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La France championne d’Europe des dividendes versés en 2015, pourquoi y voir les excès d’un capitalisme fou passe à côté du problème

Une étude de Henderson Global Investment montre que la France est le pays de la zone euro qui a versé le plus de dividendes à ses actionnaires en 2015 (47 milliards de dollars). Un chiffre élevé qui a fait beaucoup de bruit. Or, un dividende représente plus que ce que certains pensent.

Balle dans le pied

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La France championne d’Europe des dividendes versés en 2015, pourquoi y voir les excès d’un capitalisme fou passe à côté du problème

Atlantico : Le rapport annuel de Henderson Global Investment montre qu'en 2015, la France est le 4e pays du monde à avoir versé le plus de dividendes à ses actionnaires avec 47 milliards de dollars (derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon). Comment expliquer que les entreprises du CAC40 versent autant d'argent à leurs actionnaires ?

Philippe Crevel : Il y a trois grandes raisons selon moi.

La première réside dans le fait que la France, tout comme les États-Unis, a comme caractéristique d'avoir de très grandes entreprises. Nous avons par exemple plus de grandes entreprises que l'Allemagne.

Dans le classement des 500 premières entreprises mondiales, la France arrive devant l'Allemagne, juste derrière les États-Unis et dans un mouchoir de poche avec le Royaume-Uni et le Japon. Par définition, les grandes entreprises sont celles qui versent en général les dividendes les plus importants, ce qui explique ce montant élevé de dividendes forcés.

La deuxième raison tient au fait qu'en France, nous n'avons pas de fonds de pension. Pour attirer des capitaux, les entreprises sont forcées de mieux les rémunérer. Il n'y a pas de clientèle intérieure comme au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, etc. De ce fait, il faut sur-rémunérer les capitaux étrangers, car ceux-ci ne choisissent pas la France de manière instinctive. Ils vont chercher du rendement par rapport à leur marché intérieur. Le fait que les fonds de pension vont chasser à l'extérieur de leurs frontières n'est d'ailleurs pas spécifique à la France. Ils vont demander une prise de risque supplémentaire et une meilleure rémunération car ils connaissent moins bien le marché. C'est un phénomène financier assez classique.

Enfin, on peut rajouter un troisième facteur en soulignant que les grandes entreprises françaises ont plutôt bien résisté à la crise et sont dans une situation économique globalement positive. Même les secteurs en difficulté depuis des années, comme l'automobile, se sont rétablis en 2015. Le secteur bancaire dégage également des bénéfices importants, on l'a vu avec BNP-Paribas.

Ces trois facteurs contribuent à ce résultats qui peut paraître anormal, mais qui est en fait assez logique.

Jean-Paul Betbèze : De fait, la France a été, selon cette étude, le plus important distributeur de dividendes d’Europe : 47 milliards de dollars contre 34 pour l’Allemagne par exemple. Mais c’est aussi en liaison avec une baisse de 15,8% des dividendes venant de France sur l’année, contre une baisse de 13,3% pour l’Allemagne ! Une baisse dont on ne parle pas !! Pour être plus précis, il faut noter que cette baisse des dividendes vient largement de la montée du dollar, les dividendes en euros ayant assez peu monté. Selon l’étude, la hausse des dividendes sous-jacents, autrement-dit hors effet de change, est ainsi de 7,7% en 2015, avec un effet de change de -18% sur l’année. En outre, pour comparer la France à l’Allemagne, il faut savoir que la bourse de Paris est détenue à plus de 46% par des mains étrangères (en 2013) et le DAX à plus de 55% (2012).

En fait, les entreprises françaises, comme les allemandes, ont augmenté l’an dernier leurs dividendes en euros pour compenser sa baisse par rapport au dollar et tenir ainsi leurs cours. Ceci est d’autant plus nécessaire que la baisse des bourses inquiète, plus les questions sur l’Europe et la zone euro. Alors, "payer" des dividendes est une sorte d’assurance (psychologique) de rentabilité et de rendement dans la durée. Ce qui est plus important encore, c'est qu’en 2015 (donc sans les inquiétudes sur Volkswagen et Deutsche Bank), cette "prime en dividende" était moins importante pour les entreprises allemandes que pour les françaises, ceci sans doute avec leur notoriété et leur emprise à l’exportation. Il va falloir voir comment ceci va évoluer, côté allemand.

En quoi le traitement médiatique de ce genre d'informations contribue-t-il à accentuer l'impopularité des dirigeants des grandes entreprises, alors que celles-ci cherchent simplement à rassurer les investisseurs face au climat ambiant en France ?

Jean-Paul Betbèze : Il faut bien expliquer ce qu'il se passe, ne pas caricaturer et encore moins se tromper, autrement on marque contre son camp. Si les entreprises françaises doivent distribuer plus, quitte à réduire leur croissance et leurs investissements, c’est d’abord, comme toutes les entreprises de la zone euro, pas seulement de la France, pour rester dans les portefeuilles des investisseurs internationaux au moment où baisse l’euro et où la reprise inquiète. Ces investisseurs, notamment les fonds de pension, ont des perspectives longues et ne réagissent pas trop vite. En revanche, si les performances françaises (et zone euro) ne sont durablement pas suffisantes, ceci peut impliquer des ventes destinées à rééquilibrer des portefeuilles. Ce risque de réallocation est important. Il s’agit donc d’expliquer ce qu'il se passe en zone euro et en France d’abord, puis dans les entreprises. Les dividendes sont une composante obligatoire de cette campagne, si on veut éviter ici un krach boursier pire encore, avec ses effets sur l’emploi.

Philippe Crevel : La publication de ce genre d'études ou l'annonce du montant de ces dividendes alimente à chaque fois un certain nombre de fantasmes. Cela donne l'impression que certains s'enrichissent en ne faisant rien sur le dos des travailleurs, faisant écho à un discours très idéologique et marxiste. Mais il faut prendre en compte certains éléments.

Il faut distinguer les bénéfices et les dividendes reversés. Les bénéfices peuvent être partagés au sein de l'entreprise et peuvent servir à l'investissement, et les dividendes sont versés aux actionnaires. Or, il y a plusieurs types d'actionnaires ! Aujourd'hui, les entreprises se "possèdent" souvent entre elles, à travers toute une série de participation croisées. Les dividendes sont donc versés à d'autres entreprises qui peuvent soit investir, soit acquérir d'autres entreprises. Il y a aujourd'hui de moins en moins d'actionnaires tels qu'on les imaginait avant. Il y a seulement trois millions de petits porteurs en France, quatre millions en Allemagne. C'est en train de disparaître au profit d'actionnaires plus institutionnels (banques, compagnies d'assurance, fonds de pension, fonds souverains, etc.). En France, la Caisse des dépôts est l'un des principaux actionnaires et va récupérer des dividendes de différentes participations dans des entreprises françaises. Le fonds de réserve des retraites, qui sert à financer la caisse d'amortissement de la dette sociale (CADES), touche aussi des dividendes. Donc les Français touchent aussi des dividendes ! Et d'ailleurs, l’État est l'un des grands bénéficiaires des dividendes des entreprises publiques (on pense notamment à Renault quand Renault fait des bénéfices).

Le chiffre cache donc autre chose que l'enrichissement de quelques-uns. Chacun d'entre nous en bénéficie, à travers nos assurances-vie, nos SICAV, nos fonds communs de placement, etc. Ce que l'on peut regretter, c'est que cela va bénéficier aussi aux retraités étrangers. Aujourd'hui, plus de 50% des entreprises françaises du CAC40 sont détenues par des fonds étrangers, donc une partie des bénéfices sert à financer les retraites des Américains, des Anglais, des Hollandais, etc. Ce ne sont pas forcément des gens richissimes.

 
Commentaires

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  • Par jybro - 24/02/2016 - 12:27 - Signaler un abus Des dividendes en général....

    Il y a les dividendes monétaires ( spéculatifs en diable),puis les dividendes à monnaie constante(en volume : les seuls qui baissent compte tenu de la conjoncture maco économique). L'externalisation des GEF à mécaniquement dilué le capital valorisant de ces derniéres: les conduisant à sur rémunérer les actionnaires mondiaux principalement GDES ENT,FONDS DE PENSION ,etats, et multinationales; Dans le dividende il y a l'expression d'un choix entre financement du capital,ou alimentation de la masse salariale au sens large et comptable du terme. Si baisse des dividendes(voir sublime ex de PEUGEOT SA) = hausse masse salariale et hausse de l'amortissement(biens d'invts) Alors en conclusion:le temps de l'invt SCHUMPETERIEN est arrivé.

  • Par DANIEL74000 - 24/02/2016 - 13:10 - Signaler un abus PILLAGE OU PARTAGE ?

    Ne pas confondre le capitalisme des entrepreneurs et la spéculation des fonds de pension ou souverain entre les mains de mercenaires ou pire de capitalisme de connivence. Aucun monopole d'état ne peut avoir le titre d'entreprise puisse que la concurrence est faussée

  • Par zouk - 24/02/2016 - 14:09 - Signaler un abus Dividendes

    Excellent article, qui devrait remettre les choses au point. Mais ceci ne changera pas d'un iota la position du le monde mediato-gauchiste, spécialiste de la dénonciation de faux problèmes.. Cela est du en particulier au refus passionnel du concept même de fonds de pension, actionnariat stable entre tous. En leur absence, les entreprises sont forcées de rechercher des investisseurs, donc d'offrir l'espoir de dividendes attractifs, rien ne persuade mieux que l'exemple

  • Par Fondation pour l'innovation politique - 24/02/2016 - 15:52 - Signaler un abus L'entreprise au service de la société

    Pour approfondir la réflexion sur les modèles de gouvernance d'entreprise, la Fondation pour l'innovation politique vous convie à lire la note de Daniel Hurstel "Projet d'entreprise: renouveler le capitalisme" (http://www.fondapol.org/etude/daniel-hurstel-projet-dentreprise-renouveler-le-capitalisme/)

  • Par henir33 - 24/02/2016 - 16:16 - Signaler un abus relativité

    les dividendes distribués diminuent la valeur de la société ce n'est qu'un choix de préférence pour le cash offert aux actionnaires et souvent ils optent pour le versement en actions

  • Par Anguerrand - 24/02/2016 - 18:45 - Signaler un abus Le capitalisme n'est pas parfait mais inevitable

    Si vous voulez réer une societe vous aurez besoin de ces vilains capitalistes. Comme tous les systèmes ( il n'y en pas beaucoup ) en dehors des divers formes du socialisme). Le capitalisme appelé ainsi quand on est marxiste et libéralisme quand on considère que ce système s'est créé naturellement dans le monde entier et se régularisé naturellement. Ce système n'est pas idéal, mais non figé quand il va trop loin, il se régularisé naturellement Ou les lois régulatrices de la législation. Ainsi PSA a eu l'intelligence, apres une période de vaches maigres de faire une belle distribution à son personnel, et le personnel comprend mieux les exigeances dans la difficulté ou de la prospérité. Désolé pour les marxistes- FN qui s'expriment souvent ici mais les sales capitalistes banquiers sont nécessaires entre autres pour investire, acheter un appartement . On n'est pas sorti du communisme en France.

  • Par Ganesha - 25/02/2016 - 06:37 - Signaler un abus Inégalités

    Au 5ème siècle avant notre ère, Platon estimait que « le législateur doit établir quelles sont les limites acceptables à la richesse et à la pauvreté ». Il proposait un rapport de 1 à 4. Sur ce sujet, des capitalistes américains comme le banquier J.P. Morgan ou le constructeur automobile Henry Ford proposaient un rapport de 1 à 20 ou 40 entre l'ouvrier et son patron, et ils se l'appliquaient (en apparence) à eux mêmes. En France, Georges Marchais et J.L Mélenchon se sont prononcés sur cette question. Les ''anciens'' se souviennent sans doute de cette formule de Georges Marchais en 1981 devant son interrogateur attitré Jean-Pierre Elkabbach : ''Au-dessus de 40 000 Francs, je prends tout !'' Mais ''l'éventail'' des revenus est monté progressivement, et nous en sommes maintenant à des amplitudes de 1 à 1.000 ! Article : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2008/11/17/l%E2%80%99eventail-acceptable-des-revenus-platon-georges-marchais-etc/

  • Par Ganesha - 25/02/2016 - 06:44 - Signaler un abus Revenu de Base

    Une évidence absolue, une certitude : le Capitalisme est devenu une gigantesque bulle, et celle-ci échappe manifestement à tout contrôle ! Son explosion est largement prévisible pour 2016. Le système économique qui lui succèdera sera à mon avis cette nouvelle formule de ''l'increvable capitalisme'' que l'on appelle ''Revenu de Base'' !

  • Par Anguerrand - 25/02/2016 - 08:16 - Signaler un abus Ganesha l'indecrotable marxiste

    Platon, c'est une bonne référence pour une économie moderne. N'oubliez pas que les riches, les vrais sont partis de France depuis qq temps et ça n'a pas été sans consequences sur l'économie entre autres du luxe. Vous voulez que chaque francais qui réussit parte à l'étranger ? C'est malin, chez vous il y a une certaine posture du type qui n'a pas réussi et qui est jaloux des réussites . Si seulement il pouvait y avoir des Google ou des Apple en France ce serait extraordinaire, mais ceux qui ont de l'ambition vont le faire en GB ou aux USA, donc creer des richesses et de l'emploi à l'étranger. Votre système de revenu universel ne se fera jamais SEULE la liberté permet de creer, non sans tenter de commencer avec rien et de gagner sa vie confortablement. Vous retarder d'un siècle.

  • Par Ganesha - 25/02/2016 - 08:53 - Signaler un abus La Spéculation Boursière, est-ce Souhaitable ?

    Le revenu annuel des grands patrons et les revenus sans travail de l'oligarchie se calculent désormais en siècles, sinon en millénaires, de Smig. Auxquels s'ajoutent des ''paquets d'actions'' (stock option). Ce qui, mine de rien, nous ramène au sujet de cet article… La question n'est pas tellement ''Est-ce souhaitable ?'', mais plutôt est-ce utile ou nuisible ? Il est clair que les milliers de milliards de la spéculation boursière, entre quelques milliers de mains avides, déstabilisent complètement l'économie mondiale, la conduisent à la ruine. Ce qui est amusant, c'est que les commentateurs ''conservateurs'' de ce site, font probablement partie des 3 millions de français ''petits porteurs boursiers'', mais leurs revenus ne sont très probablement pas aussi extravagants. Qu'est-ce qui les fait donc écrire leurs banalités ? Pourquoi défendent-ils avec autant d'acharnement un système manifestement à bout de souffle ? Malheureusement, pas vraiment l'intérêt personnel… Je dirais plutôt que ce sont des ''idiots utiles''. Pour compléter le dicton, je rappellerai que ''La vieillesse rend souvent sourd et aveugle'' !

  • Par Ganesha - 25/02/2016 - 09:07 - Signaler un abus Fonds de Pension

    Le seul argument positif de cet article, c'est : ''Nous n'allons tout de même pas ruiner les fonds de pension américains?'' Ou compromettre la retraite des allemands ? Obliger à revendre quelques riad à Marrakech ? Mais ce sentiment charitable, aux dépends de l'ensemble de la population européenne ?

  • Par GORDON83 - 25/02/2016 - 10:33 - Signaler un abus DIVIDENDES

    Il ne faut pas se faire d'illusions, les dividendes sont si élevés en France car le MEDEF est soutenu par le gouvernement dit "Socialiste" mais qui pratique une politique ultra libérable qui protège tous les cartels, ce sont eux qui tirent les ficelles et leur cupidité est sans bornes. Il n'y a cependant pas de solutions immédiates car nous sommes dans une société de marché, des mesures devraient être prises par nos instances dirigeantes, comme pénaliser les entreprises qui dépassent un certain quota ou pourcentage, mais qui en aura le courage.

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Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il vient de publier La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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