Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Mercredi 27 Juillet 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Les Français déboussolés face à la complexité des allocations sociales : et si le revenu universel n'était pas qu'une utopie ?

Une majorité de Français ne maîtrise pas, ou mal, les subtiles nuances du système de prestations et d'allocations sociales, à en croire les embarrassants résultats de la dernière étude de la Drees à ce sujet. La complexité du système actuel et son manque d'efficacité confèrent d'autant plus d'attrait au revenu universel qu'il pourrait fournir des méthodes pour lutter contre la pauvreté.

Et pourquoi pas

Publié le
Les Français déboussolés face à la complexité des allocations sociales : et si le revenu universel n'était pas qu'une utopie ?

Atlantico : Selon une étude menée par la Drees, une trop faible proportion de Français maîtrise réellement les conditions d'attribution des différentes prestations sociales, ceci étant la conséquence de problèmes de lisibilité et d'une forte multiplicité de ces dispositifs. En quoi un dispositif simple, tel le revenu universel, pourrait permettre de répondre à une telle problématique ?

Alexandre Delaigue : Effectivement, il est important de souligner la multiplicité des dispositifs d'aides qui, par conséquent, génèrent des coûts importants pour leurs administrations. Il est nécessaire d'avoir une bureaucratie, loin d'être innefficace en France, mais composée de plusieurs structures de paiement pour la protection sociale.

Ces dispositifs sont peu lisibles et souvent attachés à des contraintes de revenus, de comportement, d'âge, entre autres. Ces mêmes contraintes nécessitent également une bureaucratie, en charge de la vérification de leur bonne application. Enfin, n'oublions pas le côté proprement stigmatisant que cela peut avoir pour les gens : non seulement ces dispositifs sont incompréhensibles, mais en plus ils classent les gens dans des catégories de pauvreté. De nombreux Français, par honte ou par ignorance, ne vont pas (voire refusent) collecter leurs prestations sociales. Tous ces éléments nuisent donc à l'efficacité du système.

Face à cela, un système de revenu universel aussi simple que possible résoud à la fois les problèmes de perception et d'administration, dans la mesure où il s'agit du système le plus simple que nous puissions envisager. Dans la mesure où ce revenu est universel, il n'y a plus ni contraintes, ni coûts d'administration. Tous les concernés (ici, les Français) touchent la même chose. De facto, il n'y a plus non plus la moindre notion de stigmatisation : Liliane Bétencourt ou un clochard touchent également le même revenu mensuel, via le revenu universel. En outre, ce revenu universel permettrait une lutte efficace contre la pauvreté, puisqu'il correspondrait précisément au seuil de pauvreté (estimé entre 803 et 964 euros par mois pour un individu célibataire en 2010). Automatiquement, le revenu universel annulerait le seuil de pauvreté, puisque personne ne se situerait en dessous. Dans sa dimension monétaire – et monétaire uniquement – le revenu universel supprime la pauvreté. Il ne rend pas les gens heureux, certes, mais il supprime la dimension principale de la pauvreté.

Revenons brièvement sur ce qu'est le revenu universel : l'idée a été initialement avancée par des socialistes, dans la mesure où on peut lui trouver des racines dans la description que Marx fait de la société communiste, dans laquelle tous peuvent vivre sans salariat et pratiquer les activités qu'ils souhaitent, en fonction de leurs goûts. Chez les libéraux, elle a d'abord été présentée par  Friedrich Hayek et Milton Friedman, avant d'être développée par Charles Murray. Elle est aujourd'hui défendue, à gauche, par Philippe Van Parijs, économiste et philosophe belge. Il est le principal auteur et promoteur de l'idée d'un revenu de base, quand bien même il existe des mouvements défendant cette idée. Les écologistes l'ont fait également, mais c'est aussi le cas de Christine Boutin qui en parlait dans le cadre d'une doctrine qu'on pourrait qualifier de social-christiannisme. C'est donc une idée qu'on trouve dans plusieurs groupes qu'on pourrait pourtant croire en opposition sur ces thématiques. Concrètement, il s'agirait de remplacer les aides actuelles et le système qui les fournit par un nouveau système de dividendes universelles. L'ensemble de la population toucherait donc un revenu mensuel tel que défini par le seuil de pauvreté, de la majorité au décès.

D'un point de vue pratique, un tel dispositif de revenu universel est-il simplement réalisable ? Quels en sont les défis, aussi bien budgétaires que pratiques ? S'agit-il d'une utopie politique ?

Le revenu universel est clairement une utopie politique. Rappelons le premier problème rencontré : il coûte extrêmement cher. Quand bien même il viendrait remplacer tout un ensemble et toute une série d'allocations, ce dispositif ramènerait malgré tout les dépenses publiques à plus de 60% du PIB. Cela correspondrait concrètement à une augmentation d'environ 10% des prèlevements obligatoires. Ce n'est pas rien. 

Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas pour autant inenvisageable. C'est, certes, peu probable mais pas pour autant irréaliste, budgétairement parlant. Quant aux effets que cela peut avoir sur l'économie, de nombreuses critiques existent, parmi lesquelles on compte notamment sa tendance à inciter les gens à ne pas travailler. Néanmoins, un revenu universel versé au niveau du seuil de pauvreté ne garantit pas un grand confort : cela créé une base vitale susceptible d'inciter les gens à prendre, par exemple, des emplois à temps partiels pour améliorer leur ordinaire, sans avoir de contrainte de survie. En outre, des  études ont été réalisées sur le revenu universel et le dispositif a même été expérimenté aux Etats-Unis dans les années 1970. Nous avons constaté un effet de désincitation au travail réel, mais raisonnable. Par conséquent, cela ne détruirait pas l'incitation au travail et contraindrait les employeurs à offrir des conditions de travail plus intéressantes aux employés. Davantage que détruire le tissu social ou d'inciter les gens à rester chez eux et boire des bières, ce genre de modèle rendrait des arguments de négociation aux salariés, améliorerait les conditions de travail, les relations de travail – tout particulièrement dans les métiers difficiles. Si on ne peut pas prétendre que cela n'aurait aucune conséquence économique, ces dernières seraient largement surmontables. Les effets économiques pourraient, pour certains être bénéfiques selon la forme que prendrait l'impôt. Néanmoins, ce dernier serait nécessairement désincitatif.  Ne cherchons pas à comparer cela en matière de gains économiques, mais bien en matière de gains sociaux avantageux et de coûts économiques raisonnables. Les bénéfices sociaux sont plus avantageux que ces coûts économiques, pour tout un tas de mesures déjà existantes.

Aujourd'hui, trois arguments majeurs penchent en faveur d'une mise en place du revenu universel. Nous avons déjà évoqué le premier, relatif à la complexité du système actuel, mais aussi à son rapport coût-efficacité. Malgré de lourdes dépenses, la pauvreté existe et continue souvent sur plusieurs générations. Ce système peu lisible pour ses principaux bénéficiaires est souvent critiqué en cela qu'il ferait "tout pour les pauvres et rien pour les autres". Le passage à un revenu universel constituerait donc clairement une amélioration compte-tenu de ces problèmes techniques.

En outre ; nous en avons aujourd'hui les moyens. Nous pouvons nous offrir un système de la sorte, cher mais pas insurmontable ou hors-de-portée. Faire disparaître la pauvreté est un objectif noble, et nous n'avons pas véritablement de raison de refuser, maintenant que nos sociétés occidentales peuvent se le permettre.

Enfin, le progrès technologique menace de plus en plus de métiers. Si ce troisième argument reste plus spéculatif, il est tout à fait envisageable qu'à l'avenir, une multitude de métiers (peu qualifiés ou même très qualifiés) soient considérablement changés ou voués à disparaître. De la même façon que les vidéoclubs ont tous disparus, remplacés par le téléchargement, de nombreux métiers pourraient disparaître. Si cela devait arriver, nous serions surement heureux d'avoir mis en place un système de revenu universel, dans lequel le revenu tiré du travail de robots est reversé à l'ensemble de la population. Cela pourrait être la bonne réponse aux défis de demain, si les machines en venaient à se substituer aux travailleurs, si le salariat – qui a existé deux siècles durant – en venait à disparaître.

Nous pourrions réussir à créer un tel système de revenu universel, mais il faut malheureusement craindre les raisons qui ont fait de notre système actuel ce mastodonte compliqué. Nous avons une certaine tendance à la complexification, un goût pour la complexité qui peut se justifier.  Cette tendance des législateurs à ne pas accepter la simplicité pourrait probablement nous mener vers une complexification d'un revenu universel. Dès lors le revenu universel perdrait son caractère universel et tous ses avantages pour devenir un système de redistribution plus comparable à ce que nous avons déjà. On a toujours tendance à complexifier : c'est le jeu de l'idéologie, des lobbies... Cela étant, je serais surpris que la France mette en place un système comparable dans l'immédiat. En revanche, l'Europe du Nord pourrait être pionnère. A mon sens, dans le domaine des utopies sociales, cette idée est l'une des plus intéressantes.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 08:32 - Signaler un abus Le Pour et le Contre

    Parmi les très grands avantages du ''Revenu Universel'', on peut citer d'abord citer la baisse des salaires : j'espère que la plupart d'entre vous ont compris que le R.U. continuera à être perçu même si l'on travaille. Le salaire ne sera donc plus qu'un complément, avec probablement la disparition de la notion de salaire minimum (SMIG). De plus, disparition probable des cotisations chômage et retraite : les chômeurs toucheront le R.U. Ceux qui voudront des allocations plus élevées devant souscrire à des caisses privées. Une fantastique libéralisation du marché du travail ! Le paradis terrestre pour les entrepreneurs ! Par ailleurs, ce Revenu Universel sera versé uniquement aux citoyens français : cela entraînera le départ volontaire et immédiat de tous les étrangers, qui du coup, auront des exigences salariales beaucoup plus élevées que les français ! Un véritable ''monde à l'envers'' ! N'est-ce pas là le rêve (plus ou moins secret) de beaucoup d'entre vous ? Un inconvénient : la ''Déchéance du R.U.'' sera un châtiment terrible entre les mains du gouvernement… à utiliser avec modération !

  • Par zouk - 17/03/2016 - 09:54 - Signaler un abus Revenu universel

    Belle et bonne idée....en principe et surtout si cela reste simple. Mais pour la France vous pouvez compter sur les lobbies, de gauche surtout, (ils ne manqueront pas de s'opposer à son attribution aux "riches" ) et l'imagination sans limite des fonctionnaires des Finances pour en faire un maquis inextricable

  • Par J'accuse - 17/03/2016 - 10:06 - Signaler un abus Je vais vous dire pourquoi il ne faut pas

    Déconnecter les revenus du travail est une monstruosité psychologique et économique. Avec un revenu sans contr

  • Par J'accuse - 17/03/2016 - 10:11 - Signaler un abus Suite du précédent

    Avec un revenu sans contrainte de travail, pourquoi travailler ? On le voit avec les revenus minimums qui amènent beaucoup à s'en contenter sans chercher de travail. C'est une utopie de type paradis, totalement absurde. L'homme est fait pour le travail, qui représente l'essentiel de sa vie et de ses raisons de vivre. La redistribution des revenus ne peut se réaliser que par le travail, pas par une politique sociale ou fiscale. Ce n'est pas parce que les politiciens ont compliqué à plaisir le système actuel d'aides sociales qu'il faut croire qu'on peut changer l'espèce humaine. Simplifions mais conservons la solidarité, en la réservant à ceux qui ne peuvent pas travailler. Pour les autres : au boulot !

  • Par J'accuse - 17/03/2016 - 10:15 - Signaler un abus Un mot sur les inégalités

    Les inégalités de revenus ne sont pas un problème. Le problème est l'insuffisance de revenus pour certains. La pauvreté ne se règle pas par la redistribution sociale ou par la recherche d'une égalité de revenus, mais par le travail. Et n'oublions que ce sont les riches qui procurent du travail aux pauvres. Supprimez les riches, et tout le monde sera pauvre.

  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 10:39 - Signaler un abus J'accuse

    Je serais très intéressé que vous nous décriviez votre recette miracle contre le chômage, Le retour au plein emploi... On peut certes supprimer le Smig, payer les ouvriers français au taux chinois, ou mieux, comme au Bangladesh ou en Éthiopie. Mais là, on aura toujours pas résolu la question de la pauvreté ! Seul le Revenu Universel résout ces deux questions en même temps. Quant à votre crainte de la paresse et à l'obligation biblique de ''gagner sa vie à la sueur de son front'', le R.U. sera suffisant pour assurer le minimum vital, mais pas trop élevé, pour encourager ceux qui veulent plus de confort à travailler !

  • Par Anguerrand - 17/03/2016 - 10:48 - Signaler un abus A j'accuse

    Bien vu, tout le monde gagne le revenu universel. C'est pire que le communisme. Que l'on travail ou que l'on reste à la maison ou en vacances on gagne la même chose. C'est formidable, car plus personne ne voudra plus travailler et le hic c'est que précisément c'est la création de richesse de ceux qui travaillent qui permettent la redistribution. Je n'ai jamais lu quelque chose d'aussi stupide. Un pays à t il déjà testé ce système, non bien car il est impossible à mettre en place. Je suppose que notre cerveau Ganesha serait déjà prix Nobel si cette idée etait pertinente. Un monde entier ou personne ne travaille, mais gagne son revenu universel, le rêve de Ganesha. Je ne vois que la blanche à billet, mais à condition que le monde entier adopte cette solution.

  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 10:56 - Signaler un abus Anguerrand

    Pendant que vous écriviez votre texte, je répondais à la même objection de ''j'accuse'' : ''Quant à votre crainte de la paresse et à l'obligation biblique de ''gagner sa vie à la sueur de son front'', le R.U. sera suffisant pour assurer le minimum vital, mais pas trop élevé, pour encourager ceux qui veulent plus de confort à travailler !''

  • Par Deudeuche - 17/03/2016 - 13:13 - Signaler un abus Le RU implique

    la fin de toutes les allocs et vraisemblablement la fin de la sécu. Chacun devant gérer ce revenu au mieux pour faire face aux imprévus; Quand toutes les aides de l'Etat sont converties en RU pourquoi pas, mais je doute de la capacité des Français à ne pas vouloir, le beurre et son argent.. Quant au RU conjugué à la rareté de l'emploi, je rie d'avance pour les conséquences sociétales (ados attardés à vie, femmes motivées pour rester au foyer, chômeurs RSAstes, faisant carrière dans le RU etc...Une future élite plus que minoritaire ayant une carrière et une perspective sociale. En bref "l'horreur économique" que décrivait Viviane Forrester il y a 20 ans.Ceci dit pour ceux qui ont un sens de la vie non lié à un travail ce serait une situation formidable.

  • Par Ganesha - 17/03/2016 - 18:05 - Signaler un abus 8h 32

    D'habitude pour les articles sur ce sujet, la principale question des lecteurs, c'est : ''Est-ce finançable'' ? Et à ce moment je les renvoie sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_partisans_du_revenu_de_base Mais aujourd’hui, la grande angoisse semble être : ''Il va y avoir des millions de gens qui vont vivre à ne rien foutre, nourris par mes impôts'' ! Avez-vous lu mon commentaire de 8h 32 ? Réalisez-vous la formidable explosion d'énergie créatrice que libèrera cette nouvelle étape dans le développement de l'humanité ? Et, êtes vous vraiment insensibles ou incrédules quand je vous explique qu'il s'agit là d'un moyen simple, rapide, efficace et échappant à toute critique ''droit de l'hommiste'' de mettre fin à l'immigration non souhaitée ?

  • Par valencia77 - 17/03/2016 - 19:17 - Signaler un abus revenu universel?

    Pourquoi? Il y a des gens trop cons pour travailler? Il y a pas de boulot? Alors pourquoi l'immigration? Aucune logique. OK y a pas de boulot pour les trop cons. Certainement ils ne devraient pas se reproduire et elever des gosses qui vont trouver normal de ne pas travailler. En fait vu qu'il n'y a pas assez de travail, pas d'aide sociale pour produire plus de gens qui auront aussi besoin d'aide sociale. Pas d'immigration non plus qui encourage des etrangers a se reproduire. L'energie creatrice? Comme celle des noirs americains depuis la "great Society" de Johnson? Le systeme de vivre a rien foutre a ete teste aux USA. Un bon moyen pour remplir les prisons.

  • Par Septentrionale - 18/03/2016 - 10:06 - Signaler un abus Seul le fruit du travail rémunéré est créateur de Liberté

    L'état providence système issu du collectivisme pour enfanter un début d'aliénation. ~~~~~~ Arriver au revenu universel serait de pouvoir supprimer tout revenu à la richesse inventive humaine. Un rêve totalitariste.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Alexandre Delaigue

Alexandre Delaigue est professeur d'économie à l'université de Lille. Il est le co-auteur avec Stéphane Ménia des livres Nos phobies économiques et Sexe, drogue... et économie : pas de sujet tabou pour les économistes (parus chez Pearson). Son site : econoclaste.net

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€