Dans le monde réel ce qui détermine le choix du vote est un cocktail complexe, souvent fait de contradictions, où le rejet de certains candidats joue autant que l’adhésion à certains autres. Et comme, en l’espèce, la polygamie ou la polyandrie sont exclues, il faut en choisir une ou un. Plus les prévisions des sondages confirment un écart serré entre plusieurs « finalistes » possibles (quatre c’est une première dans le genre) et moins le « vote utile » est opératoire et moins la cristallisation du vote peut s’opérer. Autrement dit et paradoxalement, là où le comportement stratège propre au « vote utile » peut s’exprimer quand l’incertitude est faible, il est plus difficile à se manifester quand il y a une pluralité de configurations possibles pour le combat final.

Eric Deschavannes : L'attitude de Jean-Pierre Chevènement est celle d'un homme libre, qui se revendique comme tel et qui entend conserver sa liberté de décision jusqu'au jour du vote. Cette attitude peut en effet illustrer l'évolution du comportement électoral, marqué par l'individualisme qui caractérise l'ensemble des conduites sociales. La liberté de l'électeur est ici à entendre au sens sartrien d'un refus de se laisser enfermer dans un déterminisme, fut-ce celui de ses propres engagements. La philosophie de Sartre, contrairement à ce qu'on dit parfois, n'est pas une philosophie de l'engagement, mais une philosophie de la "porte ouverte", du refus de la réification, du droit de ne pas être ce que l'on est, de la liberté d'échapper à ses propres engagements. La pensée de Sartre constitue peut-être à cet égard la meilleure expression philosophique de l'individualisme démocratique. L'individu contemporain, qu'il s'agisse de consommation, de vie de couple, de travail ou de comportement électoral, entend conserver sa liberté-disponibilité à travers ses engagements, dont il ne veut pas être le prisonnier. Dans le registre électoral, cet individualisme prend la forme de la désaffiliation idéologique ou partisane : les électeurs s'émancipent  dans une certaine mesure des traditions familiales, du sectarisme idéologique, et même de leurs engagements passés. Il entendent se garder disponibles, se réserver un droit de juger et de choisir. La figure du "militant", qui paraît être une sorte de robot programmé pour répéter servilement des slogans, fait figure de repoussoir. C'est en un sens un progrès, mais cela s'accompagne au niveau collectif de phénomènes qui posent problème : l'abstention, l'indécision, la volatilité et l'imprévisibilité électorales, la crise des partis politiques, le consumérisme d'électeurs qui s'adressent aux politiques en leur disant  : "parlez-moi de moi, il n'y a que ça qui m'intéresse !". Le grand faux problème brandi à l'occasion des campagnes électorales par les médias consiste dans la déploration du fait que les politiques ne sont pas "à l'écoute" ni suffisamment "proches" des gens.  

Dans le discours de Chevènement, on voit fort bien en outre que la liberté de l'électeur – cette indétermination qui fonde la capacité d'auto-détermination – s'accompagne d'une hésitation à s'engager et d'une plus grande défiance à l'égard de ceux que l'on choisit. Cette hésitation et cette défiance fragilisent évidemment les partis politiques, les élus et le pouvoir. Elles précarisent l'identification politique et favorisent la démagogie, puisque le candidats doivent en quelque sorte redoubler d'effort  pour susciter cette identification jamais définitivement acquise. La communication devient déterminante, afin de créer l'image du candidat la plus séduisante, indépendamment même du contenu idéologique ou programmatique, puiqu'on voit de plus en plus d'électeurs hésiter ou osciller entre des candidats aux propositions diamétralement opposées sur des points essentiels.

La liberté nouvelle de l'électeur est un progrès démocratique par rapport aux identités figées et au sectarisme de naguère, mais elle pose le problème de l'usage qu'on peut en faire. Quel critère de vote choisir ? Le coeur ou la raison ? Le vote de conviction ou le vote utile ? L'expression d'une colère et d'un dégoût, ou l'anticipation rationnelle des effets de la décision électorale ? Dans le cas de Chevènement, c'est à dire d'un homme dont le jugement est bien informé et n'a rien de superficiel, l'hésitation est motivée par le conflit entre l'affiliation idéologique et la considération de l'intérêt de la France, lequel incline à choisir le réalisme. Il s'agit à tout le moins de deux critères politiques. La plupart des électeurs, cependant, n'ont ni le goût ni le temps de s'intéresser à la politique. Le critère du jugement ne sera peut-être pas la conviction idéologique ou l'anticipation des effets de la mise en oeuvre d'un programme. Il s'agira d'exprimer une colère à l'égard du système, ou un engouement pour un candidat qui paraît sincère, sympathique, direct, proche des gens, etc. Ou encore d'exprimer une conviction morale, un jugement moral, parce que les critères moraux sont simples et accessibles, tandis qu'un raisonnement politique est toujours complexe et demande un effort d'information. On peut  donc comprendre que la construction médiatique de l'image du candidat devienne déterminante.

 
 
 
Commentaires

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  • Par paddy1170 - 20/04/2017 - 11:10 - Signaler un abus Attendons le résultat du vote

    Si le candidat d'"En Marche" est un pur produit Marketing, et si certains autres candidats comptent sur le "Populisme" de promesses irréalisables et leurs qualités de tribun pour attirer des votes à la sympathie, c'est, pour moi le meilleur programme qui finira par être élu. Ce qui a surtout marqué cette campagne c'est l'incroyable utilisation de la Justice et des Médias par cette oligarchie dévoyée qui tente de maintenir à tout prix son pouvoir et ses privilèges. Des réformes profondes sont requises sans délai.

  • Par lémire - 20/04/2017 - 17:10 - Signaler un abus "Contradition principale"

    D'après mon expérience, beaucoup d'électeurs raisonnent de la manière suivante. Ils savent que toutes les promesses ne pourront pas être tenues. Aucun programme ne correspond entièrement à ce qu'ils voudraient. Il choisissent celui qui correspond le mieux (contenu mais aussi formulation) à ce qui correspond aux 2 ou 3 principaux problèmes qu'ils ont à l'esprit (ce qui change d'une élection à l'autre). C'est ce que les marxistes appelaient la contradiction principale (à cela près qu'il y en a plusieurs...). Dans l'élection actuelle, j'en vois une demi-douzaine : "élites" / "volonté du peuple", "multicuturalisme tolérant" / pérennité de la civilisation française, "européisme" / souveraineté nationale, sécurité / "choix des pauvres", "liberté d'entreprendre" / "oppression patronale", emplois publics / marges de manoeuvre financières. S'y superpose la dialectique grands principes / principe de réalité

  • Par lémire - 20/04/2017 - 17:32 - Signaler un abus débattre sereinement et rationnellement

    Hum, en dehors des périodes d'élection, les commentateurs installés dans les médias dominants ont le droit de qualifier les opinions "minoritaires" (opposées au multiculturalisme ou à l'européisme) de délirantes, d'étiqueter comme populiste ou stigmatisante toute proposition qui contredit leur vision du monde, de refuser d'aborder certaines questions qui "font le jeu" d'acteurs indésirables, d'utiliser le mot "nauséabond" (comme l'extrême droite et les staliniens d'avant-guerre). Le débat est alors "serein et rationnel" puisque les indésirables n'ont pas la possibilité de débattre, sont confinés dans les sphères internet et/ou militantes, et brocardés dans les émission de "politainment"... Et le fait que nombre de ces commentateurs sont d'anciens maos, trotskistes ou tiers-mondistes n'a bien sûr aucune valeur explicative par rapport à leur comportement vis à vis des contradicteurs...

  • Par bd - 20/04/2017 - 18:17 - Signaler un abus Article manipulateur... encore une fois!!!

    Le système médiatique anti-réforme tourne encore à plein! "On s'aperçoit qu'un nouveau talent a émergé au fait qu'il se crée spontanément autour de lui une conjuration d'imbéciles pour le briser." Jean-Simon Bitan

  • Par bd - 20/04/2017 - 18:30 - Signaler un abus Un programme HONNÊTE...

    Personne ne s'est demandé comment François Fillon arriverait à faire à la fois 100 milliards d'économies et une croissance de 2,3%? Une vraie incohérence macroéconomique. C'est tout simplement impossible! Le seul qui a VRAIMENT prudemment et correctement calculé est Emmanuel Macron. Une prévision de croissance de 1,8%, c’est très prudent et tout-à-fait possible avec 60 milliards d'économies. C'est réaliste... et honnête!

  • Par kelenborn - 21/04/2017 - 07:01 - Signaler un abus Montaigne

    On attribue à Montaigne mais en fait il n'a rien inventé :"Mieux vaut un insolent qui tonne avec éclat qu'un doux silencieux qui vous trahit tout bas" Et bien Petaux n'est qu'un silencieux qui se cache!Il parle souvent, abondamment mais... n'a rien à dire! Mon Dieu que tout cela est creux!!! Même Lidl ne le mettrait pas à l'étal dans l'allée centrale , celle où l'on trouve la "marabille" de la quinzaine! Habituellement c'étaient les Servan-Schreiber qui nous gratifiaient de cette pensée gazeuse qui tient de cette propriété cette capacité à se répandre! Mais ils sont morts alors reste Pétaux!!! mais ça péte bas!

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Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, ingénieur de recherche, politologue à Sciences Po Bordeaux, responsable, au sein de cet établissement, du parcours de master « Métiers du politique ».Il dirige aux éditions « Le Bord de l’Eau » la collection « Territoires du politique » et y a publié en avril 2017 un livre d’entretiens avec Michel Sainte-Marie, ancien député-maire de Mérignac : « Paroles politiques ».  Il a co-publié aux Editions Biotop, en 2010,  Figures et institutions de la vie politique française.

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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